“A decade after the Arab Spring, the Arab world finds itself torn between two visions of progress: one seeks to replace the regimes that dominate the region; the other seeks to replace the people who inhabit it” (Tarek Masoud, Harvard University professor).

“The [Algerian] regime likes to govern in an obscure environment so that nobody would ask them to be accountable”
(Amel Boubekeur, Demonstration effects: How the Hirak protest movement is reshaping Algerian Politics”, European Council of Foreign Affairs, February 23, 2020).

“We can’t jump from 60 years of authoritarianism into a full-fledged democracy” […] We were in kindergarten, but had to move to university” (Mohamed Mustapha El Baradei, former Director of the International Atomic Energy Agency, IAEA, Bangkok Post, December 7, 2020).

Par Arezki Ighemat, Ph.D en économie Master of Francophone Literature (Purdue University, USA)
Le 22 février 2019, un tsunami populaire ayant touché toutes les wilayas du pays et ayant vu la participation de toutes les couches sociales de la population a déferlé sur l’Algérie. Ce mouvement, ayant pris naissance le 16 février 2019 dans la commune de Kherata—qui avait déjà été témoin le 8 mai 1945 d’un mouvement insurrectionnel historique contre le régime colonial—a émergé, surprenant la majeure partie de la population. Cette dernière savait que quelque chose se passait, mais ignorait quand cela allait arriver. La population savait, en effet, que le pays était dans un état comateux et qu’il était « gouverné par un Président lui-même comateux », suite aux effets de l’AVC qui l’avait paralysé en 2013 et qui dirigeait le pays sur une chaise roulante. Depuis cette date, le Président Bouteflika—qui aura régné à la manière d’un empereur romain—ne se déplaçait pratiquement pas, n’inaugurait rien, et ne discourait pas, lui qui aimait les bains de foules. Le pays était, en effet, comme dirigé par les multiples portraits encadrés du Président accrochés partout dans les édifices publics et dans certains espaces privés. Et, dans les cas où la présence symbolique du Président était rendue nécessaire—comme lors des campagnes électorales présidentielles ou législatives—les équipes de campagnes mettaient carrément en évidence le portrait du Président en remplacement du Président absent, ce qui a fait dire aux Algériens qu’ils « étaient gouvernés par un cadre ». C’est dans ce climat politique irréel que le soulèvement du 22 février 2019 a surgi pour dire « Enough is enough », halte à la mascarade, ou encore, comme l’appellent les Algériens, « halte au bled Mickey ». La goutte qui a fait déborder le vase s’est produite lorsque Bouteflika avait annoncé le 10 février 2019 qu’il allait briguer un cinquième mandat. Considérant cette annonce comme une « red line » (ligne rouge), les Algériens sont sortis dans les rues de toutes les villes du pays—par milliers et parfois par millions—pour exprimer leur ras-le-bol. Ce premier mouvement—appelé par certains Hirak 1—a été suivi, deux années après presque jour pour jour, le 22 février 2021 exactement, par une seconde vague de protestations appelée Hirak 2. La raison de ce second Hirak est que le premier a dû être arrêté volontairement par les protestataires suite à la pandémie du Covid-19 qui a surgi en décembre 2019 à Wuhan en Chine. Afin d’éviter que ces rassemblements—les mardis pour les étudiants, les vendredis pour le reste des citoyens résidant en Algérie et les samedis et dimanches pour la diaspora—s’accompagnent d’infections, le gouvernement avait décidé d’un train de mesures destiné à mettre fin à ces manifestations de rues. C’est ainsi qu’il a décrété des couvre-feux dans la plupart des wilayas affectées par Covid, l’arrestation des protestataires qui ne s’y conformeraient pas, souvent accompagnées d’amendes importantes en argent. Il faut noter que le Hirak 1 et le Hirak 2 sont des mouvements pacifiques, ce qui les différencie des mouvements antérieurs comme ceux du 5 octobre 1988 et du « Printemps Berbère » de 2001 et des « Printemps Arabes » ayant touché un grand nombre de pays du Maghreb et du Machrek. Ce pacifisme a surpris et désarmé en même temps les autorités du pays qui étaient habituées à des protestations violentes et dont les services de sécurité étaient plutôt entraînés pour faire face à des manifestations de violence. Deux ans et demi après le Hirak 1, trois questions essentielles s’imposent pour expliquer pourquoi ce mouvement a totalement disparu de la scène politique nationale et internationale. Ces questions sont : (1) Que voulait au juste le Hirak ? (2) Quelle est la réalité (politique, économique et sanitaire) du pays ?, et (3) Que peut et doit faire le Hirak (quels scénarios pour l’avenir)?

