Le bédéiste et réalisateur de films d’animation, Mohamed Aram, pionnier de la bande dessinée et du dessin animé en Algérie, est décédé dans la soirée de samedi dernier à l’âge de 86 ans, des suites d’une longue maladie. Le corps du défunt, a été inhumé dans l’après-midi d’hier au cimetière de Ben Omar à Kouba, Alger.

Suite à cette funeste nouvelle, Dalila Nedjam, responsable des éditions Dalimen et commissaire du Festival international de la bande dessinée (Fibda) nous confie : « C’est une grande perte pour le monde de la culture algérienne. Mais sa mémoire reste vivante car, heureusement, on a pris le temps de l’honorer de son vivant et que l’on a ses témoignages à travers des vidéos et des photos.» Elle souligne «que c’est un précurseur dans le domaine du neuvième art et cela sur plusieurs plans. C’est le premier à avoir publié une bande dessinée en Algérie, c’est aussi le premier à réaliser un dessin animé algérien qui avait été diffusé sur l’ENTV dans le milieu des années soixante. C’est aussi l’un des pionniers du neuvième art algérien à avoir encouragé la nouvelle génération de bédéistes algériens».
Dalila Nedjam nous rappelle que Mohamed Aram avait été honoré de son vivant, lors de la première édition du Fibda, en 2008. Elle confie à ce sujet que «c’est le premier artiste que nous avons honoré au Fibda, parce que c’était le doyen des bédéistes algériens et que c’était amplement mérité».
Pour l’anecdote, elle nous raconte que lorsqu’elle lui avait demandé ce qui lui ferait plaisir comme prix, à l’occasion de cet hommage, il avait répondu que son plus grand bonheur, c’était d’avoir un ordinateur nouvelle génération pour qu’il puisse continuer à travailler et créer avec un outil optimal. Elle précise : «Nous lui avons offert le plus beau et le plus grand des Macintosh et cela l’a rendu très heureux.» Notre interlocutrice insiste sur le fait que Mohamed Aram, qui marquait sa présence à plusieurs éditions du Fibda par son dynamisme et sa joie de vivre, était le premier des pionniers de la BD algérienne à reconnaître et encourager la nouvelle génération de bédéistes. Il avait ainsi confié dès la première édition du Fibda, où il a été honoré : «Je suis heureux de découvrir qu’une nouvelle génération existe pour assurer la relève de la bande dessinée algérienne. A cette jeunesse, je lui dis bienvenue au club. Vous allez suivre notre chemin, mais allez de l’avant.»
La commissaire du Fibda souligne à ce sujet que le Fibda était marqué par cette bonne entente entre les différentes générations de bédéistes algériens, où une réelle synergie s’était créée entre la nouvelle génération et les pionniers de la bande dessinée.
Dalila Nedjam nous a aussi confié que « l’image que je retiendrais de lui, c’est cette image d’un homme plein de vie, qui croyait en son travail. Il incarnait la joie de vivre et la bonne humeur, avec le sourire toujours aux lèvres. L’image que je retiens de lui c’est celle d‘un homme heureux, pétillant de jeunesse avec sa casquette du Fibda qui lui donnait vingt ans de moins».
Parmi la série d’hommages rendus aux pionniers algériens de la BD, à l’annonce de son décès, notre interlocutrice citera notamment, l’émouvant hommage rendu sur les ondes par la Chaîne III, de la Radio nationale, par Sayan alias Salim Brahimi, journaliste et responsable des éditions Z-Link, spécialiste dans le manga Dz, avec notamment la diffusion d’extraits d’une interview avec le défunt bédéiste. Au final, Dalila Nedjam estime qu’« aujourd’hui, il devient essentiel de pouvoir préserver ce beau patrimoine avec la création d’un musée dédié à la bande dessinée algérienne. Je serais une femme sereine, seulement quand ce musée sera créé car c’est le plus bel hommage que l’on puisse rendre à ces artistes ».

Un précurseur au parcours atypique
Précurseur dans le domaine du neuvième art, Mohamed Aram avait commencé à dessiner dans une revue de la police en 1965. Dès l’indépendance, il fait ses premiers débuts au Centre national du cinéma et à la Radio Télévision algérienne, institutions pour lesquelles il réalise plusieurs dessins animés. En publiant du 19 mars au 20 août 1967 dans Algérie actualités, « Naâr, une sirène à Sidi Ferruch », il édite la première BD algérienne (l’histoire sera reprise en 1992 dans L’opinion). Avec cinq autres dessinateurs, dont Abderrahmne Madoui, autre pionnier de la BD algérienne, Mohamed Aram avait contribué au lancement de M’quidèch, premier journal de BD paru en février 1969 avant de disparaître quatre ans plus tard, en 1973. Il crée également les revues pour enfants Guenifeld et Adnane.
Il a aussi illustré plus d’une dizaine de contes pour enfants et d’autres dessins animés. Aram a publié trois albums de BD, l’un sur la lutte de libération algérienne, « La bataille » en 1981, l’autre pour les enfants, « Les aventures de Bartalache » en 1989, et un troisième intitulé « Les aventures de Seroûn », « Qui a volé les couleurs du papillon ? » en 2013 qui traite des bienfaits de l’huile d’olive.
Dans une interview pour une revue spécialisée, Mohamed Aram avait confié sur son entrée aux Beaux-arts que «c’était dans les années 1945 – 1946. En fait, tout est parti d’une Française, Mme Dalmattou, la femme d’un pilote. Elle a découvert que je dessinais au charbon sur les murs de sa maison. C’était des têtes de cow-boy, avec des traits d’acteurs connus de l’époque. Elle est allée voir mon père et lui a dit que j’avais un don pour le dessin. Mon père a refusé dans un premier temps, car il y avait un clochard dans notre quartier qui dessinait très bien. Il avait fait l’amalgame entre le dessin et le destin de ce monsieur. Puis il a cédé. » Mohamed Aram avait aussi confié que c’est à l’âge de douze ans qu’il avait fait sa première bande dessinée qui raconte l’histoire d’un homme avec son fils qui font naufrage avec son yacht dans le Pacifique suite à une tempête. Ils échouent sur une île où vivent des indigènes dirigés par une femme blanche.
Après sa retraite, dès 1995, il se met à travailler pour son propre compte et a produit plus de 80 dessins animés qu’il propose pour accompagner une bande dessinée. Des œuvres qui ne sont toujours pas diffusées sur l’ENTV. De son vivant, il a légué tous ses travaux à sa fille, afin qu’elle se charge de cet héritage artistique qui est aujourd’hui lié à l’histoire de la bande dessinée algérienne. Adieu l’artiste, Paix à ton âme ! n