“No, Algeria is no longer a problem for the French alone, nor will it be again”
(J.F. Kennedy, speech, July 2, 1957).

“The French tend to look at the Algerian rebel problem in terms of a military chessboard, when, in fact, each identifiable rebel has behind him the silent and half-articulate support of many Algerians”
(J.F. Kennedy, speech, July 2, 1957).

“The time has come when our government must recognize that this is no longer a French problem alone, and the time has passed where a series of piecemeal adjustments or even a last attempt to incorporate Algeria within France, can succeed”
(J.F. Kennedy, speech, July 2, 1957).

Par Arezki Ighemat, Ph.D en économie
Master of Francophone Literature (Purdue University, USA)
Le 2 juillet 1957, trois ans environ après le déclenchement de la lutte armée algérienne contre le colonialisme français, et cinq ans avant l’Indépendance de l’Algérie en 1962, John Fitzgerald Kennedy, alors Sénateur du Massachusetts, avait prononcé un discours devant le Congrès américain consacré exclusivement à ce qui était appelé à l’époque « la question algérienne». Le focus du discours était tellement porté sur cette question que le discours a été appelé «The Algerian Speech» (le discours algérien). Il n’est pas possible de mesurer de façon précise l’influence que ce discours aura eu sur la résolution de cette question et l’accès ultimement de l’Algérie à son indépendance, mais, de l’avis de nombreux experts en politique internationale de plusieurs bords – américains, français, maghrébins ou d’ailleurs – le discours de Kennedy a, sans aucun doute, changé le cours des évènements.
En effet, d’une question qui était considérée, par les politiciens français notamment, comme une question « interne» à la politique française – l’Algérie étant administrativement et politiquement rattachée à la France par ses trois départements d’Alger, Oran et Constantine – cette question, notamment après le discours de Kennedy de 1957, mais aussi à la suite des interventions et actions de nombreux pays, surtout du Tiers-Monde, et de nombreuses personnalités, a pris une tournure internationale puisqu’elle a fini par être inscrite sur l’agenda de l’ONU en février 1957 et fait l’objet de quatre débats entre 1957 et 1959. Ainsi qu’il fallait s’y attendre, la France a été la première à essayer de convaincre par des arguments légaux aussi bien que politiques que « l’Algérie était la France» et que, par voie de conséquence, elle était seule à pouvoir et devoir régler ce qui lui apparaissait être une « affaire locale». Cette controverse « affaire locale» versus « affaire internationale» avait fait couler beaucoup d’encre à l’époque et fait l’objet de controverses et de débats souvent houleux au niveau international, non seulement aux Nations unies mais aussi entre les politiciens français et américains. Un des sujets de ces débats était précisément le discours de J. F. Kennedy du 2 juillet 1957.
Pour comprendre dans quelle mesure ce discours avait apporté une pierre à l’édification de l’Algérie indépendante, nous essaierons d’examiner les points importants abordés par Kennedy dans son discours et qui ont pu « forcer la main» des colonialistes français à reconnaître que finalement « l’Algérie n’était pas la France» et à l’Organisation des Nations unies d’inscrire et de débattre la question algérienne en tant que question d’auto-détermination.

Pourquoi l’Algérie était-elle un sujet de préoccupation pour les Etats-Unis ?
La première question abordée par Kennedy dans son discours était de savoir dans quelle mesure l’Algérie était un sujet important pour les Etats-Unis. Avant de répondre à cette question, Kennedy commence par rappeler la position ferme et constante des autorités françaises selon laquelle ce qui se passait en Algérie à l’époque était strictement une question de politique intérieure de la France. Il dira que la question algérienne était considérée par les Français comme « a provincial uprising, a crisis which will respond satisfactorily to local anesthesia» (c’est un soulèvement purement régional, une crise qui sera résolue de façon satisfaisante grâce à l’application d’une anesthésie locale) (discours de Kennedy). A cette prétention constante de la part de la France, Kennedy répond d’emblée : « No, Algeria is no longer a problem for the French alone —nor it will ever be again” (Non, l’Algérie n’est plus un problème de la France seule, et il ne le sera plus jamais) (discours).