Que voulait au juste le Hirak : un rêve « irréaliste » ?
A l’époque du Hirak 1 (22 février 2019), l’objectif était d’obliger le Président Bouteflika à renoncer à briguer un cinquième mandat. En effet, s’il avait réussi à obtenir cinq autres années, il aurait régné pendant un quart de siècle, c’est-à-dire la plus longue présidence dans l’histoire de l’Algérie. A l’époque, le Hirak n’avait pas d’autre but que celui-là. Cependant, une fois que ce premier objectif était atteint—suite à la décision du commandement militaire d’invoquer l’article 102 de la Constitution—qui prévoit la destitution du Président en cas d’incapacité de gouverner—le Hirak voulait plus. Le départ de Bouteflika était, selon lui, une condition nécessaire, mais pas suffisante. Le Hirak demande maintenant non seulement le départ du Numéro 1 du régime, mais celui de tous ceux qui sont au pouvoir, en commençant par ceux qui ont conduit le pays à la situation où il se trouve aujourd’hui. D’où le fameux slogan « Yetnahaw Ga3 » (ils seront tous destitués). Mais le Hirak ne précise pas qui est inclus dans le mot « Ga3 » (tous). Demande-t-il que tous ceux qui sont au pouvoir partent ? Dans ce cas, c’est tout simplement impossible, car ce serait faire l’amalgame entre ceux qui sont responsables de la situation actuelle et ceux qui n’ont aucune responsabilité dans cette situation. Ce serait aussi faire le vide dans les institutions du pays et le plonger dans un chaos total dont les conséquences sont imprévisibles. Ce serait aussi une illusion de croire que ceux qui sont directement impliqués dans la situation actuelle du pays prendraient volontairement leurs valises et quitteraient leurs postes, laissant derrière eux leurs avantages matériels et le prestige dont ils bénéficiaient. Par conséquent, le slogan « Yetnahaw Ga3 » est considéré comme démesuré, car il ne ciblait pas les dirigeants que le Hirak voulaient voir partir. Comme pour vouloir satisfaire—mais en partie seulement—cet objectif, le régime a entrepris une série d’arrestations et d’emprisonnements de certains dirigeants qui étaient dans le cercle étroit du Président déchu, les accusant de corruption. C’est le cas, entre autres, des anciens Premiers ministres Ahmed Ouyahia et Abdelmalek Sellal, des hommes d’affaires Ali Haddad et des frères Kouninef, des généraux des services de sécurité Tewfik et Tertag, accusés d’atteinte à la sûreté de l’Etat, et d’un certain nombre de ministres et hauts fonctionnaires accusés, eux aussi, de corruption. Que ces arrestations aient été justifiées par les faits qui leur sont reprochés ou qu’elles aient été entreprises pour calmer le Hirak et lui donner l’impression que le régime a commencé le processus de satisfaction de sa première demande (Yetnehaw Ga3), elles sont jugées insuffisantes par le Hirak et considérées comme des règlements de comptes internes au régime.
