A l’occasion de la célébration de la Journée internationale du livre, l’institut Cervantès et l’ambassade d’Espagne en Algérie ont organisé une rencontre littéraire avec le célèbre romancier espagnol Eduardo Mendoza qui a animé un dialogue littéraire avec l’écrivain algérien Amin Zaoui, samedi dernier, au siège de l’institut Cervantès face à un nombreux public.

En marge de cette rencontre, l’auteur espagnol, qui a marqué par sa plume le changement social en Espagne, aborde dans cet entretien plusieurs sujets comme sa fascination et sa perception de l’espace de la ville, son constat sur la littérature espagnole actuelle, ainsi que les raisons de sa prise de position contre les séparatistes catalans.

Reporters : Tout d’abord qu’elles sont vos impressions sur Alger, une ville que vous découvrez pour la première fois ?
Eduardo Mendoza : Je savais que c’était une ville formidable. J’ai des amis qui étaient venus et qui avaient été ravis par la ville. Et dès que j’ai eu donc l’opportunité d’être ici, je suis venu avec enthousiasme et parti à la découverte d’Alger. Je peux dire que j’aime beaucoup cette ville, car c’est vrai qu’elle est formidable, très jolie et très authentique. L’authenticité d’une ville est très importante et je ne vous cache pas que je préfère une ville authentique que les villes qui sont certes très jolies, mais qui ne sont que du pur décor sans âme.

Que pouvez-vous nous dire à propos du séjour du grand écrivain Miguel Cervantès à Alger ?
J’aime beaucoup Cervantès et c’est ce qui fait que depuis longtemps je voulais venir et découvrir Alger. En Espagne, j’avais vécu tout près du lieu où Cervantès avais été emprisonné. Cervantès a eu une vie assez mouvementée et je crois que la prison en Espagne et les années qu’il a passées en Algérie ont eu une grande importance pour lui. C’est ce qui lui a permis de renouveler complètement l’écriture romanesque parce qu’il a vécu des expériences que personne d’autre n’a vécues dans son temps.

A propos de l’espace de la ville et de son impact sur la littérature, pourquoi cette fascination pour la ville de Barcelone qui transparaît dans vos ouvrages, notamment dans « La ville des prodigues » ?
Ce qui me fascine, ce n’est pas forcément la ville en elle-même. Mais c’est l’espace de la ville au sens de l’« anonymité », de ville de la surprise, de la diversité, de tous les possibles. Ce qu’aujourd’hui on appelle le « non-lieu » que sont les grandes villes. C’est dans cet esprit que j’ai commencé à parler de la ville que je connaissais le mieux, à savoir ma ville, qui est Barcelone. Cela me rend très heureux qu’aujourd’hui Barcelone soit devenue une ville très à la mode. Cela m’a beaucoup aidé dans ma carrière d’écrivain. Mais faut être conscient que Barcelone, c’est comme tout autre ville, est une grande réunion de personnes complètement différentes, qui habitent tout près les unes des autres sans se connaître et avec des relations qui peuvent être d’amour, de rejet ou de violence.

De l’espace de la ville à l’espace d’écriture, pourquoi avoir privilégié l’écriture romanesque plutôt que l’écriture de théâtre ou de cinéma ?
J’ai commencé à écrire dans le roman et le théâtre. Je me suis rendu compte que, pour moi, l’écriture du théâtre est très difficile. D’abord, il faut tout une étude. Ensuite, c’est seulement, lorsque l’on voit sur scène ce que l’on a écrit, que l’on peut comprendre ce que l’on a fait. Je trouve cela difficile en tant que processus d’écriture. C’est pour cela que je n’ai jamais pu écrire de la poésie ou pour le cinéma, qui est une écriture plutôt visuelle. J’ai préféré me concentrer sur l’écriture romanesque parce que c’est la modalité où je me trouve le plus à l’aise. Je suis romancier tout simplement.

Et que pensez-vous de la production romanesque actuelle en Espagne ?
Je pense que la littérature espagnole se porte actuellement très bien, parce qu’il y a beaucoup de productions, tant du point de vue de la qualité que de la quantité et surtout en termes de diversité. Aujourd’hui, en Espagne, il y a toutes sortes de romanciers. Des romanciers très profonds, des romanciers d’humour, de polar, etc. Il existe des romans espagnols dans tous les styles. Il y a des écrivains hommes et femmes de différents âges, qui couvrent tout le territoire de la littérature et cela est très important.

