« Il est impératif de revoir le mode de gouvernance des EPE », a déclaré hier Rédha Tir, président du CNESE. Et pour cause, le secteur public économique, en proie à une mauvaise gouvernance, compromet l’avenir de centaines d’entreprises.

Par Bouzid Chalabi
Comment rendre performantes les entreprises publiques économiques (EPE) ? Comment les faire libérer de toute démarche administrative ? Comment ancrer un modèle de gestion plus transparent et des plus flexibles ? Autant de questions qui étaient au cœur des débats à l’occasion de la tenue d’une rencontre, sous l’intitulé « Gouvernance des EPE et rôle des conseils d’administration, conseil de surveillance et directoires », organisée hier à l’Ecole supérieure d’hôtellerie et de restauration d’Alger, par le Conseil national économique, social et environnemental (CNESE).
C’est devant un riche parterre de doctorants en management, de PDG d’EPE et d’étudiants de l’Ecole nationale d’administration et de l’Institut d’économie douanière et fiscale de Koléa, que le président du CNESE, Rédha Tir, a fait son discours d’ouverture de la rencontre. Pour ce dernier, le thème choisi « est d’une importance majeure dans le sens où il est question de la gouvernance des EPE, ainsi que le rôle que jouent les Conseils d’administration (CA) en tant qu’organes centraux, afin d’accroître leurs capacités de production et de compétitivité. Mais, selon Rédha Tir, cela reste tributaire de certaines conditions à remplir. « Plus particulièrement la mise en place d’un cadre réglementaire approprié et l’appui sur de réelles compétences dont les EPE ont besoin, aujourd’hui, pour améliorer leurs performances sur le terrain », a-t-il souligné. C’est d’ailleurs ce qu’il a soutenu aux médias en marge de la rencontre. Disant en substance : « Il faut en urgence sortir du mode actuel de gouvernance des EPE fait de lourdeurs, de secret, d’injonction… pour passer à un mode reposant sur la transparence, la flexibilité et la souplesse dans la gestion des EPE ». Non sans marteler dans ce sens : « C’est d’autant plus impératif dans la mesure où les EPE ont été et resteront la locomotive de l’économie de tout le pays. »
Concernant les interventions données lors de cette rencontre, on retiendra celle de Yakout Akroun, professeur de droit à l’Université d’Alger 1 et également spécialisé dans le domaine des droits des affaires. Son allocution porte sur le thème « Gouvernance des EPE et rôle des Conseils d’administration dans le contexte algérien ». Cette dernière s’est surtout focalisée sur la lourdeur du dispositif juridique qui, pour elle, demeure la source de tous les problèmes que rencontrent les administrateurs, rendant le management des plus médiocres. Alors que c’est là la condition sine qua none pour rendre rentables les EPE et atteindre des niveaux de performances qui puissent les rendre concurrentielles. Elle n’a pas hésité par ailleurs à dire des vérités sur la composante des CA. En effet, cette universitaire a déploré que dans la composante des CA « se trouvent des intrus dont je me demande comment ils sont devenus membres ». Pour elle, « nul n’est censé ignorer les critères d’éligibilité au poste de membre d’un CA ». Et de les énumérer : « compétence, engagement et responsabilité ». Comme elle s’étonne que «des conseils se réunissent tout au plus quatre fois par an alors la logique, ou pour les besoins d’un bon management, des réunions mensuelles devraient avoir lieu ». Mais ce qui l’offusque le plus, c’est que l’on continue de considérer « la faute de gestion comme pénale ». Et de lâcher dans ce sens : «Il est impératif de faire le distinguo entre la responsabilité civile et pénale des chefs d’entreprise.»
Un point soulevé lors des débats. En effet, un intervenant a estimé que « c’est une rupture qui ne pourrait être effective que dans la mesure où la question fondamentale des droits de propriété des cadres dirigeants des EPE (PDG, administrateurs) est réglée, selon les critères du management universel, qui ne conçoit pas qu’une société par actions soit dirigée par des personnes qui ne disposent pas d’une part personnelle du capital dans la société concernée ». Un autre intervenant avouera : « Devant le juge qui ignore les bases élémentaires de gestion, il ne peut que culpabiliser le PDG. Ce qui les pousse à ne prendre aucune initiative. » Abondant dans ce sens, un ex-dirigeant d’EPE explique : « Nous savons que nous n’avons rien à gagner en cas de réussite, mais, par contre, beaucoup à perdre (limogeage et poursuites judiciaires) dans le cas où nos initiatives virent à l’échec. » « Alors autant faire dans l’attentisme », a-t-il conclu. n

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Yakout Akroun : « Le CA est l’organisme pivot dans la bonne gouvernance. Tous ses membres doivent être honnêtes et intègres. Pour l’heure, leur désignation par l’actionnaire majoritaire qui est l’Etat semble plutôt effectuée à la légère. En outre, le CA, une fois installé, doit se réunir autant de fois que possible car au contraire, l’EPE va droit à l’écueil qui, souvent, devient insurmontable. »
n Abdelghani Bendebka, président du holding Algérie Chemical : « Le fait de ne pas disposer de marge de manœuvre suffisante nous rend quelque peu méfiant. Il faut que les responsables d’EPE ne soient plus soumis à des contraintes. Ce que demande un manager n’est pas sorcier, davantage de pouvoir de décision et de liberté d’entreprendre, c’est-à-dire avoir les coudées franches pour réaliser des performances productives à leur entreprise. Une fois accordée, cela ne peut que favoriser l’émergence de cadres dirigeants, motivés et surtout qualifiés. »
n Ahmed Ghachem, universitaire : « Il faut redéfinir les rôles des CA. Leur composante placée par l’Etat fait des PDG des EPE de simples salariés et les administrateurs, des représentants fictifs et sans pouvoir de l’Etat. Ces derniers se contentent d’empocher des tickets de présence aux réunions des conseils d’administration et des tantièmes lorsque l’entreprise parvient à dégager des bénéfices. Ce qui est tout à fait regrettable. »