Le second objectif principal du Hirak—qui a souvent été confondu avec le premier—est contenu dans le slogan « Isqat al Nidham » ou « Irhal al Nidham » (la chute/le départ du système). En effet, pour beaucoup de protestataires, le départ des dirigeants corrompus entraînerait mécaniquement le changement du « système ». Ici aussi, les hirakistes n’ont pas pris le recul suffisant pour définir ce qu’ils entendent par « système ». S’agit-il de changer les institutions (gouvernement, Parlement, Pouvoir judiciaire, etc.) ? S’agit-il de réformer la gouvernance, c’est-à-dire la manière dont sont prises et appliquées les décisions politiques ? S’agit-il d’adopter de nouveaux principes et de nouvelles valeurs politiques (éthique politique, transparence, remise des comptes, droits de l’homme, etc.) ? Pour la politologue algérienne Louisa Driss Ait Hamadouche, « le Hirak n’est pas dirigé contre une personne, une fonction ou un évènement. » Il exprime le rejet de ce que les Algériens appellent le « système ». Selon elle, le « système » ou encore « le Pouvoir » « can be defined as the sum of all the persons, practices and rules that have governed Algeria since its independence in 1962” (Le système, ou encore le Pouvoir, est la somme des personnes, des pratiques et règles qui ont gouverné l’Algérie depuis son indépendance en 1962) (Louisa Driss Ait Hamadouche, Democratic Transition in Algeria : The Regime-Hirak Face-Off, the Arab Center in Washington, April 19, 2021)…

La même auteure ajoute : « On a deeper level, the « system » refers to the organization of the state in which the political regime, the economic structure, and the sociocultural organization are interconnected and complementary” (A un niveau plus profond, le système fait référence à l’organisation de l’Etat dans laquelle le régime politique, la structure économique et l’organisation socioculturelle sont interconnectées et complémentaires) (même source). Un autre politologue algérien, de l’Université Marburg en Allemagne, Rachid Ouaissa, distingue entre régime et système. Il considère que le Hirak a concentré sa préoccupation plus sur le régime—c’est-à-dire l’élite dirigeante—que sur le système. Il considère que le problème en Algérie n’est pas seulement l’élite, mais il est beaucoup plus profond et réside plutôt dans le « système », c’est-à-dire le mode de fonctionnement de l’Etat dans les sphères politique, économique, sociale et culturelle. Il cite l’exemple du sous-système éducatif en Algérie qui, selon lui, est en ruine parce que pénétré par des courants idéologiques et religieux. Il conclut que le débat aujourd’hui doit porter sur le système (Rachid Ouaissa, Algérie : Le Hirak a-t-il échoué politiquement ? entretien donné in Maghreb on Line, August 7, 2021).
Ces quelques définitions montrent la complexité de la notion de système et la difficulté, voire l’impossibilité, de réaliser sa transformation, tout au moins dans le court/moyen terme. Comme le souligne Mohamed Mustapha El Baradei, l’ancien Directeur de l’Agence Internationale de l’Energie Atomique, « We can’t jump from 60 years of authoritarianism into a full-fledged democracy » (Nous ne pouvons pas sauter de 60 ans d’autoritarisme à une démocratie pleine et entière). Utilisant d’autres termes pour dire la même chose, El Baradei écrit : « We were in kindlegarten but had to move to University » (Nous étions au Jardin d’Enfants et nous devions passer au niveau de l’Université) (Mohamed Mustapha El Baradei, Arab Uprising : How the West Missed a Date With History, Bangkok Post, December 7, 2020).
