Le professeur Djamel Zoughailech est chef de service au Service d’épidémiologie et de médecine préventive (Semep) au CHU de Constantine. Il est aussi professeur d’épidémiologie et de médecine préventive à la faculté de médecine de Constantine. Auteur de nombreux ouvrages et communications, il est à l’affût des maladies contagieuses depuis des décennies. Communicant hors-pair, il n’a pas hésité à converser sur la vaccination en Algérie et de la phase de « doute » qu’elle traverse depuis trois années. Encore une fois, il a été un guide précieux en conseils et recommandations. Suivons-le.

Reporters : Rappelez-nous professeur, eu égard au comportement négatif d’une partie de la population, ce qu’est la vaccination…
Pr Djamel Zoughailech : Lorsqu’on est atteint de maladies dues à des microbes, le corps produit des anticorps pour stopper l’invasion de notre organisme par ces particules étrangères (antigènes) et nous permettre de les surmonter. Ces anticorps demeurent dans notre corps, même après que la maladie ait disparu, et nous protègent contre une récurrence de ces mêmes maladies. C’est ce qu’on appelle l’immunité.
Cette immunisation peut être développée par le vaccin sans la maladie par l’introduction dans l’organisme sain des sujets en bonne santé de particules de microorganismes (bactéries ou virus) tués ou affaiblis de maladies (antigènes) qui déclenchent la production d’anticorps, comme si l’on était exposé à la maladie naturellement.
La vaccination confère l’immunité sans la conséquence de tomber malade et sans le risque d’avoir des complications parfois mortelles. La vaccination permet aussi de prévenir la propagation de ces maladies. On parle de maladies évitables par la vaccination.

Combien y a-t-il de vaccinations en Algérie, à partir de quel âge et jusqu’à quel âge ?

D’une année l’autre, le calendrier vaccinal peut évoluer, en fonction des recherches en cours. Le calendrier peut aussi rajouter des vaccins ou des rappels. En matière vaccinale, rien n’est figé.
Sept vaccins pédiatriques étaient obligatoires : diphtérie, tétanos, coqueluche, poliomyélite, (DTCP), rougeole, hépatite B et le BCG. Depuis le 24 avril 2016, quatre nouveaux vaccins ont été ajoutés à cette liste. Il s’agit des vaccins : oreillons, rubéole, pneumocoque et poliomyélite injectable.
Malgré une communication tatillonne, dans les années 70 il y avait plus d’adhésion à la vaccination. Pourquoi ce désamour ces dernières années ?
Il n’y a pas de désamour pour la vaccination. Le PEV est un grand acquis en Algérie. Mais, à mon avis, quatre raisons expliqueraient ce que vous appelez désamour.
D’abord, la vaccination est victime de son succès partout dans le monde. En 40 ans, la généralisation de la vaccination a permis à l’Algérie d’éliminer plusieurs maladies telles la variole (éradiquée), la diphtérie et la coqueluche (contrôlées), la poliomyélite (éradiquée). Ces risques devenus inexistants ou rares ne sont plus perçus comme tels. Des résultats certifiés par l’OMS.
A cela, s’ajoute l’absence de stratégie de promotion de la santé et particulièrement l’insuffisance d’informations et de communication concernant la vaccination aussi bien sur ses bénéfices et que sur ses effets indésirables souvent exagérés par ignorance.
Autre élément, la défiance vis-à-vis de l’autorité sanitaire dans certaines régions du pays à la suite de certaines complications graves, heureusement rares, concernant les erreurs d’administration de certains vaccins, aggravée par les réseaux sociaux et le manque de transparence et de clarification des responsables concernés.
Enfin, l’adhésion à la vaccination comme à toutes les activités de prévention a longtemps été considérée comme acquise, alors qu’elle nécessite une stratégie de communication soutenue et adaptée à la population à laquelle s’adresse ses activités. La routine et l’ignorance ont un rôle déterminant dans ce que vous appelez le désamour.

La vaccination étant obligatoire, qu’est-ce qui empêchent les pouvoirs publics d’appliquer la loi ?

A ma connaissance, les vaccins du Programme élargi de vaccination sont toujours obligatoires.
Le caractère obligatoire d’une vaccination protège en quelque sorte les disparités géographiques et favorise une équité sur l’ensemble des territoires.
Cette obligation n’a jamais été remise en cause, bien au contraire.
Je pense que les pouvoirs publics doivent rassurer et assurer une qualité de prise en charge de l’acte vaccinal et renforcer la stratégie de communication aussi bien vis-à-vis de la population que des professionnels de la santé.

Quel est le taux national de la vaccination des enfants contre la DTP, sachant qu’il dépassait à peine 25% l’année dernière ?

