S’il continue sur cette voie, Adlène Meddi ne sera pas au chômage technique avant longtemps, ni ne connaitra la souffrance de la page blanche. Depuis son deuxième roman «La prière du maure», ce journaliste passé au roman sans quitter sa profession ausculte avec brio la «décennie rouge» et semble bien parti pour bâtir une œuvre intéressante à partir de cette histoire algérienne proche que certains prétendent «noire», alors que d’autres, moins enclins au vertige des couleurs opposées, qualifient plus gravement de «guerre civile».

S’il garde comme il le fait dans son dernier roman, «1994», sa fascination pour ces années quatre-vingt-dix, il aura à nous livrer dans un avenir voisin certainement un troisième ou quatrième livre sur cette période et devenir le père d’une belle et sombre série policière comme l’a fait avant-lui, jadis, son aîné Yasmina Khadra pour les aventures de son commissaire Llob ; où se retrouver comparé, pourquoi pas, à un auteur étranger comme Philip Kerr et sa magnifique «trilogie berlinoise» et sa suite d’après…
L’allusion à l’écrivain britannique et aux enquêtes de son détective Bernie Gunther dans l’Allemagne nazie peut faire ricaner ceux qui pensent fort justement que cet univers-là n’a rien à avoir avec celui de son lointain homologue algérien et de l’Algérie des années rouges qu’il décrit… Entre les deux, il y a, en effet, un monde !
Différence d’espace historique et culturel oblige, ordres distincts surtout… Et pourtant.
Entre ces univers dissemblables, on ne parle plus de celui plus familier et reconnaissable de Yasmina Khadra et son commissaire Llob, il y a un lien quelque part, une ligature que même la trop grande différence d’écriture et de cadre littéraire qui sépare les deux écrivains algériens du britannique n’écrase pas. Qu’il soit mis en scène ou installé en toile de fond, ce qui est le cas le plus souvent, ce lieu commun aux trois s’appelle le récit du meurtre de masse ou de la boucherie humaine.
Chez Adlène Meddi, ce thème n’est pas d’anticipation, terme trop abusivement utilisé par une critique paresseuse ou qui n’a pas lu le roman pour n’y voir qu’un clin d’œil à «1984» du monumental Orwell. Il est d’une catharsis pas totalement accomplie – d’où le paradoxe de cette Algérie dont les passés ne passent pas – et d’un recours à l’histoire, celle de la «guerre civile», de la «tragédie nationale» – qu’importe les appellations – comme ressource et carburant romanesques.
«Il y a tant de choses à raconter sur cette époque», affirme cet auteur prometteur. Il n’exagère pas. Son bonheur d’écrivain – et il le sait – est qu’il affronte une histoire interdite, or quoi de plus jouissif que l’interdit et de s’attaquer au scalpel à cette «tragédie nationale» pour laquelle aucun devoir de «vérité et justice» n’est possible aujourd’hui, parce que c’est la loi.
Il demande des comptes pour une affaire dont les seuls effets à réclamer ont été de l’espèce de «qui prend combien» des indemnisations de l’Etat.
Pour ça, Adlène Meddi est même malin. Il va là où ça fait mal. Il va là où lui-même ne s’attend pas peut-être. Sous sa plume, des mots à l’eau forte et ce ton rageur qui les fait monter et descendre comme lorsqu’on est sur un manège de montagne russe. Mais dans «1994», la montagne est bien algérienne avec ses parts d’ombre. Derrière ses personnages, quelque chose que beaucoup ont raté sous prétexte que notre auteur a la fascination du flic. Derrière ses figures, une histoire de «services» en lesquels peut se révéler l’âme d’une nation, a dit un certain John Le Carré. Saha l’artiste.