Le troisième objectif majeur du Hirak, inscrit dans le slogan « Dawla madania, machi 3askarya » (Etat civil, non militaire), fait partie des défis irréalisables, en tout cas pas dans le court/moyen terme. L’empreinte du Pouvoir militaire dans le domaine politique et économique en Algérie ne date pas, en effet, d’hier. L’armée algérienne a toujours été présente—parfois omniprésente—dans la politique et l’économie depuis l’indépendance en 1962 et même avant, pendant la guerre contre le colonialisme français. Tout d’abord la majorité des Présidents algériens sont issus de l’armée : les colonels Boumediene et Bendjedid, le général Zeroual. Deuxièmement, la présence de l’armée dans les sphères politique et économique a été très importante. Jusqu’à l’avènement du Président Chadli Bendjedid, en effet, la plupart des institutions politiques (le gouvernement, le Parlement, le Parti du FLN, etc.) avaient des membres appartenant aux différents corps de l’armée. Dans la sphère économique, l’armée était également omniprésente. Certains postes ministériels, parfois clés (exemples, l’ancien Premier Ministre Abdelghani, l’ancien ministre des transports Benyellès) étaient tenus par d’anciens officiers de l’armée ; certaines entreprises publiques, parfois de dimension nationale, étaient dirigées par d’anciens officiers de l’armée. L’armée était aussi impliquée dans le développement économique, social et environnemental du pays, comme par exemple, la construction du « Barrage Vert » au sud du pays et la construction d’écoles et hôpitaux. Si, depuis Chadli Bendjedid, l’armée n’est plus visiblement et directement impliquée dans la politique, elle demeure, selon la plupart des experts en politique, celle qui « dirige sans gouverner ». Le rôle dominant dans la gouvernance du pays est dû aussi à l’importance du budget de la défense dans le budget national. Selon Rachid Ouaissa, « The budget of the Defense Ministry has seen astronomical increases since Bouteflia’s rise to power. The 2019 national budget allocated 12 billion dollars to the army: some 320% more than the year 2000. Military spending now comprises nearly a quarter of the national budget spending. According to the Stockholm International Peace Research Institute…Algeria is the 17th strongest military power in the world and the strongest in Africa” (Le budget du ministère de la Défense a connu des augmentations astronomiques depuis la montée au pouvoir de Bouteflika. En 2019, le budget national a alloué 12 milliards de dollars à l’armée, soit quelque 320% de plus qu’en 2000. Le budget militaire représente aujourd’hui presque le quart des dépenses du budget national. Selon l’Institut International de Recherche sur la Paix de Stockholm, l’Algérie est la 17e plus grande puissance militaire au monde et la plus puissante d’Afrique) (Rachid Ouaissa, Algeria : Between Transformation and Re-configuration, Springer Link, October 14, 2020). Etant donné l’implication et l’imbrication de l’armée dans la gouvernance politique et économique du pays, il sera difficile, selon les experts, aux Hirak 1, 2, et même 3 ou 4, de la convaincre de s’astreindre à ses casernes et à ses postes de commandement militaire. Le Pouvoir militaire a, en effet, horreur du vide politique. Il veut être assuré que le Hirak ne sera pas dirigé contre lui, ainsi que le prétend le slogan « Dawla madanya, machi 3askarya ». Comme le soulignent Luis Martinez et Alenius Boserup, « A democratization [in Algeria] is unlikely to take place without the consent of the military. The military is unlikely to provide its consent if a transition is presented as a “revolution” or a total “purification” of the state elites” (Une democratisation est improbable sans le consentement de l’armée. Il n’est pas probable que l’armée donne son consentement si la transition est présentée comme une « révolution » ou une totale « purification » des élites de l’Etat) (Luis Martinez and Alenius Boserup, Prospects for Democracy and Human Rights in Algeria, Euro Med Rights, June 2020). Pour ces deux auteurs, « the most likely way to convince the military that it should decrease its role in politics is to opt for gradual reform, rather than sudden revolution” (Le moyen le plus probable de convaincre l’armée de réduire son rôle dans la politique est d’opter pour une réforme graduelle plutôt qu’une révolution soudaine) (Martinez and Boserup, op.cit).

Quelle est la situation en Algérie aujourd’hui : une réalité incontournable
La réalité aujourd’hui en Algérie peut être synthétisée par les trois constats suivants : (1) une situation politique confuse et inflammable, mais une unité au sein de l’élite au Pouvoir ; (2) une économie à bout de souffle ; et (3) une pandémie aux conséquences multiples et qui risque de durer dans le temps.
