Le Forum mémoire d’El Moudjahid, en coordination avec l’association Machaâl El Chahid, a animé hier une rencontre à l’occasion de la commémoration du 60e anniversaire de l’assassinat de Abane Ramdane.

Ses compagnons d’armes, Tahar Gaïd et Lakhdar Bouregaâ, ont mis en exergue le rôle de l’architecte de la Révolution dans la construction des institutions algériennes, ainsi que son rôle réconciliateur et rassembleur pour unir les Algériens autour de la cause indépendantiste sous la bannière du FLN.

A l’occasion de la commémoration des 60 ans de l’assassinat d’Abane Ramdane, le 27 décembre 1957, au Maroc, une rencontre au Forum Mémoire d’El Moudjahid a été consacrée au rôle de celui qui fut exécuter par les siens, dans le renforcement de la lutte armée, notamment à travers le Congrès de la Soummam et la démarche de rassemblement et de renforcement du front intérieur prôné par Abane Ramdane. Sadek Bekhouche, homme de lettres, scénariste et passionné d’histoire de la guerre de libération nationale, est longuement revenu sur le parcours militant d’Abane Ramdane durant les deux années charnière, de 1955 à 1957, où il fallait donner un nouveau souffle à la Révolution. Ainsi, Abane Ramdane en fin stratège s’attèle à renforcer le front intérieur en œuvrant à doter la Révolution d’institutions qui puissent faire face à celles du colonisateur (syndicats, fédérations, communication et armée). Mais pour cela, tel que le souligne Sadek Beckhouche, il fallait d’abord renforcer le front intérieur en unissant tous les courants politiques algériens de l’époque autour de la lutte armée et de l’indépendance avec « une idée commune et radicale ».
Ainsi Abane Ramdane a œuvré à rassembler et mobiliser tous les Algériens et les différents courants politiques des Udmistes, Messalistes, communistes, des oulémas, etc. autour de la cause commune de l’indépendance de l’Algérie.

« L’union fait la force »
L’intervenant soulignera que ce qui s’est distingué dans sa démarche, c’est son esprit réconciliateur. Il offrait toujours une chance à l’autre de rejoindre les rangs du FLN, même si les responsables du parti avaient ordonnée l’exécution de certains réfractaires. L’intervenant précise : « C’est là, le début des frictions entre Abane Ramdane et certains membres du Front, car il refusait l’exécution sommaire et donnait toujours une chance, même sil fallait menacer la personne. Finalement, il l’a payé de sa vie, lui-même a été victime de cette cabale. »
Sadek Bekhouche précise aussi que le tempérament et le franc parler d’Abane Ramdane a également joué en sa défaveur et signé son arrêt de mort. Citant à titre d’exemple la fameuse phrase de celui qui est considéré par ses pairs comme le cerveau de la Révolution : « Vous voulez créer une puissance fondée sur l’armée. Le maquis est une chose et la politique est une autre. Qui n’est conduit ni par des illettrés ni par des ignares, tout un chacun a une mission bien définie. »

Tahar Gaïd : « Abane est celui qui a fondé les institutions »
Pour sa part, le moudjahid Tahar Gaïd, cofondateur de l’UGTA, proche d’Abane Ramdane et l’un des derniers à l’avoir vu vivant avant son départ au Maroc , insiste lors de son témoignage sur le fait qu’Abane Ramdane avait souligné l’importance pour la Révolution d’avoir ses propres instructions et qu’on ne peut lui dénier son rôle crucial dans la rédaction de la plateforme de la oumama, qui a donné un nouveau souffle à la guerre de libération et a renforcé le front intérieur . Il s’insurge contre le fait que des voix s’élèvent de part et d’autre pour dénier ce rôle, notamment en citant le déplacement d’Amara Rachid entre les wilayas. En précisant : « J’étais présent ce jour-là et je peux vous assurer que c’est Abane Ramdane qui a donné les instructions à Amara Rachid. » Il précise, également, concernant l’idée que Abane Ramdane était un dictateur qui ne supportait pas la contradiction, en soulignant « certes, c’était un révolutionnaire enthousiaste qui a tout sacrifié pour la Révolution. Il défendait bec et ongles lorsqu’il était convaincu d’une idée mais, en vérité, c’était un visionnaire et un fin stratège qui avait le don de l’anticipation ».
Tahar Gaïd ajoute que, toutefois, Abane Ramdane avait aussi le sens de l’écoute. « Je peux témoigner que lors des débats houleux auxquels j’avais assisté lorsqu’il a présenté l’idée d’unir tous les Algériens, quelle que soit leur conviction politique, il écoutait les arguments des uns et des autres. Ensuite, il contre-argumentait en insistant sur le fait qu’ ‘il faut unir tous les Algériens. Il faut les faire entrer au FLN, sinon Soustelle va les instrumentaliser contre le FLN’ », a-t-il confié. Il a ajouté que « nul être humain n’est parfait » et qu’ « Abane Ramdane avait ses qualités et ses défauts, mais sa loyauté envers sa patrie, ses idées visionnaires, son combat pour unir le peuple et l’indépendance de l’Algérie l’emportent largement dans la balance ». Il ajoute, pour conclure, une des phrases qu’Abane Ramdane avait prononcées en sa présence. Dans un geste exaspéré, jetant des clefs, il s’est s’exclamé : «La Révolution ne profite jamais à ceux qui la portent. »

Lakhdar Bouregaa : « Abane a donné un second souffle à la Révolution »
De son côté, le moudjahid Lakhdar Bouregaâ a apporte également son témoignage sur sa rencontre avec Abane Ramdane. Il mettra également en exergue le rôle de celui qui fut « lâchement assassiné » dans la construction des institutions de la Révolution ainsi que son rôle de rassembleur. Il précisera que Abane Ramdane insistait sur le renforcement du front intérieur. Pour lui, la crédibilité et la survie de la Révolution dépendent de l’intérieur et non pas du soutien de l’extérieur. Il ajoute que « la véritable bataille à cette époque, ce n’était pas une bataille de terrain conquis, mais la bataille la plus difficile était d’avoir le peuple à nos côtés et le faire adhérer à la cause de l’indépendance ». Abane Ramdane se battait pour cela et pour rassembler tous les courants politiques, même si cela créait des frictions au sein du parti. Mais, sincèrement, avec le Congrès de la Soummam, nous avons senti le souffle de l’indépendance ». L’intervenant citera également des paroles de Abane Ramdane : « La guerre est une chose très sérieuse. Il faut faire attention à la laisser aux mains des militaires. »