Le célèbre saxophoniste camerounais, Manu Dibango, véritable légende de l’afro-jazz et roi de la world music, est décédé dans la matinée d’hier, en France, des suites du Covid-19 à l’âge de 86 ans, a indiqué, hier, à l’AFP Thierry Durepaire, gérant des éditions musicales de l’artiste. L’auteur d’un des plus grands tubes planétaires de la musique world, « Soul Makossa », a rejoint au firmament le musicien congolais Aurlus Mabélé, roi du Soukouss, qui a également succombé jeudi dernier au coronavirus.

Pour rappel, il y a à peine une semaine, la famille du musicien camerounais avait rassuré ses fans en disant que Manu Dibango, diagnostiqué positif au coronavirus, se portait bien. Aujourd’hui, le message d’espoir a cédé la place au message suivant : « Les obsèques auront lieu dans la stricte intimité familiale, et un hommage lui sera rendu ultérieurement dès que possible », peut-on ainsi lire sur la page Facebook de l’artiste, tenue par son entourage. Aujourd’hui, le monde de la culture pleure celui qui se décrivait comme un « bâtisseur de ponts entre l’Occident et l’Afrique ». « J’ai l’harmonie des Bach et des Haendel dans l’oreille avec les paroles camerounaises. C’est une richesse de pouvoir avoir au minimum deux possibilités. Dans la vie, je préfère être stéréo que mono », racontait-il à l’AFP en août 2019, ponctuant ses réponses de son rire tonitruant et communicatif.
« Soul Makossa » composé durant son séjour en Algérie
Le célèbre saxophoniste avait un lien affectif en Algérie. Il avait animé plusieurs mémorables concerts à Alger et à Constantine au plus grand bonheur des mélomanes algériens. C’est à l’occasion du Panaf 2009, que le légendaire saxophoniste avait renoué avec la scène algérienne, après trente années d’absence. Il avait séjourné durant plusieurs mois en 1972 à Zéralda, où il faisait de l’animation musicale au sein de l’hôtel les Sables d’or.
Pour l’anecdote, il avait confié dans un entretien qu’il avait accordé, en 2009, à un journaliste algérien, lors d’un concert à Constantine, à propos du fameux single « Soul Makossa », qui l’a fait connaître au monde entier, que
« ‘Soul Makossa’, je l’avais d’ailleurs composé ici, en Algérie, et ironie du sort, une année après, il passe numéro un sur tous les continents, promu disque d’or et entre dans l’almanach très prisé des albums vendus par millions». Après avoir renoué avec l’Algérie en 2009, il est revenu à plusieurs reprises animer des concerts mémorables, notamment en 2012, à l’occasion du concert de la clôture du 5e Festival international du diwan d’Alger, qui s’était déroulé au théâtre de verdure Saïd-Mekbel de Riadh El-Feth.

Emouvant hommage au Maître de la world music
Dès l’annonce de la funeste nouvelle, une avalanche d’hommages a circulé sur les réseaux sociaux. Le chanteur Youssou Ndour a twitté sa « tristesse » : « Tu as été un grand frère, une fierté pour le Cameroun, et pour l’Afrique toute entière. » « Le monde de la musique perd l’une de ses légendes », a également regretté sur les réseaux sociaux le ministre français de la Culture Franck Riester. Angélique Kidjo, chanteuse béninoise, a, quant à elle, twitté : « Cher Manu Dibango, tu as toujours été là pour moi depuis mes débuts à Paris, jusqu’à ces répétitions, il y a deux mois. Tu es le géant de la musique africaine et un être humain magnifique ». Pour sa part, Jean-Louis Guilhaumon, directeur du festival Jazz in Marciac en France, il écrit dans un communiqué : « Notre ami Manu Dibango était présent parmi nous l’été dernier pour une soirée mémorable. Il était dans une forme éblouissante et avait donné une soirée d’une grande tonicité, d’une grande générosité (…) Il avait envie et besoin de partager sa musique. Il était le chantre infatigable de cette musique à la faveur du rapprochement des peuples et des êtres humains ». Quant à Jack Lang, ancien ministre français de la Culture, il confie sur Twitter que « la disparition de Manu Dibango déchire le coeur de tous ses amis. J’étais personnellement lié à lui par des années de combat pour la musique. Il était un homme incomparablement généreux et passionné ». Yves Bigot, P-DG de TV5 Monde, a pour sa part twitté : « Je suis tellement triste d’apprendre la mort de mon grand frère Manu Dibango. Il m’a tellement appris sur la vie, la musique et les hommes c’était un immense musicien et un être humain incroyablement généreux. »