La première réalité est celle concernant la situation et l’avenir de la politique en Algérie. En dépit de l’élection présidentielle du 12 décembre 2019 ayant désigné Abdelmadjid Tebboune comme Président en remplacement du Président déchu, du référendum du 1er Novembre 2020 sur la nouvelle Constitution et de l’élection législative du 12 juin 2021—même si la participation était très faible—et malgré le fait que le Hirak ait décidé en 2020 de marquer une pause dans son mouvement—la situation politique en Algérie est toujours marquée par un équilibre instable. En effet, même si les institutions de l’Etat (la Présidence, le gouvernement, l’Assemblée Nationale, etc.) ont été renouvelées, les sentiments de confusion et d’instabilité demeurent. Une des raisons majeures de ce climat politique nuageux est dû au fait que la population en général et le Hirak en particulier considèrent que ces institutions n’ont pas reçu l’assentiment de la majorité populaire et que, par suite, elles sont considérées comme « illégitimes ». Les Algériens ont, pour cette raison, fini par ne plus accorder leur confiance à leurs institutions et pour la majeure partie d’entre eux ont perdu l’intérêt dans la chose politique. La situation politique aujourd’hui en Algérie a été très bien décrite par Rachid Ouaissa qui écrit : « Depuis février 2019, l’Algérie est un espace « compartimentalisé » et divisé en deux mondes : le monde du Pouvoir en place et le monde du « Peuple ». L’auteur ajoute : « Aucun de ces deux mondes ne connaît ni ne reconnaît l’autre : le Pouvoir dans ses casernes et ses palaces ; le Peuple dans ses rues et ses places publiques) (Rachid Ouaissa, op.cit, notre traduction).
La deuxième réalité est que l’économie est « au bout du rouleau ». L’économie algérienne dépend toujours du secteur des hydrocarbures qui représente autour de 95% des revenus de l’Etat, environ 60% du budget national et quelques 30% du PNB. Les réserves de change, qui étaient de plus de 180 milliards de dollars en 2014 ne dépassaient pas les 50 milliards en 2020 et les prévisions indiquent que ces réserves vont s’épuiser en 2021/2022. Les exportations de pétrole et de gaz ont diminué en 2020 et 2021 suite à la baisse de la demande mondiale, réduisant drastiquement les revenus et les produits de la fiscalité pétrolière et gazière, mettant l’économie en danger de recours au financement extérieur des institutions financières internationales (FMI et Banque Mondiale), et cela en dépit de l’augmentation du prix du pétrole en 2021 qui a atteint la barre des 70 dollars/le baril. La chute du prix du pétrole au cours du premier semestre 2020, qui a porté le prix du baril de 60 dollars à 20 dollars en avril 2020, a eu des conséquences catastrophiques sur l’économie algérienne et a poussé le gouvernement à adopter une politique drastique d’austérité, notamment la réduction des importations des produits de grande nécessité qui passent de 41 milliards de dollars en 2019 à seulement 31 milliards de dollars en 2020. Cette politique d’austérité a eu, en retour, des effets néfastes sur le niveau de vie de la population et a poussé une partie d’entre elle vers le seuil de la pauvreté et/ou vers l’exil. Cette politique a aussi obligé l’Etat à réduire son train de vie et, plus important encore, ses dépenses d’investissement, entraînant sur son sillage, une baisse drastique de la croissance économique. Le gouvernement a, notamment, sommé les grandes entreprises nationales, en particulier la plus grande d’entre elles, Sonatrach, à réduire leurs dépenses d’exploitation et de développement, baissant ainsi le taux de croissance de l’emploi et augmentant le taux de chômage qui atteint en moyenne 30% chez les jeunes.