Le Sénateur justifie sa position en invoquant les arguments suivants : (1) l’ampleur prise par le nationalisme africain et les effets dérivés de la crise croissante qui ont fait de l’Algérie un sujet de préoccupation pour la communauté internationale, en général, et les Etats-Unis, en particulier ; (2) la guerre d’Algérie —qui a mobilisé 400 000 soldats français [à l’époque] et qui a dépourvu « jusqu’aux os» l’Otan des ressources humaines dont elle avait tant besoin ; (3) la crise algérienne a réduit les chances de construction d’un Marché commun européen et compromis les réformes de libéralisation de l’Organisation européenne de coopération économique (OEEC) ; (4) la crise a aussi drainé de façon constante les ressources humaines, matérielles, financières et spirituelles d’un des alliés stratégiques des Etats-Unis, la France ; (5) le conflit algéro-français risquait aussi de pousser les pays de l’Afrique du Nord, dont l’Algérie, vers le camp communiste. Il dira : « Nous [les Etats-Unis], nous nous sommes déçus nous-mêmes en croyant que nous avons fait plaisir aux deux côtés et que nous n’avons déplu à aucune partie par cette pratique de « la tête-dans-le-sable» alors que la vérité est que nous avons, au contraire, été l’objet de suspicion de la part de tout le monde.» (discours). Kennedy dira aussi que le « hijacking» et le « kidnapping», par l’aviation militaire française en février 1956, des leaders du FLN qui se rendaient de Rabat à Tunis pour des discussions avec les dirigeants tunisiens et marocains, ont bloqué les chances d’une solution au problème algérien. Il rappellera que Bourguiba avait proposé des élections pour l’autodétermination du peuple algérien mais que Guy Mollet avait refusé cette proposition. Il soulignera aussi que la politique intransigeante de la France de refus de toute élection ou négociation avant que les hostilités entre l’Algérie et la France ne s’arrêtent empêchait toute chance d’une solution acceptable. Il indiquera que, contrairement à la position du gouvernement français, celle de l’opinion publique française était plutôt favorable à un règlement négocié du problème. Il rappellera qu’en réalité, en dépit du fait que la France considère l’Algérie comme une partie intégrante de la France, elle n’a jamais véritablement reconnu aux Algériens la citoyenneté française. En outre, dira-t-il encore, la France n’a jamais octroyé aux Algériens résidant en Algérie ou en France les mêmes avantages économiques, sociaux et politiques qui sont accordés aux Français d’Algérie ou de France. Kennedy donne même un chiffre pour démontrer cette inégalité dans le traitement politique des Algériens : 70 000 Algériens seulement sur une population de 8 millions [à l’époque] avaient obtenu le droit de vote, soit seulement 0,2 %) (discours).



Kennedy critique la connivence du gouvernement américain avec le gouvernement français
Kennedy s’en prend, tout d’abord, à la politique d’aide militaire de son pays à la France. Il dira, à ce propos, qu’« au lieu de contribuer à établir un cessez-le-feu et à un règlement du problème, l’équipement militaire américain, notamment les hélicoptères – que les natifs d’Algérie craignent et détestent – a été utilisé contre les « rebelles». Sur le plan politique, il dira qu’« au lieu de reconnaître que l’Algérie était le problème le plus difficile à résoudre de la diplomatie occidentale en Afrique aujourd’hui, notre émissaire spécial dans la région, le distingué Vice-Président [Richard Nixon, à l’époque] n’avait même pas mentionné le sujet [l’Algérie] dans son rapport».
