Au Liban, les jeunes paraissent perdus, sans repères et mélancoliques. Nadim Tabet le montre clairement dans son premier long métrage «One of these days» (Un de ces jours), projeté au 40e Festival international du film du Caire (Ciff) qui se déroule jusqu’au 29 novembre 2018. Le titre arabe du long métrage est
« Un jour à Beyrouth ».

Un jour qui peut ressembler aux autres dans une ville où l’automne s’est installé et où la modernité rampante, à travers gratte-ciels et constructions en verre, défigure l’authencité de la cité, fondée de plus de 5 000 ans. Nadim Tabet prend le soin de filmer les feuilles mortes qui «roulent» dans des rues presque désertes, poussées par le vent. Et, la lumière prend la couleur jaune orangé d’un automne sans fleurs. Fouad (Nicolas Cardahy), qui passe beaucoup de temps dans sa chambre, croit vouloir faire de la politique. Il parle de Marx et de la cause palestinienne, tente d’écrire des textes où il exprime des idées quelque peu décousues. Mais, il parle à qui ? A lui-même? Maya (Manal Issa), sa sœur, est elle à la recherche d’autres choses. Elle ne sait pas comment sortir de sa «situation» de vierge. Chez Maya et Fouad, le père est absent et la mère est invisible. On entend la mère parler de loin. Elle n’a pas de visage. Yasmina (Yumna Marwan), qui erre dans la ville après avoir fui un centre de désintoxication, vient à la rencontre de son amie Maya. Elle lui parle de son passé toxicomane, de ses rencontres et de son amour, non encore éteint, pour Ramy (Walid Feghaly), le chanteur qui ne cesse de répéter le tube des Pink Floyd (sorti en 1971) qui donne son titre au film : «One of these days, i’m going to cut you into little pieces» (Un de ces jours, je vais te découper en petites morceaux).
Esprit punk
La mélodie dramatique de cette chanson (un instrumental en fait) restitue l’atmosphère dans laquelle évolue les jeunes qui ne savent plus quoi faire de leur existence ni de leur identité ni de leur avenir ni de leurs corps. La guerre civile, évoquée à peine, est un souvenir lointain. La tragédie syrienne est, par contre présente, à travers un personnage intriguant, ami de Yasmine. En une journée donc, une journée qui pourrait être ordinaire, les jeunes vont se découvrir des choses sur leurs vies, sur leurs amours vraies ou supposées, sur leurs rapports aux autres, sur ce qu’ils veulent devenir ou pas devenir. Les personnages de «One of these days» peuvent paraître sans consistance, farfelues, dépourvus de bon sens et sans perspectives. Ils passent leur temps à se droguer, à penser au sexe et écouter ou jouer de la musique. Ils sont entre l’esprit punk et l’attitude bohémienne. Sont-ils les victimes d’un pays, d’une ville, qui a connu toutes les horreurs, toutes les tragédies et toutes les trahisons ? Nadim Tabet, qui a élaboré son scénario avec ses comédiens, tente de suggérer que les jeunes du Liban contemporain, qui transcedent les divergences communautaires, cherchent simplement à vivre, comme tous les jeunes du monde, mais sont freinés dans leur élan par les contradictions de la société et par les lourds héritages politiques du passé. L’amour ne peut pas tout sauver et la musique ne peut tout faire oublier.

«Tourner en rond»
«Vivre et laisser faire» est presque impossible dans un univers où tout le monde surveille tout le monde. L’esprit revenchard, implicitement porté par le tube des Pink Floyd, flotte dans le ciel beyrouthin du film comme pour suggérer que Maya, Yasmine, Ramy, Fouad et les autres n’ont peut pas dit leur dernier mot et que leur spleen peut se développer en autre énergie capable du pire comme du meilleur. Ils passent certes une bonne partie de la journée dans un manège, font plusieurs fois de tours dans une Grande roue, mais ce «tourner en rond» peut être temporaire, expressif d’une attente ou d’une violence enfouie. Nadim Tabet, qui détient un Master de cinéma après des études en philosophie, sait exactement où il va à travers un long métrage douloureusement réaliste. Etant lui-même jeune libanais, «post-guerre civile», il sait de quoi il parle. Il colle à ses personnages avec des plans serrés et des gros plans sur les visages. Il explore l’esthétique des corps et il plonge dans la profondeur des regards. Le cinéaste, qui a tourné plusieurs courts métrages et qui est un grand amoureux du cinéma de Bergman et de Godard, semble attiré par la sensualité des corps. D’où certaines scènes de rapports intimes qui cadrent parfaitement avec l’harmonie du récit. «Je ne me suis pas réveillé le matin en disant je vais tourner ce film. Je reprend dans le long métrage des choses que j’ai vues et que j’ai vécues ici au Liban. Certains n’ont pas aimé. Au Liban, il y a plusieurs communautés et plusieurs réligions, chacun à sa propre opinion. Je ne peux pas faire un film qui plaît à tout le monde», a confié Nadim Tabet à la presse libanaise. A sa sortie, en avril 2018 au Liban, «One of these days» a été attaqué par une partie de la critique qui lui a reproché de montrer «une société qui n’existe pas au Liban» et de dépeindre le tableau «d’une jeunesse sans valeurs qui ne cherche qu’à assouvir ses bas instincts».