C’est ainsi que Sonatrach est sommée de réduire ses dépenses d’exploitation de 14 milliards de dollars à 7 milliards de dollars, soit de moitié. Le gouvernement a aussi demandé aux partenaires économiques de réduire les gaspillages et la surconsommation qui réduisent considérablement les ressources utilisables pour le développement. Luis Martinez et Alenius Boserup suggèrent les politiques suivantes pour sortir de cette situation qui caractérise ce qu’on appelle communément « l’Etat rentier », comme c’est le cas de l’Algérie : (1) diversifier la structure de production ; (2) réduire le poids des hydrocarbures dans le PNB ; (3) accroître l’attractivité de l’Algérie ; (5) plus de transparence dans la gestion ; et (6) un meilleur climat pour les investissements nationaux et étrangers. La troisième réalité est celle de la pandémie du Covid-19 qui a commencé en décembre 2019 et qui se poursuit encore à ce jour. Cette pandémie—qui non seulement n’a pas été éradiquée mais a repris de plus belle, notamment en raison du variant Delta, plus contagieux que le virus original—a eu des effets considérables sur la population et l’économie. Le nombre de cas d’infections et celui des décès—qui avait tendance à baisser en 2020—s’est remis à augmenter depuis quelques mois, obligeant le gouvernement à adopter des mesures plus restrictives de confinement et à accélérer le rythme des vaccinations. Cependant, en raison de la vétusté des installations sanitaires, de l’insuffisance quantitative et du rythme ralenti des vaccinations, la pandémie apporte chaque jour son lot de cas d’infections, d’hospitalisations, et de décès. La crise sanitaire s’est particulièrement accentuée ces derniers mois en raison de la pénurie d’oxygène médical dans les hôpitaux. En effet, et en dépit de l’élan de solidarité de la part des citoyens et de certaines entreprises privées ainsi que de la diaspora—qui s’est concrétisé par plusieurs dons de bouteilles d’oxygène et autres matériels médicaux—le nombre de cas et de décès a connu une recrudescence. La pandémie a eu aussi des conséquences désastreuses sur l’économie. Des milliers d’entreprises, notamment les petites et moyennes, ont été obligées de ralentir leurs activités, voire de fermer leurs portes, poussant des milliers de travailleurs au chômage, à la pauvreté ou à l’exil.

Que peut et doit faire le Hirak : poursuivre son « rêve » ou se plier à la « réalité » ?
Cette question—qui peut paraître superflue puisque le Hirak est aujourd’hui « au chômage » — est cependant importante car l’autre question que les Algériens et les observateurs internationaux se posent est : « y aura-il un Hirak 3 post-pandémique ? En d’autres termes, le Hirak est-il satisfait de ce qu’il a réalisé en 2019—la chute du Président-empereur, l’emprisonnement de certains membres de son clan, les changements institutionnels et constitutionnels opérés—ou pense-t-il au contraire que ces changements sont purement cosmétiques et que le changement profond qu’il réclamait sous les slogans « Yetnahaw Ga3 » et « Isqat al Nidham » ne s’est toujours pas produit et que, par conséquent, sa mission n’est pas totalement accomplie. Beaucoup de Hirakistes et d’observateurs internationaux pensent que les changements réalisés jusqu’à maintenant n’ont pas modifié substantiellement le régime et que l’on est toujours dans le « same old same old » (toujours la même situation). C’est ce que pense, par exemple, la politologue algérienne Amel Boubekeur lorsqu’elle écrit : « Personne aujourd’hui ne croit en la « Nouvelle Algérie » de Tebboune : son élection et son référendum constitutionnel n’ont pas réactivé une participation populaire pro-régime qui devait contrebalancer celle de la rue » (Amel Boubekeur, La sortie de crise en Algérie dépendra principalement de la capacité du régime à décriminaliser le Hirak, Le Monde, 22 février 2021). Parlant particulièrement des arrestations faites par le régime de certains membres du clan Bouteflika accusés de corruption ou d’atteinte à la sûreté de l’Etat, un autre politologue et expert des mouvements sociaux, Frédéric Volpi, pense la même chose : « Dans le cas du Hirak, les figures du régime les plus exposées au mécontentement général sont révoquées et utilisées par les élites demeurées en place comme boucs émissaires pour réduire la mobilisation contre le régime. […] Il n’est pas possible [par conséquent] de parler de changement de régime comme dans les situations révolutionnaires, mais plutôt d’un réajustement interne des élites dirigeantes » (Frédéric Volpi, Le mouvement protestataire algérien de 2019 