Il cite même l’ambassadeur Dillon qui déclarait que « les Etats-Unis ont toujours appuyé la France chaque fois que les sujets nord-africains avaient été discutés aux Nations unies et que l’équipement militaire américain – particulièrement les hélicoptères – a été fourni à la France pour être utilisé contre les natifs d’Algérie». Kennedy citera aussi le cas où, en 1955, « la proposition avait été faite d’inscrire le problème algérien sur l’agenda de l’Assemblée générale de l’ONU mais que l’ambassadeur américain aux Nations unies de l’époque, Henry Cabot-Lodge, avait déclaré que l’Algérie était tellement une partie intégrante de la République française que la question ne pouvait pas être discutée par un corps international». Il dira aussi, qu’en dépit du fait que l’Assemblée générale de l’ONU ait décidé d’inscrire la question algérienne sur son agenda – ce qui avait provoqué le départ de la délégation française – les Etats-Unis avaient quand même voté contre la discussion de cette question par l’Assemblée générale. Il ajoutera que d’autres tentatives ultérieures d’inscrire cette question à l’ordre de l’Assemblée générale avaient échoué de la même manière.

Les obstacles qui empêchaient une solution au problème algérien
Le troisième point que Kennedy avait abordé dans son discours est celui des obstacles qui empêchaient, selon lui, d’aboutir à une solution acceptable du problème algérien. Selon Kennedy, ces obstacles étaient de quatre sortes. Le premier obstacle est l’assertion selon laquelle l’Algérie était légalement une partie intégrante de la France métropolitaine et qu’elle ne pouvait pas, par conséquent, être détachée de cette dernière « pas plus que le Texas ne pouvait être détaché des Etats-Unis». Cet argument, dit-il, est utilisé non seulement par la France, mais aussi par les porte-parole américains, notamment aux Nations unies. Cependant, cet argument, selon lui, « a été détruit par les Français eux-mêmes […] et par le cours des évènements qui ont poussé l’Algérie à devenir une affaire internationale». Le second obstacle est celui de la minorité des colons français d’Algérie qui avaient peur pour leurs droits en tant que citoyens français, pour leurs propriétés et pour leurs vies. Pour Kennedy, le problème de cette minorité méritait une reconnaissance spéciale dans le cadre d’un règlement final en Algérie, mais il ne devait pas empêcher d’avancer vers un règlement de la question algérienne dans son ensemble. Selon Kennedy, au contraire, le danger pour leurs droits et leur sécurité augmente si un règlement global et acceptable  – qui, dit-il est inévitable – tarde à être trouvé. Le troisième obstacle est celui posé par les forces extérieures, notamment communistes ou égyptiennes, qui font tout pour influer sur l’orientation politique économique des peuples demandant leur auto-détermination, et bien sûr l’Algérie. Selon Kennedy, les Etats-Unis doivent tout faire pour déjouer les manœuvres politiques et militaires de ces forces en essayant de mériter le respect et la confiance des leaders nationalistes, notamment ceux du FLN. Le quatrième obstacle, pour Kennedy, est celui posé par le choix de l’interlocuteur légitime pour d’éventuelles négociations devant aboutir à un règlement du conflit. En effet, la France, pendant très longtemps, avait refusé de négocier avec le FLN sous prétexte qu’il était un groupe de « rebelles». Kennedy dira que cette objection n’est pas justifiée, surtout quand elle vient d’un gouvernement – la France – qui a, pendant très longtemps et délibérément, empêché d’offrir les mêmes opportunités éducatives aux Algériens que celles accordées aux Français d’Algérie, qui les a souvent emprisonnés, exécutés et qui a considéré leurs partis politiques comme des « outlaws» (hors-la-loi).



