Jérôme Garcin retrace, dans un récit bouleversant, « Le dernier hiver du Cid », les derniers jours de Gérard Philippe, comédien incomparable, foudroyé à l’âge de 36 ans, le 25 novembre 1959.

Trois mois après la libération de Paris, le 26 septembre 1945, sur la scène du Théâtre Hébertot, Gérard Philipe triomphe dans «Caligula», une pièce qu’Albert Camus avait rêvé de monter à Alger. C’est le début d’une carrière courte mais incroyable sur les planches comme devant la caméra.
Au cinéma, «L’idiot», qu’il tourne aux côtés d’une Edwige Feuillère subjuguée par tant de talent, le révèle au grand public. Puis il sera François, un héros jeune et scandaleux dans «Le Diable au corps» de Raymond Radiguet, pour lequel il recevra un grand prix d’interprétation à Bruxelles. Suivront pas moins d’une quarantaine de films dont le bondissant «Fanfan la Tulipe» de Christian-Jaque, «Monsieur Ripois» de René Clément, «La Beauté du diable» de son fidèle ami René Clair. Chaque rôle est marqué par sa jeunesse, sa beauté et son charisme. Il tournera deux fois au Mexique, «Les orgueilleux» d’Yves Allégret en 1953 (film fétiche de Martin Scorsese) et  celui qui restera son dernier film, en 1959, «La fièvre monte à El Pao» de Luis Buñuel et, qui obtenu trois prix à Venise, Lion de Saint-Marc, Victoire du meilleur acteur à Gérard Philipe et Victoire de la Meilleure actrice à Michèle Morgan, sa partenaire si sensuelle. Cette carrière cinématographique impressionnante lui laissera toutefois le temps de jouer au théâtre. Il sera tour à tour «Le Cid» de Pierre Corneille, «Le Prince de Homburg» de Kleist, «Lorenzaccio» d’Alfred de Musset, «Ruy Blas» de Victor Hugo ou «Richard II» de Shakespeare. Quelque 25 pièces qui forgèrent sa réputation d’interprète magnétique.
En 1951, il intègre la troupe du Théâtre national populaire (TNP), dirigé de main de maître par Jean Vilar qui créa le Festival d’Avignon. Gérard Philippe électrisa  des foules de spectateurs dans la cour du palais des Papes. Dans «Le dernier hiver du Cid», Jérôme Garcin trouvera les mots justes pour dire aussi ce que furent les derniers jours du comédien le plus doué de sa génération, qui, fatigué par cette impressionnante carrière bâtie en si peu de temps, tira sa révérence, emporté par un cancer le 25 novembre 1959, à l’âge de 36 ans.
Auparavant, cet «anti-Caligula» aura été un homme simple qui fuyait les mondanités et qui aimait la nature. Il restaura de ses mains la villa de Ramatuelle dont sa femme Anne avait hérité de ses parents. Ami fidèle et attentif également aux battements du pouls d’un monde en pleine ébullition idéologique, il sera un actif militant de la paix, signataire de l’appel de Stockholm du 19 mars 1950 : «Nous exigeons l’interdiction absolue de l’arme atomique, arme d’épouvante et d’extermination massive des populations». Le créateur du  Syndicat des acteurs, qu’il fonda en septembre 1957 et dont il fut le premier président et qu’il aura marqué de son empreinte de révolté permanent. «Les acteurs ne sont pas des chiens !»  écrivit-il à la une de l’hebdomadaire Arts. Militant communiste, toujours soucieux du bien-être des autres. «S’il devait disparaître demain, dans cette clinique […]. C’est un autre bilan qu’il tirerait de sa vie. Le seul dont il soit un peu fier : avoir travaillé avec Jean Vilar, préféré œuvrer au prestige populaire du TNP qu’entrer dans la très bourgeoise Comédie-française, avoir joué pour les plus défavorisés, danser la valse musette avec les spectatrices énamourées des week-ends artistiques de Suresnes, ces jamborées culturelles, milité pour la paix, défendu la cause des acteurs et incarné les lendemains qui chantent.» Cruelle ironie du sort, Gérard Philippe se battit pour la détection du cancer avec un appel au don, apparaîssant, par exemple, un soir de mars 1954, aux «Actualités françaises», le visage maquillé et dans son costume du Cid : «Ce n’est pas la première fois que nous nous regardons en face, avait déclaré Rodrigue en s’adressant à la caméra. Je voudrais aujourd’hui vous entretenir d’un sujet douloureux, le cancer…».
Ses derniers jours furent remplis de ses lectures. La veille de sa mort, au fond de son lit, il retourna encore une fois à Camus, lui qui faillit être «L’Etranger» dans une «improbable adaptation» de Jean Renoir… “Dans l’après-midi, Gérard relit quelques pages du «Mythe de Sisyphe», qui avait paru le jour exact de ses vingt ans. Il tombe sur ce passage où Camus parle de l’acteur, dont la mort prématurée est irréparable : «Rien ne peut compenser la somme des visages  et des siècles qu’il eût, sans cela parcourus […]. C’est dans le temps que l’acteur compose et énumère ses personnages. C’est dans le temps aussi qu’il apprend à les dominer. Plus il a vécu de vies différentes et mieux, il se sépare d’elles. Le temps vient où il faut mourir à la scène et au monde. Ce qu’il a vécu est en face de lui. Il voit clair. Il sent ce que cette aventure a de déchirant et d’irremplaçable. Il sait et peut maintenant mourir.» «Si je meurs, avait dit un jour Gérard Philipe à sa femme Anne en sortant de scène, si je meurs, je voudrais être enterré dans le costume du Cid». C’est dans ce costume flamboyant qu’il a été enterré à Ramatuelle. «Le Cid ne meurt pas»  avait dit Aragon, venu saluer une dernière fois un compagnon de route.

Le beau livre de Jérôme Garcin nous fait découvrir l’homme intime et perpétue ainsi sa mémoire.

 «Le dernier hiver du Cid» de Jérôme Garcin, 2019, éd. Gallimard