à la lumière des mouvements sociaux et des printemps arabes, L’Année du Maghreb, 5 décembre 3019). Rachid Ouaissa, déjà cité, utilise l’expression suivante pour indiquer que ces changements mineurs opérés par le régime algérien sont des non-changements : il parle de « changing everything so that nothing changes » (changer tout afin que rien ne change). Il explique cela en faisant la distinction entre ce qu’il appelle « re-configuration » du système politique et « transition démocratique » : « La re-configuration d’un système politique désigne un processus d’interacteurs à la fois conflictuels et coopératifs visant à ré-établir ou maintenir tel quel l’ordre ancien ». Ouaissa poursuit en disant : « Dans ce sens, le mot re-configuration fait référence à un procès de changement, de cooptation et d’élimination d’acteurs en vue de construire de nouvelles alliances ». Il conclut, écrivant : « Les changements opérés en Algérie à la suite du Hirak sont une simple re-configuration ». Par opposition, Ouaissa parle de « transition démocratique » qu’il définit comme suit : « La transition, par contraste, dénote la transformation d’un système autoritaire en un système démocratique ». Il explique ce concept en disant : « A democratic transition means leaving behind the old political rules of the game and bringing about the emergence of new political actors” (Une transition démocratique signifie laisser derrière les vieilles règles du jeu politique et faire émerger de nouveaux acteurs politiques). (Rachid Ouaissa, op.cit, notre traduction). Ouaissa considère que la transition démocratique est préférable à la re-configuration du système politique et propose trois conditions pour la réussir : (1) empêcher que l’armée s’immisce dans la politique, (2) extraire les partis politiques des organisations satellites du pouvoir, et (3) extraire la rente des mains du Pouvoir » (Rachid Ouaissa, op. cit, notre traduction). Luis Martinez et Alenius Roserup pensent également que la « Révolution politique » prônée par le Hirak—même si elle est pacifique—n’a pas de chance d’entraîner une transition démocratique en Algérie, car l’élite au pouvoir est allergique à tout ce qui est « révolutionnaire » et cela en dépit du fait que le mot « Révolution » était en vogue en Algérie pendant au moins deux décennies (Révolution armée, Révolution agraire, Révolution industrielle, Révolution culturelle). Pour ces auteurs, vouloir faire table rase du système politico-militaire en place est une chimère. Pourquoi ? Voici leur argumentation. Premièrement, « The Hirak must adapt its strategy to the political realities and power balances on the ground” (Le Hirak doit adapter sa stratégie aux réalités politiques et aux équilibres du pouvoir sur le terrain). Pour faire cela, les auteurs pensent que « le Hirak doit dé-radicaliser son agenda politique et se transformer en un acteur politique réformiste plutôt que de s’engager dans une bataille à long-terme contre l’armée dans le but de détruire le système ». Les auteurs pensent que si le Hirak réussit à faire cette transformation, il aura le support de la communauté internationale qui préfère une transition « soft » vers la démocratie. Deuxièmement, les auteurs soulignent « qu’une démocratisation est improbable en Algérie sans le consentement de l’armée ». Ils ajoutent que « The military is unlikely to provide its consent if a transition is presented as a “revolution” or a total “purification” of the state elites” (Il est improbable que l’armée donne son consentement si la transition est présentée comme une « révolution » ou une totale « purification » des élites politiques ». Troisièmement, le Pouvoir va probablement continuer à essayer de contrôler les garanties portant sur les libertés et les droits de l’homme. Les auteurs pensent que le Hirak a pour tâche de gagner quelque influence sur les institutions du pays en la matière et que la communauté internationale doit surveiller l’évolution de la situation dans ces domaines et supporter le Hirak dans sa tentative de faire respecter les droits fondamentaux. Quatrièmement, le Hirak doit reconnaître que le système de rente pétrolière a une influence profonde sur le système politique algérien en maintenant une clientèle loyale dépendant de la rente. Les auteurs suggèrent donc que le Hirak et le Pouvoir travaillent en tandem pour réformer le système rentier et le remplacer par un système plus productif et plus créateur d’emplois (Luis Martinez et Alenius Boserup, Prospects for Democracy and Human Rights in Algeria, Euro Med Rights, June 2021, notre traduction).

