«Leil kharigi» (Extérieur nuit), le nouveau film de l’Egyptien Ahmad Abdallah El Sayed, en compétition au 40e Festival international du film du Caire, dresse le portrait à gros traits de la société égyptienne post Révolution. Il n’y a pas de discours, ni de phrases «intelligentes et soignées» dans ce récit qui se rapproche de la comédie noire avec des éclats de blancheur et des pincées d’absurde. Tout se passe en une seule nuit au Caire.

Les lumières colorées des bordures du Nil se reflètent sur les trois principaux personnages bourrés de complexes et de contradictions. Il y a d’abord, Moe (Karim Kassem), un cinéaste formé à l’université américaine au Caire (AUC) en manque d’inspiration, mais qui veut réussir son second long métrage. Il est dans l’incertitude. La réussite ne se décrète pas. Et le talent ne se s’achète pas. Il y a ensuite Mostafa (Sherif Desoky), le chauffeur de la production. Il est également taxi. Il propose de conduire le jeune cinéaste vers ses destinations dans une ville où la circulation motorisée est dense (pour Le Caire, c’est toute la journée !). Mostafa arrive à convaincre Moe de faire une halte dans un quartier populaire pour rendre une brève visite à son neveu Jimmy (le talentueux Ahmed Malek), une jeune perdu entre Facebook, hashish et drague virtuelle. Chez lui, Moe rencontre Toutou (Mona Hala), une prostituée qui cache son jeu mais qui ne laisse pas indifférent, en plein dispute avec Mostafa. Ce chauffeur de taxi, peu ordinaire, va dévoiler son vrai visage au fil de la route.

Repousser les lignes

D’apparence joviale, l’homme est un redoutable calculateur, violent parfois, qui enrobe son discours par des couches de «bonne moralité». Entre séduction et candeur, Toutou acceptent d’accompagner les deux hommes dans ce qui ressemble à un voyage au bout de la nuit, «parfumé» de bière, d’herbe et de sentiments vaporeux. Elle n’a rien à perdre. Tout peut arriver dans Le Caire, la nuit. Sans le vouloir, Moe, Toutou et Mostafa, qui ont cru, à un moment, à une certaine liberté, se retrouvent dans des situations tragi-comiques. C’est l’occasion de se dévoiler, de tenter de repousser les lignes du «socialement incorrect» et du «moralement inacceptable» et de redécouvrir la ville. Le scénariste Sherif Alfy s’est appuyé sur l’idée généreuse du voyage de nuit de trois personnages de catégories sociales différentes pour raconter l’Egypte d’aujourd’hui. Cela peut être aussi, un autre pays de la région. Les contradictions sociales et les interdits religieux formatent certains comportements et jettent un voile épais sur des vérités souvent amères, blessantes. On fait semblant d’avoir tout vu, tout compris, tout réglé. Et, on passe à autre chose. Le cinéma justement est là pour éviter de «passer à autre chose», sans réfléchir, sans s’interroger, questionner la société, l’ordre moral. Le public de la salle Karim, en plein cœur du Caire, a beaucoup ri lors de la projection du film. Les dialogues et les situations burlesques ont donné une teneur légère au long métrage.

Une volonté de parler
Ahmad Abdallah El Sayed a su utiliser par moment les codes du cinéma commercial sans grossir les traits. «Extérieur nuit» aurait pu plonger, sans verser dans le documentaire, dans Le Caire nocturne pour mettre les trois personnages dans un univers plus réaliste, plus convaincant. Le cinéaste a choisi de se concentrer sur Moe, Toutou et Mostafa au point d’abuser des gros plans, et parfois des contre-plongées. Le film est bavard comme la plupart des longs métrages produits dans la région arabe ces dernières années. La volonté de parler est tellement forte dans cette géographie qu’elle s’exprime dans tous les espaces et dans tous les supports dans les stades comme dans les films. «Extérieur nuit» n’échappe pas parfois au propos direct et aux sentiers battus. Ce n’est pas le meilleur film de Ahmad Abdallah El Sayed, 39 ans, qui s’est distingué par le passé avec le film «Microphone», tourné en 2010, et qui annonçait déjà ce qui allait se passer en Egypte en janvier 2011. Il a, à son actif, deux autres films qui ont remporté un certain succès comme «Heliopolis» (2009) et «Décors» (2014). Ahmad Abdallah El Sayed est considéré comme l’un des représentants du nouveau cinéma égyptien, apparu au début des années 2000.