Les Etats-Unis ne sont pas foncièrement contre la France et ses intérêts dans la région
Pour justifier cette opinion, Kennedy dira que les Etats-Unis ont toujours été un grand supporter de la France et qu’ils ont toujours refusé d’antagoniser un ami traditionnel et un allié important au moment où il traverse une crise difficile. Cependant, nous avons aussi été, dira-t-il, troublés par les réponses alarmistes de la France à toutes perspectives de négociations et par son affirmation que les conséquences d’une solution à la crise seraient la ruine économique et politique de la France, ce que Kennedy résume par l’expression d’origine française « The Suitcase or the Coffin» (La valise ou le cercueil). En rappelant la guerre d’Indochine, Kennedy pose la question suivante : « Cet épisode tragique ne nous a-t-il pas enseigné – que la France soit d’accord ou pas, l’admette ou pas, ou qu’elle ait notre support ou pas – que les territoires étrangers vont, tôt ou tard, l’un après l’autre, inévitablement, devenir libres et regarder avec suspicion les nations occidentales qui ont empêché leur accès à l’indépendance ?» (discours). Pour illustrer cette destinée, il cite le mot de Jacques Turgot, ancien ministre des Finances de Louis XVI, qui disait : « Colonies are like fruit which cling to the tree only till they ripen» (les colonies sont comme les fruits qui ne s’accrochent à l’arbre que jusqu’à ce qu’ils mûrissent) (discours). Turgot, en effet, faisant référence aux Etats-Unis, avait prédit que ce dernier pays serait capable de se gérer lui-même dès qu’il se libérerait du joug de la Grande-Bretagne. Kennedy rappelle aussi que la France n’était pas à sa première guerre et qu’elle a été constamment en guerre depuis 1939 : guerre contre les pays de l’Axe (Allemagne, Italie et Japon), guerre contre la Syrie (1920), guerre contre l’Indochine (1946-54), protectorat sur le Maroc (1912-1956) et sur la Tunisie (1881-1956) et bien sûr la colonisation de l’Algérie (1830-1962). Kennedy garde malgré tout espoir que la France puisse proposer une solution au problème algérien. Il cite à ce propos les mots de David Schoenbrun, correspondant américain ayant couvert les évènements d’Afrique du Nord à l’époque : « France must either gamble on the friendship of a free North Africa or get out of North Africa completely […] Sooner or later, the French will have to recognize the existence of an Algerian state” (La France devrait, soit parier sur l’amitié d’une Afrique du Nord libre, soit sortir complètement de la région […] Tôt ou tard, les Français reconnaîtront l’existence d’un Etat algérien) (discours). Kennedy terminera sur ce point en disant : « Les leçons de la Tunisie et du Maroc, comme les leçons de l’Indochine auparavant, constituent, je l’espère, l’évidence finale de la futilité de la politique actuelle de la France en Algérie et du danger que représente la position « gelée» des Etats-Unis à ce sujet» (discours).

Les tentatives avortées de la France de sortir du « bourbier algérien»
Kennedy poursuit son aperçu historique du problème algérien en rappelant les tentatives avortées de la France de sortir de l’impasse algéro-française. Ces tentatives, pour Kennedy, sont au nombre de trois principalement :
(1) la reconquête militaire ou pacification ;
(2) les réformes économiques et sociales et
(3) l’Union politique avec la France. Cependant, il dit, dès le départ, qu’aucune de ces tentatives n’a abouti et que l’insistance de la France sur ces « éléments de solution» n’ont fait qu’accélérer « the day of reckoning» (le jour du jugement dernier). La première tentative, que les Français appelaient la « pacification» – initiée par Robert Lacoste – consistait à combiner des actions militaires visant à l’élimination des « rebelles» dans les villages et villes algériennes avec des réformes économiques et sociales. Cependant, Kennedy dira que « la rébellion avait atteint un niveau de contagion tel qu’elle ne pouvait pas être combattue par des méthodes de pacification et cela même si la France avait accru son potentiel militaire humain et en dépit aussi des fréquents communiqués optimistes émis par les autorités françaises». (discours). Kennedy dira, en effet : « The French tend to look at the Algerian rebel problem in termes of a military chessboard, when in fact each identifiable rebel has behind him the silent and half-articulate support of many Algerians” (Les Français ont tendance à regarder le problème de la rébellion algérienne comme un jeu d’échecs militaires, alors qu’en fait, chaque rebelle identifiable a, derrière lui, le support silencieux et à moitié articulé de plusieurs
Algériens) (discours).