60 ans d’une carrière hallucinante
Soixante ans de carrière et autant de faits d’arme musicaux : père de la world musique, jazzman émérite, Premier disque d’or africain aux Etats-Unis dans les années 70… Le saxophoniste franco-camerounais poursuit ses périples musicaux et sera sur la scène de Jazz en Touraine, friand de nouvelles expériences.
Retour sur le parcours de cet homme que rien ne prédestinait à une carrière d’artiste. Encore moins à être repris par Beyoncé ou Rihanna. Emmanuel N’Djoké Dibango est né le 12 décembre 1933 à Douala, au Cameroun, dans une famille protestante très stricte. « Mon oncle paternel jouait de l’harmonium, ma mère dirigeait la chorale. Je suis un enfant élevé dans les ‘Alléluia’. Ça n’empêche que je suis Africain, Camerounais et tout ça », confiait encore cette haute silhouette au crâne glabre à l’AFP. Son père, fonctionnaire, l’envoie en France à l’âge de 15 ans, dans l’espoir d’en faire un ingénieur ou un médecin.
Après 21 jours de bateau, Manu Dibango rejoint Marseille, puis Saint-Calais dans la Sarthe. Dans ses bagages, « trois kilos de café », denrée rare dans l’immédiat après-guerre et titre de son autobiographie, pour payer sa famille d’accueil. Puis il étudie à Chartres, où il fait ses premiers pas musicaux à la mandoline et au piano. Dans cet univers blanc, l’adolescent qui, de son propre aveu, « ne connaissait pas la culture africaine », s’identifie aux vedettes afro-américaines de l’époque. Count Basie, Duke Ellington, Charlie Parker deviennent ses
« héros ». Celui que l’on surnommé affectueusement, « Papa Manu » découvre le saxophone lors d’une colonie de vacances, traîne dans le Saint-Germain-des-Près de Boris Vian et finit par échouer à la seconde partie de son baccalauréat. Son père, mécontent, lui coupe les vivres en 1956. Il part alors pour Bruxelles, où il court le cachet, jouant de la variété. « A mon époque, il fallait faire des cabarets, des bals, des cirques. Jouer avec un accordéoniste comme André Verchuren assurait quelques dates », racontait-il. Son séjour belge est marqué par deux rencontres fondatrices, la blonde Marie-Josée, dite « Coco », qui devient sa femme, et Joseph Kabasélé, chef d’orchestre de l’African Jazz. Dans l’effervescence des indépendances, le musicien congolais lui ouvre les portes de l’Afrique. Manu Dibango le suit à Léopoldville (ancien nom de Kinshasa, ndlr) où il lance la mode du twist en 1962, puis ouvre une boîte au Cameroun. Trois ans plus tard, il est de retour en France, sans le sou. Il devient pianiste de rock pour Dick Rivers, organiste puis, chef d’orchestre pour Nino Ferrer. En 1972, on lui demande de composer l’hymne de la Coupe d’Afrique des nations de football, qui doit se tenir au Cameroun. Sur la face B du 45-tours, il enregistre « Soul Makossa ». Des DJs new-yorkais s’entichent de ce rythme syncopé. Une autre vie commence. Le saxophoniste part jouer au théâtre Apollo, temple de la musique afro-américaine à Harlem, se métisse encore un peu plus en tournant en Amérique du Sud. En 1982, vient une autre forme de consécration.
« Soul Makossa » est samplé par Michael Jackson dans son album « Thriller »… sans son autorisation. Manu Dibango intente le premier d’une longue série de procès pour plagiat, qui se solde par un arrangement financier. Mais la victoire est ailleurs, le musicien est devenu une référence mondiale de la world music.
Il avait récemment confié dans un média français qu’il « n’y a qu’une musique, la bonne ! Le reste ce sont des classifications, je ne fais pas attention à tout ca. Je fais la musique que j’aime. Ça peut passer par le jazz, par le reggae, par plusieurs choses… On transmet les ondes, c’est tout, et les ondes n’ont pas d’œillères, elles passent partout ! » En ajoutant que «tant qu’on se réveille le matin en se disant qu’on est encore debout, c’est l’essentiel. Ce qui est intéressant c’est d’ailleurs ce qu’on va faire, et pas ce qui est déjà fait. Il y a tellement à faire, en très peu de temps…Il faut laisser sa chance à la vie, tout simplement ! »<