Entre le chevrotement des chèvres, le bêlement des moutons et le meuglement des vaches, nous avons retrouvé notre consultant sur les questions vétérinaires, le docteur Chadli Azzouz. Juché sur les hauteurs de djebel Guérioune, entre Ain M’lila et Sigus, le docteur Chadli était, encore, sur le terrain prodiguant des soins aux bétails et moult conseils aux éleveurs. Il a quand même trouvé un moment pour répondre à nos questions.

Reporters : Vous avez été sollicité pour la crise qui a touché les bétails il y a deux ans, ce qui est normal. L’avez-vous été cette fois pour la pandémie de la Covid-19, sachant que les vétérinaires sont partie intégrante du corps médical ?
Chadli Azzouz : Aucun contact ni demande, walou, contrairement à d’autres pays, la France par exemple où l’on a demandé l’avis et l’assistance des vétérinaires, car les maladies virales sont un peu l’apanage de ces mêmes vétérinaires. Je vous donne un exemple : la fièvre aphteuse, une maladie virale, active en Algérie depuis 1965 et ce sont les vétérinaires qui y font face. Juste pour vous dire que nous sommes aptes à épauler les médecins car les épidémies sont l’affaire de tous.

Nous sommes à l’approche de l’Aid El Adha et la polémique concernant le rituel du sacrifice du mouton enfle, « On égorge ou on n’égorge pas ». La fetwa tarde à tomber et les marchés à bestiaux pullulent déjà. Avez-vous été consulté dans ce sens, sinon, en tant que technicien, quel est votre avis là-dessus ?
En ce qui concerne la transmission de la Covid-19, inter humains, c’est très dangereux. Il va y avoir des rassemblements de dizaines, voire des centaines de personnes dans des endroits réduits, donc des contacts, une manipulation des animaux, la peau, la laine, les cornes, les parties génitales, et j’en passe. Ceci pour les acheteurs. Mais avant, il y a manipulation des têtes de bétails par les éleveurs et inter éleveurs. Et je vous assure que la culture des éleveurs n’englobe pas des désinfections, gestes barrières et autres. La contamination va donc commencer dans les étables puis se développer sur les marchés à bestiaux. Donc sur le plan sanitaire, c’est très dangereux, mais sur le plan économique, cela pourrait déboucher sur une catastrophe.

C’est-à-dire ?
Les éleveurs, avec la fermeture des marchés à bestiaux depuis 4 mois, n’avaient plus qu’une seule alternative pour sauver leur commerce : le mouton de l’Aïd, du cash qui pourrait sauver les meubles. Pour la plupart, ils engraissent leurs moutons depuis une année, avec les frais que ça induit. Dans le jargon de l’économie en général, on dit que quand le bâtiment va, tout va. C’est la même chose pour l’éleveur où l’on remplace le bâtiment par le mouton. Il y a une menace réelle sur la filière. Mais cela étant, si les marchés à bestiaux continuent, cela va être une catastrophe concernant la covid-19, car tout est mélangé et aucune précaution n’est prise, ni par les éleveurs, ni par les éventuels acheteurs, et encore moins par les pouvoirs publics qui tardent à prendre une décision.

Vous, en tant que vétérinaire et scientifique, répondez-nous franchement. Doit-on aller vers le sacrifice du mouton ou non ?
(Rires). La question est importante et gênante pour certains, il est vrai. Mais moi, dans ma position, je vous répondrai que sur le plan économique, le sacrifice s’impose, mais sur le plan sanitaire, je dirai non. Il y a des priorités, et je choisis celle sanitaire, c’est-à-dire ne pas sacrifier de moutons cette année, pour le bien de toute la population. Moi-même et d’autres « cabinards » comme moi seront sérieusement impactés financièrement si le sacrifice du mouton est annulé. Mais encore une fois, la santé de tous prime sur tous les autres aspects, financiers ou autres.

Et la suite ?
J’en reviens à votre première question, sur le fait que les vétérinaires n’aient pas été consultés. Il faut l’aide de tous car la maladie ne va pas disparaitre de sitôt. Je vous dirai encore une chose.
Les vétérinaires font face au coronavirus depuis des années, celui du bœuf, mais qui se localise dans les voies gastriques. Il est différent du Covid-19 bien sûr et n’est pas transmissible à l’homme. Mais c’est pour vous certifier que l’aide du vétérinaire pourrait être grandement bénéfique.
De plus, l’Etat s’est empressé de mettre le métier de vétérinaire en jachère dès le début de l’épidémie, dans le cadre de la restriction concernant certaines professions, oubliant que le vétérinaire, en tant que membre actif du corps sanitaire, est lui-même une barrière au Covid-19. Il a fallu l’intervention de l’OIE, l’Office international des épizooties, pour nous rétablir dans notre rôle sanitaire.