Dans ce cas, il faut préciser la source de vos chiffres (nos sources proviennent d’une communication à la Télévision algérienne d’un cadre du ministère de la Santé suite à la désaffection des parents d’élèves pour la vaccination de leurs enfants en 2016, NDLR). Je voudrais reprendre plutôt les points forts et des points faibles rapportés lors du workshop, organisé le 27 juin 2011 par le MSPRH, avec la participation de différents acteurs impliqués dans la vaccination. L’analyse de la situation par les experts de l’OMS a permis de noter ce qui suit :
Points forts
• un accès à la vaccination universel gratuit garanti par l’Etat
• une couverture vaccinale pour tous antigènes du PEV, en général, satisfaisante, aussi bien à l’échelle nationale que locale
• une diminution évidente de l’incidence de certaines maladies cibles du PEV telle que la rougeole et la disparition d’autres, telles que la poliomyélite, la diphtérie et le tetanos néo-natal
• une actualisation régulière du calendrier vaccinal
Points faibles
• une confirmation du diagnostic biologique au laboratoire des cas suspects des maladies cibles du PEV peu performante
• un monitorage de la performance de ce système de surveillance (indicateurs de performance) peu performant
Les résultats d’un programme de vaccination s’évaluent non seulement par la mesure régulière des taux de couverture vaccinale mais aussi par la surveillance de l’incidence des maladies cibles, les données sérologiques, le recensement des éventuels effets secondaires des vaccins dans la population.

Il y a des voix qui se sont élevées pour une dissuasion de l’acte de vaccination. Il y a même des médecins qui se sont faits porte-voix de cette 
« rébellion » défavorables à toutes les vaccinations. Qu’en pensez-vous ?
Quand on aborde les risques liés à la vaccination, on doit surtout parler des risques liés à une non-vaccination. Ces professionnels et personnes concernés devraient se poser les questions suivantes que nous avons reprises d’une étude réalisée par la haute autorité de santé française concernant la vaccination :

« Quelle est la perception du bénéfice/risque individuel lié à la vaccination ? Quelle compréhension et acceptation du risque lié à la non-vaccination ? Quelle compréhension et acceptation du risque lié à la vaccination ? Quels risques collectifs est-on prêts à assumer pour éviter une contrainte individuelle ? »
Selon les scientifiques, « toute la difficulté de la gestion des risques proviendrait alors du hiatus entre le réel et le perçu. Ce décalage serait lié à l’irrationalité ambiante et il conviendrait donc d’améliorer la culture scientifique et technique de la population pour une pédagogie des risques ».
« Les difficultés d’adhésion diffèrent selon les vaccins et les maladies concernées. Pour les patients comme pour les médecins, la balance bénéfices/risques individuelle constitue l’élément de décision principal et s’accompagne, dans la majorité des cas, d’un impact collectif positif à valoriser ».
Une information et une communication régulière sur les sujets relatifs à la vaccination sont indispensables à l’adhésion des professionnels de santé et du public concerné.
Les vaccins sont des médicaments, qui ne servent pas à traiter mais à protéger les individus sains et les populations contre des maladies. Les médecins et les professionnels de santé sont les principaux acteurs de la réussite des programmes de santé publique dont la vaccination. La communication entre les professionnels de santé libérale et publique en est une condition essentielle. Malheureusement, ce n’est pas le cas.

N’y a-t-il pas un risque de revoir certaines maladies, disparues, réapparaître ? Nous pensons, par exemple, à la polio, sachant que la tuberculose se manifeste déjà depuis des mois ?

Vous avez raison. Toute baisse de la couverture vaccinale peut entraîner la résurgence de ces maladies. Cela est le cas pour la diphtérie et la rougeole chez les enfants et jeunes adultes non vaccinés dans de nombreux pays. D’où la nécessité du renforcement de la surveillance épidémiologique, sérologique des maladies cibles et de la mesure du taux de couverture vaccinal, un des indicateurs d’évaluation du programme national de vaccination.
Parmi les buts poursuivis par l’OMS, concernant le plan vaccination, figurent notamment, le maintien du statut d’absence de poliomyélite, l’élimination de la rougeole et de la rubéole, la maîtrise de l’infection par le virus de l’hépatite B. L’OMS souligne la menace constante de résurgence potentielle de maladie à prévention vaccinale. Elle a insisté sur la nécessité du maintien d’une couverture vaccinale élevée du fait de la circulation de C. diphtheriae dans le monde avec des régions restant endémiques (sud-est asiatique, Amérique du Sud, Moyen-Orient et Afrique, notamment Madagascar). L’OMS notait également une circulation du poliovirus sauvage (PVS) détectée en Europe.
Pour la rougeole, selon l’OMS,  « les flambées épidémiques continuent de sévir en Europe de par la présence de poches de populations sensibles non vaccinées ou sous-vaccinées, notamment en raison du nombre croissant de parents qui refusent de faire vacciner leurs enfants ou voient une entrave à l’accès à la vaccination. Les voyages peuvent accroître le risque d’exposition au virus de la rougeole ainsi que sa propagation chez les populations sensibles qui ne sont pas vaccinées ».

