L’une des clés de la question sécuritaire au Mali se trouverait-elle en Ukraine ? La question est motivée doublement par le manifeste engagement militaire et sécuritaire au Mali de la Russie, depuis 2021 au moins, et par l’issue de la guerre que son président, Vladimir Poutine, mène actuellement en Ukraine. La manière dont il va conduire le conflit qu’il a déclenché contre son voisin – et qui semble s’éterniser- et la façon dont il aura à faire face au camp occidental, et européen en particulier, ne seront pas sans conséquences sur les capacités de son pays à poursuivre stratégiquement sa présence au Sahel.

Par Halim Midouni
Plus de trois mois après le début des «opérations spéciales» russes en Ukraine, le théâtre de ce conflit devient difficile à analyser. Sa nature actuelle rend périlleux tout pronostic sérieux quant à son issue et ne permet pas de savoir qui, de Moscou ou de Kiev, sera vainqueur. Ce qui est sûr, en revanche, c’est qu’en décidant de projeter ses forces armées en Ukraine, le président Vladimir Poutine voit se dresser contre lui un camp européen décidé à considérer, avec le soutien et l’encouragement des Etats-Unis, la Russie comme une menace à combattre durablement.
Vendredi 13 mai, l’Union européenne s’est ainsi engagée à apporter une aide supplémentaire d’un demi-milliard d’euros pour soutenir «le combat de l’Ukraine face à l’invasion russe». Pour son chef de la diplomatie Josep Borrell, la recette est «claire» : il faut «plus de la même chose», à savoir plus de sanctions économiques contre la Russie, plus de soutien à Kiev, et aussi «continuer de travailler à isoler la Russie», a-t-il déclaré à Wangels, en Allemagne, à l’occasion de la réunion du G7, qui a affirmé hier ne «jamais reconnaître» les frontières que la Russie veut imposer par la force avec sa guerre en Ukraine. «Nous ne reconnaîtrons jamais les frontières que la Russie a essayé de changer par son intervention militaire», ont indiqué les chefs de la diplomatie des pays membres. «Nous maintiendrons notre engagement à soutenir la souveraineté et l’intégrité territoriale de l’Ukraine, y compris la Crimée (…)», ont-ils précisé.
Les ministres ont réitéré leur demande à la Russie de «mettre fin à la guerre qu’elle a commencée sans provocation (de la part de l’Ukraine) et à la souffrance tragique et les pertes en vies humaines qu’elle continue de provoquer». Ils ont par ailleurs condamné «les menaces irresponsables d’utilisation d’armes chimiques, biologiques ou nucléaires» proférées, selon eux, par le président russe Vladimir Poutine. Ils ont promis samedi «d’élargir les sanctions» économiques visant Moscou à «des secteurs dont la Russie est particulièrement dépendante», tout en exhortant la Chine à «ne pas aider la Russie dans sa guerre d’agression contre l’Ukraine, à ne pas saper les sanctions imposées à la Russie pour son attaque contre la souveraineté et l’intégrité territoriale de l’Ukraine, à ne pas justifier l’action de la Russie en Ukraine et à renoncer à s’engager dans la manipulation de l’information, la désinformation et d’autres moyens pour légitimer la guerre d’agression de la Russie contre l’Ukraine», exhorte le communiqué final.
Moscou face à l’Otan, onde de choc au Sahel ?
Outre l’aide financière et militaire apportée par le G7, l’UE et les Etats-Unis à Kiev, le marqueur le plus spectaculaire de l’hostilité montante à l’égard de Moscou réside dans l’annonce de candidature à l’adhésion à l’Otan par la Finlande et la Suède. Une intention qualifiée d’«erreur» par le maître du Kremlin mais qui l’obligerait à revoir sa politique d’engagement dans les autres régions du monde, en Afrique et au Mali, plus particulièrement, où le pouvoir militaire de transition, affirme les médias maliens, suivent de près et non sans inquiétude les bouleversements en cours en Europe orientale.
Une remise en cause par Moscou de son engagement actuel au Mali sous la pression considérable organisée par une Alliance Atlantique prépositionnée aux frontières immédiates de la Russie aura, en effet, des conséquences sur une situation sécuritaire déjà fortement compliquée. Pour les médias maliens, qui citent des sources autorisées, l’inquiétude de Bamako à voir Moscou obligé de changer de ligne de tir au Sahel serait partagée également par l’Algérie. Certains organes affirment même que l’un des sujets abordés par le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov avec les autorités algériennes, lors de son passage à Alger, le 10 mai, a concerné le Mali et les intentions de Moscou concernant l’avenir de sa coopération militaire et sécuritaire avec le pays voisin.
Selon ces médias, la présence russe au Mali est, pour Alger, un gage de sécurité et de stabilité qui lui permet de poursuivre son rôle de médiateur dans le cadre de l’application de l’accord de paix d’Alger et les groupes politico-militaires du Nord Mali. Un désengagement de Moscou, affirment ces médias, est jugé comme un «scénario catastrophe» contre lequel Sergueï Lavrov a rassuré, affirmant, selon les mêmes sources, que le conflit ukrainien «ne va pas détourner l’attention de la Russie des autres enjeux géopolitiques du monde et le Mali continuera de représenter une priorité pour la diplomatie africaine de la Russie». On évoque même des projets de coordination sécuritaire entre les parties russe et algérienne pour un soutien aux forces armées maliennes, les FAMa, de poursuivre leur «montée en puissance» contre les groupes armés. Alger n’a pas confirmé. Vendredi 13 mai, des milliers de personnes ont manifesté, dans la capitale malienne, Bamako, et à l’intérieur du pays pour apporter leur soutien aux opérations militaires des FAMa. La mobilisation a eu lieu à l’appel de plusieurs organisations de la société civile dont le M5-RFP, le mouvement «Yérèwolo debout sur les remparts» et le «Collectif pour la défense des militaires». <