L’annonce de l’administration du président américain sortant Donald Trump de reconnaitre la marocanité des territoires du Sahara occidental – un dossier inscrit à l’ONU au titre des derniers dossiers de décolonisation à régler dans le monde – augure d’une nouvelle et redoutable partie d’échecs à laquelle est conviée en premier le Polisario en tant que mouvement indépendantiste et premier concerné par les conséquences à venir du séisme géopolitique que vient de provoquer dans l’ensemble nord-africain et au-delà dans le continent tout entier l’actuel chef de la Maison-Blanche.

L’Algérie, qui s’est rangée depuis le milieu des années 1970 derrière la légalité internationale et le droit des Sahraouis à l’autodétermination avec un effort politique et diplomatique sans précédent, n’en est pas moins impliquée et se retrouve soudain confrontée à une nouvelle donne qui n’est pas en faveur de la solution qu’elle a toujours défendue. Si elle craint pour sa sécurité nationale en raison de la contrepartie de la reconnaissance américaine de la souveraineté du royaume chérifien sur le Sahara occidental, c’est-à-dire la normalisation entre le Maroc et Israël, sa relation dite «privilégiée» avec les Etats-Unis se révèle être une historiette pour des naïfs et bascule sous le sceau de la mésentente, voire davantage… Pour Alger, l’avenir immédiat et celui à moyen terme ne seront pas une promenade de santé.
En effet, l’Algérie n’est pas une île isolée. Une réalité oubliée par plus d’un, surtout ces dernières années, et que les derniers rebondissements dans la région sont venus rappeler aux aveugles et aux myopes. Le deal Rabat-Washington-Tel-Aviv annoncé le 10 décembre dernier a surtout catapulté la question du Sahara occidental au-devant de la scène mondiale. La dimension maghrébine, même si elle ne l’était pas vraiment, de la décolonisation des territoires occupés par le Maroc a finalement volé en éclats, mais cela est loin d’être une surprise. Elle l’est que pour ceux qui se sont contentés, durant des lustres, des discours creux, sans se soucier des suites de leur inconséquence.
Le statu quo sur la question du Sahara occidental remonte à plus de 29 années, 29 années de trop. Une période durant laquelle presque aucune lueur d’espoir n’est venue éclaircir l’avenir de la région. Fatalement, cette situation ne pouvait pas perdurer. Le Maroc a donc profité de la conjoncture internationale actuelle pour s’impliquer dans une stratégie américaine, dans laquelle Tel-Aviv est totalement impliquée, et qu’appliquent plusieurs pays arabes, les monarchies du Golfe en premier.
Toutefois, le plus important des paramètres semble être oublié, ou sciemment mis de côté. Tout ce tintamarre diplomatique est fait essentiellement autour de la question du Sahara occidental, mais sans que les concernés eux-mêmes ne soient entendus. Leurs voix semblent inaudibles, pourtant elles ne peuvent qu’être importantes.
Il y a eu ainsi, depuis jeudi, les interventions médiatiques de deux officiels sahraouis. Celle de l’ambassadeur de la République arabe sahraouie démocratique (RASD) à Alger, Abdelkader Taleb Omar, et surtout celle du chef de la diplomatie, Mohamed Salem Ould Salek. Ce dernier s’est attardé essentiellement sur l’«aspect» US de la nouvelle donne. Le ministre des Affaires étrangères a qualifié la décision du président Trump (de reconnaitre la souveraineté du Maroc sur le Sahara Occidental) de «position irréfléchie contraire aux principes et à la morale». Il n’omettra pas de préciser que le «troc» réalisé signe «la défaite du régime marocain dans sa guerre contre le peuple sahraoui». Un discours attendu dans un langage usuel.
C’est que la conjoncture actuelle demande d’autres mécanismes de ripostes, qui elles-mêmes sont élaborées, ou devraient l’être, bien en amont. Le monde d’avant n’est pas en train de disparaitre, mais il n’existe plus. Le temps des réactions est révolu et les postures liées au verbe «subir» sont les premiers signes d’un revers annoncé. Les faits sont là, la crise mondiale, multiforme, est trop grande pour se contenter des rafistolages et des reflexes épidermiques. Il y va de l’existence même des Etats.
MAE : «Une question de décolonisation qui ne peut être résolue qu’à travers l’application du droit international»
D’où l’importance de ce qui va se passer dorénavant, sur la scène diplomatique au moins. L’Algérie ne pouvait rester muette. Evidemment, il y a eu les «ripostes» (sic) de quelques partis politiques dont le contenu des communiqués est quasiment identique à celui des Kasmas du FLN des années 60 et 70 quand elles dénonçaient, et menaçaient même, «l’impérialisme et ses relais». Mais les plus importantes des réactions sont survenues hier. En l’absence du Président Tebboune, le Premier ministre Abdelaziz Djerad est monté au créneau, hier, en soulignant l’impératif de «ne pas occulter les périls au niveau de notre environnement immédiat en raison de l’instabilité de la région». Il n’omettra pas d’ajouter que «l’Algérie est particulièrement visée». Une réalité palpable avec tout ce qui trame aux frontières, et surtout qui donne toute l’importance à donner à un impératif, celui d’un solide front interne. D’ailleurs l’ex-ministre de la Communication Abdelaziz Rahabi l’a bien mentionné jeudi passé lors de son intervention dans «LSA Direct», l’émission web du quotidien «Le Soir d’Algérie». D’ailleurs la lecture de l’ex-diplomate est des plus intéressantes, et ses éclairages pertinents apportés lors de cet entretien, devraient être des orientations à prendre au sérieux par le gouvernement.
À noter également l’autre réaction officielle, celle du ministère des Affaires étrangères, dont le communiqué précis et clair, est venu remettre le conflit du Sahara occidental dans sa véritable dimension, celle d’une «question de décolonisation qui ne peut être résolue qu’à travers l’application du droit international».
Et dans ce cadre, est-il ajouté dans le communiqué, la proclamation du 4 décembre, annoncée le 10, est «sans effet juridique, car elle contrevient à l’ensemble des résolutions des Nations Unies et notamment à celles du Conseil de Sécurité sur la question du Sahara occidental, la dernière étant la résolution 2548 du 30 octobre 2020, rédigées et défendues par le «porte-plume» américain.» Et le MAE de prévenir qu’elle (la proclamation) «pourrait porter atteinte aux efforts de désescalade déployés tous azimuts en vue de préparer le terrain au lancement d’un véritable processus politique et de convaincre les deux parties en conflit, le Royaume du Maroc et le Front Polisario, de la nécessité de s’engager, sans conditions, sur la voie du dialogue, sous l’égide de l’Organisation des Nations Unies, appuyée par l’Union Africaine». L’Algérie, dont la position s’adosse à la «légalité internationale contre la logique de la force et des marchés douteux», réitère son «appui indéfectible à la cause juste du peuple sahraoui».