Quel est le seuil minimal d’un taux de vaccination pouvant assurer une bonne couverture sanitaire et empêcher une épidémie ?

Pour une couverture vaccinale suffisamment élevée (par exemple, égale ou supérieure à 95% pour la rougeole), la maladie peut même disparaître de la population (élimination) puisqu’il ne subsiste plus assez de personnes infectées pour assurer la transmission de l’agent microbien.
Le seuil épidémiologique varie en fonction des vaccins et des causes des maladies, mais le taux minimum d’une bonne couverture vaccinale devrait être supérieur à 70%.
La vaccination contre la variole a permis la disparition de la variole, éradiquée de la planète en 1978.
En Algérie, citons aussi la quasi-disparition de la diphtérie et de la poliomyélite, de la coqueluche, du tétanos et des conséquences graves de la rougeole.

Sachant que le risque zéro n’existe pas, quel est le rapport bénéfice-risque d’une vaccination ?

Sans la vaccination, la diphtérie peut provoquer la paralysie, des problèmes respiratoires et cardiaques, et la mort. Le tetanos peut provoquer des spasmes musculaires, des problèmes respiratoires et cardiaques, et la mort. La coqueluche peut causer des problèmes pulmonaires, des crises, des lésions cérébrales, et la mort. L’hépatite B, son virus peut causer des lésions du foie, le cancer du foie, et la mort. La rougeole peut entraîner la surdité, la pneumonie, des lésions cérébrales, voire la mort. Pour la poliomyélite, une infection sur 200 conduit à une paralysie irréversible avec 5 à 10 % des personnes paralysées qui meurent quand leurs muscles respiratoires cessent de fonctionner.
La vaccination contre la rubéole des nourrissons est destinée à éviter la contamination de femmes enceintes, alors que la maladie est bénigne chez l’enfant. Les rubéoles congénitales sont, en effet, responsables de malformations et de décès chez le fœtus.
Les oreillons, maladie très contagieuse due à un virus provoquant un œdème douloureux du visage sous les oreilles (au niveau des glandes parotides), de la fièvre, des céphalées et des myalgies.
Les infections à pneumocoques se manifestent par la pneumonie, la méningite, la bactériémie fébrile, ainsi que par l’otite moyenne, la sinusite ou la bronchite.
Haemophilus influenzae type B (Hib) est un agent causal de méningite et de pneumonie.
La vaccination évite tous ces risques, la plupart des réactions vaccinales sont mineures et passagères, les rares effets indésirables (ou effets secondaires) les plus fréquents sont une fièvre légère et une douleur ou une rougeur au point d’injection. Les effets indésirables graves sont très rares et font l’objet d’un suivi et de recherches approfondies lorsqu’ils surviennent. Il ne faut pas confondre les effets secondaires avec les contre-indications (maladie, grossesse pour certains vaccins, allergie…) sont bien connues et relatives à chaque vaccin et qui sont très rares.
Selon l’OMS, en améliorant la couverture vaccinale, on pourrait éviter 1,5 million de décès par an.

Pour clore ce tour d’horizon, un mot sur l’utilité de la vaccination contre la grippe saisonnière…
Je voudrais rappeler que la grippe saisonnière tue aux âges extrêmes de la vie ainsi que les sujets atteints de maladies chroniques : respiratoires, cardio-vasculaires, rénales, diabète… En France, par exemple, la grippe a fait plus de 14 000 morts l’an dernier. Même si la guérison est habituelle pour la majorité des personnes atteintes, la convalescence est longue. Les formes frustres ou inapparentes sont fréquentes et entretiennent la transmission du virus. La vaccination est très recommandée pour les personnes âgées de plus de 65 ans, les personnes porteuses de pathologies chroniques, respiratoires, cardiaques, métaboliques (diabète), les femmes enceintes, les personnes obèses avec un IMC≥40kg/m2, l’entourage familial des nourrissons de moins de 6 mois, les professionnels de santé. Elle doit se faire chaque année au début de l’automne, cette période pouvant s’étaler pratiquement jusqu’à la fin de l’hiver et doit tenir compte du contexte épidémiologique local. Il faut compter environ 15 jours entre le moment de la vaccination et le moment où l’on est protégé contre la grippe saisonnière. Pour rappel, le vaccin, même s’il ne protège pas à 100 % de la grippe, évite aux personnes les plus fragiles des complications graves, voire mortelles. D’autres mesures restent efficaces pour limiter la propagation du virus dès le tout début de l’épidémie, tels que le lavage des mains, la limitation des contacts par les malades et le port de masque.