Lundi, 3 mars, le chef de l’Etat n’a pas varié dans son discours. Son intervention en soirée dans un format médiatique qui lui convient apparemment le mieux – celui de l’échange dans sa maison d’El Mouradia avec un groupe limité de journalistes – lui a été d’une nouvelle occasion pour réaffirmer le parti qu’il a pris et le cap qu’il s’est fixé pour conduire le mandat qui lui est conféré depuis son investiture à la magistrature suprême en décembre 2019. Lecture

Sans surprise, M. Tebboune a rappelé devant deux confrères d’El Khabar et de la Nouvelle République que pour atteindre ce cap, l’étape la plus sûre est celle qu’il a arrêtée le 18 février dernier à l’occasion de la journée nationale du martyr, en déclarant aux Algériens qu’il dissout l’Assemblée populaire nationale (ANP) et organise une législative anticipée à l’été prochain. La brûler, c’est se détourner de l’objectif qu’il s’est fixé de réformer le pays en l’extirpant de la longue dérive bouteflikiste contre laquelle le Hirak s’est élevé, a-t-il dit. Cela n’avancerait à rien, a-t-il insisté, puisque la décision de l’Etat qu’il incarne est que ce vote aura lieu à la date qu’il prendra le jour venu avec le corps électoral algérien.
Ce sera peut-être même une double consultation. L’idée, a-t-il laissé entendre, est d’organiser en même temps que le vote législatif anticipé une élection pour le renouvellement des assemblées communales et de wilayas. Le scrutin, seulement législatif ou double durant l’été prochain, est d’après lui la seule voie de conduite au « changement profond » revendiqué par les Algériens et qu’il a promis de réaliser. « Je n’ai pas voulu opérer un changement total du gouvernement parce que nous sommes à l’approche d’élections législatives qui seront organisées dans les deux ou trois mois prochains », a-t-il répondu à la remarque d’un journaliste qui lui rappelait que l’opinion, très attentive aux petites phrases qu’il a eues sur le précédent gouvernement Djerad, attendait de lui qu’il choisisse un gouvernement totalement rénové, le 21 février dernier.
La priorité des priorités pour M. Tebboune est à la mise à jour du calendrier électoral, a-t-on compris de son intervention durant laquelle il a considéré de manière fort surprenante que le taux de participation n’allait pas être un critère de validation de son agenda. A se rappeler le nombre d’électeurs qui se sont rendus aux urnes des présidentielles de décembre 2019 et du référendum constitutionnel de nombre 2020 (23,7%), on présumerait qu’il s’agit d’une question qui l’agace au plus haut point. On supposerait qu’il ne veuille plus, en ces temps où les marches populaires ont repris depuis le 22 février dernier, d’un revers de suffrage supplémentaire ; lui qui, lorsqu’il a été chef du gouvernement entre mai et août 2017, a dit non au président déchu, M. Bouteflika, et qui, depuis qu’il a été élu président, ne cesse pas de jurer sur la sincérité de sa parole réformatrice.

Forcing
Mais il y a eu dans les mots qu’il a prononcés devant les deux confrères d’El Khabar et de la Nouvelle République des indications qui, à la surprise de l’entendre dire qu’un taux de participation n’est pas le facteur déterminant du succès ou de l’échec d’un scrutin, se rajoute l’inquiétude de le voir tenté par des calculs qui consisterait pour la réussite du scrutin et de son plan à mobiliser au mépris de toute crédibilité les petits partis et les formations islamistes dites participationnistes, très heureuses à l’idée d’occuper la chambre basse du Parlement. Celles-ci contre toutes celles qui ne sont pas convaincues par sa démarche et contre un Hirak qu’il apprécie de manière ambivalente. Quand il ne reconnait de ce mouvement que la version « originelle » et « bénie » qui a précipité la chute de son prédécesseur, quand il ne l’accuse pas d’obéir à des logiques hostiles à l’Algérie, il dit des marches du 22 février dernier, qui sont l’expression d’un effet déceptif produit par le gouvernement en place, qu’elles étaient une mobilisation d’«anniversaire » prévisible… Pourquoi pas. Avant d’être un art des possibles, la politique est le lieu où toutes les combinaisons sont admises pourvu que l’objectif recherché soit garanti. Or, sur ce plan, rien n’est moins assuré que de croire qu’on peut tenir des élections avec des acteurs partisans en très mauvaise forme pour les plus crédibles d’entre eux et face à une opinion qui reste profondément sceptique et non encore convaincue par les arguments du chef de l’Etat, une réalité à laquelle il consent en la ramenant aux ennuis de santé qui l’ont obligé à s’absenter de la scène nationale. Sachant bien cela, le chef de l’Etat n’a, peut-être pas, manqué pour cette raison de proclamer dans un réflexe fort intéressant à analyser sur le terrain qu’il dispose lui-même d’une base électorale qu’il va à nouveau mobiliser pour le rendez-vous de l’été prochain.
Il s’agit selon lui des « dix millions » d’Algériens qui ont voté pour lui lors des présidentielles – en fait les presque dix millions qu’il a évoqué correspondent au nombre de votants durant cette élection.
Il s’agit aussi des «huit millions» de compatriotes qui habitent les zones d’ombre qu’il a promis de développer et d’une population qu’il a présentée comme son socle électoral, non sans esquisser les contours d’une nouvelle carte politique dont les contours seraient dans l’opposition, a-t-il bien suggéré, entre une Algérie des campagnes, inscrite dans la stabilité et le temps long, et une Algérie des villes effervescente et conjoncturelle, aurait-il presque dit pour assurer du bienfondé de sa feuille de route et de la sûreté du cap qu’il a défini. Derrière cette image, qui fera peut-être partie des mythologies politiques inséparables de son ère, le président Tebboune affiche son intention d’aller jusqu’au bout de son projet. C’est plausiblement un tournant dans son mandat.