La seconde tentative est le discours tenu par les Français, notamment aux Nations unies, selon lequel la France a initié des réformes économiques et sociales structurelles en mesure d’améliorer la vie des Algériens à condition que les combats cessent. Kennedy confirme, effectivement, que la France a engagé des réformes consistant notamment à offrir plus d’opportunités d’emplois aux Algériens, à redistribuer certaines terres au profit des paysans, et à accroître les salaires dans le secteur agricole. Cependant, il ajoute, que « la lenteur de ces réformes et l’étroitesse d’esprit de la minorité française d’Algérie […] ont accentué le mouvement nationaliste au point que ces efforts palliatifs soient « too little, too late» (trop peu, trop tard) pour résoudre une situation devenue trop convulsive» (discours). Il dira encore : « Nous devons retenir la leçon de tous les mouvements nationalistes selon laquelle les réformes économiques et sociales, même quand elles sont honnêtement et effectivement appliquées, ne satisfont pas la quête de liberté des nationalistes» (discours). Il conclut sur ce point en disant qu’en réalité, « la plupart des peuples sont même prêts à payer un prix en termes économiques pour réaliser leur objectif d’indépendance politique» (discours). La troisième tentative est la conception selon laquelle une Algérie intégrée à la France serait la meilleure garantie de stabilité et de développement pour les Algériens. Kennedy rappelle que le Sud algérien (le Sahara) a toujours été gouverné par Paris comme une sorte de « crown colony» (joyau de la couronne), mais qu’en dépit du fait que la côte nord, populeuse et fertile, ait été légalement considérée comme une partie de la France en 1871, les natifs de l’Algérie n’ont été faits citoyens français qu’en 1947, soit 76 ans plus tard. Kennedy ajoutera que « s’il y avait eu un progrès consistant dans l’extension à tous les Algériens de l’égalité et de l’opportunité politique – de sorte qu’avec le temps il y aurait eu un standard équivalent au sein de la citoyenneté française – et si un effort constant avait été fait pour élargir les droits politiques aux Algériens […], il aurait été possible qu’une solution responsable ait pu être trouvée» (discours). Il termine en disant que c’est « ce manque de cohérence de la part des Français d’accepter les conséquences de leurs propres conceptions qui a fermé la porte pour toujours à la recherche d’une réelle Union française et qui a poussé les Algériens à choisir la voie de l’indépendance» (discours).

Quelle attitude les Etats-Unis devraient-ils avoir à l’égard du problème algérien ?
Dans la dernière partie de son discours, Kennedy pose la question : « Quelle position les Etats-Unis devraient-ils prendre vis-à-vis du problème algérien» ? Il répondra de façon catégorique à cette question en déclarant : « The time has come when our government must recognize that this is no longer a French problem alone, and the time has passed where a series of piecemeal adjustments or even a last attempt to incorporate Algeria fully within France, can succeed” (Le temps est venu de reconnaître que ceci n’est plus un problème de la France seule et le temps est passé où ces ajustements à l’emporte-pièces ou même une dernière tentative d’incorporer l’Algérie à la France puissent réussir). Il ajoutera que « Le temps est venu pour les Etats-Unis de faire face aux réalités dures de la situation et de prendre leurs responsabilités en tant que leader du Monde Libre —au sein de l’ONU, à l’Otan, dans l’administration de nos programmes d’aide et dans l’exercice de notre diplomatie— afin de formuler un processus pouvant conduire à l’indépendance politique de l’Algérie. (discours).
