Le ministre de l’Industrie et des Mines Aït Ali Braham a conclu, lors de son intervention au forum d’El Moudjahid, que l’Algérie ne dispose pas aujourd’hui ni d’une véritable industrie automobile ni d’une réelle industrie électroménager-électronique. Le plus souvent, il s’agit d’importations déguisées. En fait, cette problématique à laquelle fait face le gouvernement Djerad s’est posée au début des années 2000.

Elle concerne la filière de l’électroménager au cours de cette période et de l’automobile à partir de 2015. C’est durant cette période que certains opérateurs privés de la filière électroménager ont opéré une vaste évasion fiscale en détournant la réglementation SKD-CKD dite règle des 2 A, qui consiste à distinguer par des caractéristiques entre le produit fini et le produit monté sous formule SKD (semi-montage) ou CKD (montage). Deux aspects, lit-on dans un rapport douanier transmis aux hautes autorités du pays, distinguent cette règle : «est considéré comme article complet, c’est-à-dire fini, un article incomplet ou non fini s’il présente les caractéristiques essentielles de l’article complet ou fini. On doit classer un article démonté ou non monté comme s’il était monté.» Le document cite des exemples d’articles incomplets ou non finis qui sont à considérer comme complets et finis : voiture dépourvue de ses roues, bicyclettes sans selle et sans pneumatiques, véhicule non munie de son moteur. L’astuce consiste à faire passer des produits finis comme des produits semi-montés ou montés. Dans le scandale de la filière auto (cf affaire des concessionnaires incarcérés), des images de voitures, qui n’avaient pas de roues qui ont été montées par la suite dans des hangars, ont circulé sur le Net sans réaction des autorités de l’époque. Ces véhicules finis selon la règle des 2 A étaient présentés comme kits servant au montage de véhicules. Le rapport montre que cette règle des 2 A n’a pas été appliquée occasionnant un préjudice au Trésor public sur plusieurs années estimé à 10 000 milliards de centimes, soit environ 1 milliard de dollars uniquement pour quelques affaires dans la filière électroménager-électronique. La mise en place de ce système de fraude, au début des années 2000, découle, affirme l’auteur du document, d’une stratégie visant la mort programmée des entreprises Enie et Eniem qui faisaient dans l’intégration. Le rapport pointe du doigt le ministère de l’Industrie de l’époque des faits délivrant les autorisations CKD-SKD sans aucun contrôle technique sur le terrain des entreprises concernées. Cette grande fraude a perduré au point que l’actuel ministre de l’Industrie n’a pas hésité à indiquer que sur 100 entreprises de la filière, peu font du SKD-CKD. Cette conclusion qui résulte de la non-application de la règle des 2 A pendant près de vingt ans fait que le premier responsable du secteur priorise les entreprises Enie et Eniem qui ont développé de l’intégration, réfrigérateurs à partir de la transformation d’acier du complexe d’El Hadjar et d’éléments produits sur place, ateliers de fabrication de composants chez la seconde. Il s’agit pour le ministre d’encourager ces entreprises à améliorer leur taux d’intégration. Cela ne veut pas dire que les quelques entreprises privées qui sont sous formule SKD, c’est-à-dire qui ont fait quelques progrès dans l’intégration seront exclues de la filière. Les autres qui font dans l’importation déguisée devront mettre la clef sous le paillasson, a laissé entendre le ministre de l’Industrie.

La non-application de la règle des 2 A : le grand coup de pouce à l’industrie tournevis
Concernant la filière automobile, le premier responsable du secteur veut verrouiller l’accès au marché du montage automobile par un cahier des charges plus strict en matière d’intégration. Selon lui, avec les nouveaux critères, il y aura probablement de la place qu’à seulement deux nouveaux constructeurs sur le marché algérien de montage de véhicules. Fini ce modèle industriel laxiste qui consistait à autoriser des dizaines d’usines de montage avec des capacités de 20 000 à 40 000 véhicules. Ce modèle adopté en 2015 a prouvé qu’il n’était pas viable : des usines avec des taux d’intégration ne dépassant pas 5%, des véhicules importés moins chers que les véhicules montés en Algérie, portes ouvertes aux importations déguisées et aux surfacturations, forte dépendance aux kits importés, pas de véritable tissu de sous-traitance. Selon lui, il fallait commencer par l’écosystème, notamment par installer un tissu de sous-traitance avant de commencer le montage de véhicules. Le nouveau modèle industriel cher à Aït Ali Braham consiste à autoriser l’installation de grandes usines de montage d’une capacité de 100 000 à 400 000 véhicules/an susceptibles de drainer les équipementiers et les sous-traitants des constructeurs et d’inciter les investisseurs locaux à s’engager dans la sous-traitance automobile. Quant au passif, les petites usines déjà existantes devront s’adapter au nouveau cahier des charges, c’est-à-dire reconfigurer leur investissement industriel ou disparaître. Les décisions d’agrément vont tomber sans doute après la finalisation du cahier des charges automobile, prévu en avril prochain, selon le ministre. De là à la fin de l’année, il faut s’attendre à une nouvelle redistribution de cartes. Espérons cette fois que ce sont les professionnels honnêtes qui vont bénéficier des nouvelles autorisations. En attendant, le marché reste en panne suite au rationnement des kits et de l’incarcération des patrons algériens des entreprises locales de montage de véhicules. En cas de poursuite de cette période transitoire au-delà de six mois, il faudra anticiper une flambée des prix des véhicules résultant de leur rareté.