Ankara, qui s’emploie à développer en Algérie depuis une vingtaine d’années une politique « progressive » de coopération et de partenariat économiques, est considérée à Alger comme un exemple à suivre de puissance émergente et un challenger capable de négocier sa place parmi les grands de ce monde.

Par Salim Benour
M. Abdelmadjid Tebboune, entame aujourd’hui une visite d’Etat de trois jours en Turquie, a indiqué hier samedi un communiqué de la Présidence de la République, mais le séjour du chef de l’Etat dans ce pays était déjà connu des médias et des milieux politiques et économiques qui s’intéressent à son agenda extérieur. Le président Tebboune se rend à Ankara à l’invitation de son homologue Recep Tayyip Erdogan qui s’est rendu à Alger en janvier 2020. Un symbole et une marque de soutien quand on sait que le chef de l’Etat était à peine installé à El Mouradia et que le contexte d’alors était encore fortement marqué par l’opposition du Hirak à son élection en décembre 2019.
Au plan politique et géopolitique, le séjour turc du chef de l’Etat a beaucoup de sens. La Turquie est perçue par les autorités algériennes comme un modèle d’inspiration en matière de réussite interne et d’ambition internationale. C’est aussi un partenaire important dans plusieurs dossiers internationaux et régionaux, notamment au Maghreb. D’autant que cette puissance émergente est fortement et militairement présente en Libye, un pays auquel Alger accorde l’intérêt qui convient pour un pays voisin menacé d’instabilité et qui cherche à normaliser ses institutions à travers des élections prévues durant les prochains mois, peut-être en juin. Mais dont l’organisation est menacée par les rivalités entre Tripoli et Tobrouk, chacune des parties se prévalant avec le soutien d’acteurs internationaux d’un gouvernement légitime.
Au plan économique, qui semble être au cœur du déplacement de M. Tebboune, la visite du chef de l’Etat s’inscrit dans le cadre du « développement progressif des investissements turcs en Algérie », a déclaré au début du mois de mars le ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique, Abdelbaki Benziane. A l’occasion d’un colloque sur le patrimoine commun algéro-ottoman, le ministre avait indiqué qu’il « existe une importante dynamique économique entre l’Algérie et la Turquie, qui sont liées par des relations historiques privilégiées ». 25 000 turcs vivent et travaillent en Algérie, Selon le registre national du commerce, plus 2.500 sociétés turques sont officiellement en activité en Algérie. 1400 sont considérées en investissement direct.
Parmi elles, des champions comme le sidérurgiste Tosyali, un opérateur qui a exporté pour plus de 320 millions de dollars entre janvier et mars dernier et qui est considéré comme un des acteurs industriels à encourager en matière d’export hors hydrocarbures. Tosyali est présumé candidat à l’investissement dans le renouvelable, le solaire en particulier pour lequel il a signé récemment avec l’Agence nationale pour la promotion et la rationalisation de l’utilisation de l’énergie (Aprue) une convention-cadre dans les domaines de l’efficacité énergétique, des énergies renouvelables et des technologies propres ».
Des IDE en progression
Le partenariat économique entre l’Algérie et la Turquie s’est caractérisé par un volume des échanges de plus de 4,2 milliards de dollars en 2021. Lors d’une rencontre en avril dernier à Alger entre les milieux d’affaires turcs et algériens, l’ambassadrice de Turquie en Algérie a affirmé que son pays a investi en IDE pour plus de cinq milliards de dollars. La diplomate Mahinur Ozdemir Goktas a qualifié ces investissements de « stratégiques » pour son pays. Selon elle, en 2000 seulement 7 sociétés étaient présentes dans le pays. « Aujourd’hui, l’Algérie est passée au 7e rang des pays dans lesquels la Turquie investit le plus dans le monde, et la première en Afrique. Le volume des investissements directs turcs en Algérie a, a-t-elle fait savoir, augmenté sensiblement pour atteindre les 5 milliards de dollars, permettant ainsi de générer quelque 30 000 postes d’emploi. Ces investissements ont été réalisés notamment dans les secteurs de l’acier et du fer, du textile, des produits chimiques et d’entretien, des produits pharmaceutiques et agro-alimentaires. La valeur totale des projets gérés par les entrepreneurs turcs en Algérie est d’environ de 20 milliards de dollars.
Les exportations de l’Algérie vers la Turquie ont atteint la valeur de 2,5 milliards de dollars tandis que les importations ont été de l’ordre de 1,7 milliard de dollars. Les exportations sont composées, à plus de 90%, de produits énergétiques, tels que le gaz naturel liquéfié (GNL), le pétrole brut et le gaz naturel. Dans le domaine énergétique, les deux pays avaient renouvelé en 2020 le contrat permettant à l’Algérie d’approvisionner la Turquie en GNL jusqu’à 2024, faisant de l’Algérie le premier fournisseur de GNL à la Turquie et le 4e fournisseur de gaz de pétrole liquéfié (GPLc). En outre, le partenariat entre le groupe Sonatrach et la société turque Renaissance porte sur la réalisation d’un complexe pétrochimique de production de propylène et de polypropylène (PDH-PP) dans la ville turque de Ceyhan.
Pour les exportations turques vers l’Algérie, elles sont constituées de véhicules de transport, de pièces de rechange, de produits de fer et d’acier, d’outils et pièces de machines, de produits textiles, d’habillements non-tissés, d’outillage, d’appareils de télévision et de communication, de métaux non ferreux, de céréales et leurs dérivés, ainsi que d’emballages de papier-carton et plastique.
Dans le domaine de la coopération scientifique et universitaire, de plus en plus d’étudiants algériens partent en Turquie parachever leurs études et formations. Près de 15.500 bénéficiaires de résidences scientifiques de courte durée entre 2007-2019, dont des professeurs d’université, des chercheurs permanents, des membres du personnel administratif et des doctorants » .Parallèlement, certaines universités algériennes ont ouvert des spécialités ayant trait aux études ottomanes, en vue de contribuer à la vulgarisation de la culture et de l’histoire commune des deux pays, en sus de la conclusion de près de 140 accords de coopération avec leurs homologues turques. n