Il dira encore que « ce n’est pas le but de notre gouvernement d’imposer une solution à chaque partie, mais de faire une contribution en vue de briser le cercle vicieux dans lequel cette controverse tourne». Pour ce faire, il dira qu’il faut « réviser de façon drastique la position Dillon-Lodge aux Nations unies dans laquelle notre politique a été embrigadée pendant longtemps. Il recommande que le State Department américain fasse des propositions concrètes pour sortir de l’impasse algérienne. Il dira encore : « Je demande à ce corps [le Congrès] – ainsi que celui-ci l’a fait précédemment et de façon réussie dans le cas de l’Indonésie et de l’Indochine – d’offrir des voies à suivre à l’administration et au leadership américain et du monde pour ce qui est du cas algérien». Il ajoutera : « I am submitting today a resolution which, I believe, outlines the best hopes for peace and settlement in Algeria. It urges, in brief, that the President [of the United States] and the Secretary of State be strongly encouraged to place the influence of the United States behind efforts, either through the North Atlantic Treaty Organization or good offices of the Prime Minister of Tunisia or the Sultan of Morocco, to achieve a solution which will recognize the independent personality of Algeria and establish the basis for a settlement interdependent with France and the neighboring countries” (Je soumets, aujourd’hui, une résolution qui, je l’espère, souligne les meilleurs espoirs pour la paix et un règlement en Algérie. Cette résolution demande, en bref, que le Président [des Etats-Unis] et le Secrétaire d’Etat soient fortement encouragés à placer l’influence des Etats-Unis derrière les efforts – soit par le biais de l’Otan ou des bons offices du Premier Ministre tunisien ou du Sultan du Maroc – afin d’aboutir à une solution qui reconnaisse la personnalité indépendante de l’Algérie et établisse la base d’un règlement interdépendant avec la France et les pays voisins de l’Algérie. (discours). Il termine : « Et nous devons être parfaitement clairs, pour les Français comme pour les Nord-Africains, que nous [les Etats-Unis] ne cherchons aucunement, par cette résolution, à nous procurer des avantages à nous-mêmes dans cette région du monde [l’Afrique du Nord, en général, et l’Algérie, en particulier], à remplacer les liens économiques entre la France et les pays de la région ou encore à exploiter les ressources de l’Afrique» (discours).

Conclusion
Nous avons vu que le discours du Sénateur Kennedy du 2 juillet 1957 était consacré entièrement au dossier algérien, qu’il était basé sur une analyse historico-politique de ce dossier et que toute l’argumentation de Kennedy avait pour but de convaincre le gouvernement français, le gouvernement américain et les instances internationales, avec à leur tête les Nations unies que « l’affaire algérienne», comme elle a fini par être appelée, n’est pas une affaire purement française mais qu’elle concerne le monde dans son ensemble. Pour arriver à cet objectif, Kennedy commence son discours en disant que l’affaire algérienne concerne aussi les Etats-Unis car, même si la France a toujours une hégémonie sur l’Afrique du Nord, en général, et l’Algérie, en particulier, sur les plans historique, économique et politique, les Etats-Unis ont aussi des intérêts dans la région dont l’un des plus importants est d’empêcher cette région de basculer dans le camp communiste soviétique ou égyptien. Il fait ensuite une critique de la politique américaine de l’époque à l’égard de cette affaire en disant que les leaders de l’époque étaient dans l’erreur en supportant sans condition la position et la politique française sur le dossier algérien. Il passe ensuite en revue les différents obstacles qui empêchaient d’arriver à une solution acceptable et juste de cette affaire. Il a aussi tenu à indiquer que si les Etats-Unis sont en faveur de l’auto-détermination de l’Algérie, c’est sans aucune arrière-pensée économique, politique ou autre. Kennedy rappelle aussi les tentatives de la France qui, dit-il, n’ont pas eu de résultat acceptable pour les deux parties au conflit. Enfin, il termine son discours en indiquant quelle voie suivre et en encourageant les leaders américains – le Congrès, le Président des Etats-Unis et le Secrétaire d’Etat – à défendre la thèse de l’auto-détermination de l’Algérie, notamment auprès des Nations unies. Il soulignera que cette optique serait la meilleure parce qu’elle servirait les intérêts de toutes les parties concernées : la France, l’Algérie, l’Otan, les voisins de l’Algérie et les Etats-Unis. Cinq années après, en 1962, le vœu de Kennedy de voir l’Algérie accéder à l’indépendance s’est finalement réalisé. Kennedy sera un des premiers présidents à envoyer un message de félicitations au gouvernement de l’Algérie indépendante. Il a été aussi l’un des premiers présidents à accueillir à la Maison-Blanche le leader du nouveau gouvernement algérien, comme il l’avait fait avant même l’indépendance de l’Algérie. Cependant, il n’aura pas eu l’occasion de voir l’Algérie post-indépendante. La question que l’on peut poser aujourd’hui est la suivante : si Kennedy était encore en vie, qu’aurait-il pensé de l’Algérie d’aujourd’hui, avec ses succès dans certains domaines, mais aussi ses crises consécutives récurrentes, dont la dernière en date est le « Hirak» du 19 février 2019 qui continue encore à ce jour.
That IS the question.