Conclusion
Le mouvement du 19 février 2019 est donc en face de plusieurs choix qui sont déterminants pour sa survie en tant que « Hirak béni ». Premièrement, il peut opter pour la voie « révolutionnaire » et tenter de réaliser son « rêve » d’un système politique totalement neuf. Beaucoup d’analystes nationaux et étrangers pensent que les chances de réaliser ce rêve sont très minces, voire réduites à zéro. D’abord parce que c’est ignorer la résilience et la capacité d’ajustement—ou, comme l’appelle Ouaissa, de re-configuration. Ensuite parce qu’il n’a pas les ressorts organisationnels et le leadership « révolutionnaire» nécessaire pour mener une bataille de longue haleine avec le régime en place. Deuxièmement, il peut adopter une voie plus conciliante et plus graduelle—celle de petites réformes et concessions et d’un dialogue avec le Pouvoir. Cette voie pourrait, selon certains experts, lui garantir le soutien de la communauté internationale, qui a une aversion contre la voie radicale, mais qui aurait pour inconvénient d’entraîner un désaveu du Hirak par « les siens ». L’autre élément déterminant qui va influencer sur le choix entre « Révolution » et « Réformes » est l’issue de la pandémie du covid-19. Selon Amel Boubekeur, trois scénarios peuvent se produire en Algérie dans un avenir plus ou moins proche. Le premier scénario—et le meilleur selon elle—est celui « Where the regime allows and honours Hirak’s consultations with the people on the type of transition Algeria should experience…and where the Hirak leads the army to negotiate on establishing independent mechanisms to supervise a genuine political transition” (Le premier scenario est celui où le régime autoriserait et entreprendrait des consultations avec le peuple sur le type de transition que l’Algérie devrait établir… et où le Hirak inciterait l’armée à négocier des mécanismes indépendants en vue de superviser une transition politique authentique). Le deuxième scénario—qui est, selon l’auteure, le plus mauvais—est celui où « The generals fall back on security measures, declaring a state of emergency and martial law as it did in the 1990s (Le deuxième scenario est celui où les généraux feraient valoir les mesures de sécurité, déclarant l’état d’urgence et la loi martiale comme cela a été le cas dans les années 1990. Selon Amel Boubekeur, ce scénario serait la cause « d’un risque grave de division institutionnelle entre l’élite gouvernementale et les citoyens, un risque dont le résultat à long terme est difficile à prédire ».
Le troisième scénario est celui où l’impasse actuelle persisterait. Dans cette situation, selon l’auteure, « l’armée maintiendrait le Président Tebboune au pouvoir et continuerait à diriger les affaires du pays d’une manière ineffective tandis que le Hirak perdrait de son « momentum » et deviendrait une partie du « background » (de la toile de fond) politique sans idées précises sur comment progresser et réaliser ses objectifs ». Ce dernier scénario, toujours selon Boubekeur, serait celui « où le Hirak attendrait indéfiniment que le régime autorise l’établissement de structures gouvernementales représentatives…, ce qui pousserait les jeunes à fuir le pays » (Amel Boubekeur, op.cit, notre traduction). Il n’y a, aujourd’hui, aucun signe clair indiquant lequel de ces scénarios va prévaloir. Pour la stabilité du pays, et pour éviter une autre hémorragie de cerveaux et de bras algériens—qui sont plus que jamais indispensables pour remettre le pays en ordre—le premier scénario semble de loin le plus souhaitable. L’histoire seule peut dire quel scénario dominera.