L’actualité de la guerre en Ukraine continue de confirmer ce que tout le monde sait déjà depuis longtemps : la question énergétique est aujourd’hui au cœur des enjeux géopolitiques et géoéconomiques mondiaux. Dans certains cas, comme celui qui se déroule actuellement sous nos yeux, sur le terrain d’affrontement entre Kiev et Moscou et entre Moscou et les puissances occidentales, cette question se décline redoutablement en arme d’influence et de guerre. Elle peut défaire les unions et les solidarités qu’on croit les plus solides quand le besoin se fait sentir de continuer à faire marcher ses usines, à produire de l’électricité et à faire tourner son économie…
C’est ce qu’on a observé, vendredi 22 juillet, entre l’Allemagne et le Canada à la lecture du journal Globe and Mail qui a rapporté que la cheffe de la diplomatie allemande Annalena Baerbock avait averti que si Ottawa maintenait en place des sanctions susceptibles de bloquer efficacement la livraison d’une turbine à gaz manquante à Gazprom, Berlin pourrait être contraint de suspendre l’aide militaire et économique à l’Ukraine. Rien que cela. A l’origine de cet avertissement tempéré par l’ambassadrice d’Allemagne au Canada Sabine Sparwasser qui a dit que son pays ne menace personne parmi ses alliés, mais qu’il ne veut pas se voir privé des flux de gaz russe, la crainte du gouvernement d’Olaf Scholz de mécontentements populaires en Allemagne.
S’il n’y aura certainement pas de crise entre Ottawa et Berlin et si ces deux puissances occidentales ne renonceront pas de sitôt à l’appui militaire et logistique qu’ils fournissent comme d’autres à l’Ukraine, la leçon est que l’Europe, face au Canada et aux Etats-Unis qui sont loin du théâtre du conflit ukrainien mais qui font tout pour l’orienter dans le sens de leurs intérêts stratégiques, c’est bien l’Europe qui paye aujourd’hui le prix. La leçon, outre les frais que paient les Européens à ne pas bénéficier de marges de manœuvres ni de politique étrangère et de défense en s’alignant sans nuance ou presque sur les positions américaines, est que la Russie reste d’un poids déterminant sur les pays de l’Union européenne et sa plus grande économie, l’Allemagne. La politique du «mailing gaz» de Poutine n’est, pour l’instant, pas si perdante qu’on le disait à la fin février 2022. Il semble même que c’est un peu le contraire comme de faire circuler son blé sur les marchés mondiaux en libérant celui de l’Ukraine après l’accord d’il y a quelques jours en Turquie
Cette réalité ne sera pas sans conséquences sur la suite des relations entre ce pays, ses partenaires de l’UE et même de l’OTAN, dont Berlin et Ottawa sont des acteurs importants. Outre le fait qu’elle donne du «large» à une puissance comme la Chine dont le souci est de voir se poursuivre la perte du monopole de l’Occident sur la marche du monde, elle montre déjà des développements qui ne vont pas dans le sens des intérêts occidentaux comme l’apparente bonne santé des relations entre Moscou, Téhéran et Ankara dont l’approche pragmatique montre que les intérêts des autres s’arrêtent quand commencent les siens… Ainsi, tourne le monde.