En quoi cette diversité littéraire en Espagne est importante ?
La place de la littérature avec sa diversité est très importante, car cela permet de donner aux lecteurs plus d’éléments afin de chercher la vérité par eux-mêmes et non pas la recevoir dans un livre. Cette diversité et cette profusion littéraires permettent aux lecteurs d’avoir une palette d’émotion, de réflexion, différentes façons de percevoir le sens de l’humour et la façon de vivre de chacun. Il ne s’agit pas seulement de philosophie, mais du rapport à la vie du quotidien. Tout cela crée une communauté et une communion plus importante que celle de l’idéologie ou de la religion. On peut trouver des personnes d’idéologie opposée, de religion différente, qui pourraient même être des ennemis mais qui aiment le même livre et partagent la même émotion. Elles se retrouvent dans ce roman commun. Ainsi, au-delà de leur différence, de ce qui les oppose, grâce à un roman, des gens peuvent être assis l’un à côté de l’autre et partager cette lecture commune.

Quel est votre constat des rapports entre les romanciers espagnols et ceux d’expression hispanique d’Amérique latine ?
J’ai eu la chance de commencer à écrire au moment où les grands romanciers d’Amérique latine ont commencé à publier. Aujourd’hui, la plupart d’entre eux sont déjà morts. Mais, de leur vivant, beaucoup de ces grands romanciers étaient à Barcelone et je les ai connus.         
Ils étaient jeunes et passionnés. On était amis et cela a été une relation d’échanges assez riche et très importante pour nous tous. Mais maintenant, depuis une certaine période, il y a une ignorance des Espagnols vis-à-vis des auteurs latino-américains. Je ne sais pas si c’est pour le pire ou pour le meilleur.
Je me dis que cela veut dire que chaque pays hispanique a forgé sa personnalité et il est autosuffisant en produisant sa propre littérature.

Et quel est votre avis sur la littérature algérienne ?
Malheureusement, je ne la connais pas. En effet, nous connaissons notre littérature et la grande littérature universelle, mais nous ne connaissons pas la littérature du pays qui est juste à côté de nous. Cela démontre que l’ignorance que nous avons des uns par rapport aux autres est très grande.     
Il faudrait intensifier les échanges, car cela est très important de voyager et de connaître les gens, d’échanger et de partager. Dans le futur, quand je lirais quelque chose sur l’Algérie ou que je vois un livre écrit par un Algérien cela me parlera. Cela ne sera pas juste une abstraction, mais grâce à ma venue, ici, cela donne une réalité physique.

Quelles sont vos impressions suite à cette rencontre avec vos lecteurs algériens ?
J’étais très étonné que des Algériens avaient lu mes romans et qui m’écoutaient attentivement et ont posé des questions très précises sur mes romans. Cela fait quelques années que j’anime des rencontres avec le public.
Lorsqu’on parle à un public, on perçoit s’il est réceptif ou non. Parfois, il m’arrive d’avoir face à moi un public froid, impatient, qui passe son temps à regarder sa montre. Avec le public algérien, il y avait une relation chaleureuse et complice dans l’échange et l’écoute et je trouve cela très bien. Je reviendrai avec un grand plaisir surtout que nous sommes si proches et nous avons tant de choses en commun.

Pour revenir à l’actualité espagnole, pourquoi avoir pris position contre les séparatistes catalans ?
J’ai pris position, car je considère que c’est une mauvaise idée. Je crois qu’il y a une justification partielle à cela.
Mais l’idée de se séparer de l’Espagne et de devenir indépendant est néfaste pour tous, autant pour l’Espagne que pour la Catalogne. Cette séparation est basée sur des idées erronées.
C’est un discours moitié pratique, moitié sentimental qui n’a pas de logique interne et qu’il fallait éviter. C’est une réaction assez émotionnelle. C’est pas le moment, car cela aura des conséquences fâcheuses pour tout le monde.

Justement, quelles seraient les conséquences de ce mouvement des séparatistes catalans pour l’Espagne et la Catalogne ?
Au-delà des conséquences politiques et économiques, il y a déjà des conséquences au sein de la société. Cela a créé de nombreuses divisons dans les familles et parmi les amis. Par conséquent, cette division a atteint toute la société. Et c’est très mauvais que la société soit ainsi divisée.

biographie d’eduardo mendoza
Eduardo Mendoza est né à Barcelone en 1943. Auteur de renommée internationale, son œuvre offre un grand éventail de registres allant de l’intrigue fantaisiste et pleine d’humour au récit le plus réaliste, en gardant toujours une vision ironique mais généreuse de la société. Ses ouvrages, parmi lesquels « Mystère de la crypte ensorcelée », « Sans nouvelles de Gurb », « L’artiste des dames » ou « La Ville des prodiges », portrait de l’une des grandes transformations barcelonaises, ont été traduits dans le monde entier. Après des études de droit, il étudie la sociologie à Londres entre 1966 et 1967. Il travaille comme avocat, mais en 1973, il part pour New York où il est traducteur à l’ONU. Son premier roman paraît peu avant la mort de Franco et reçoit le Prix de la Critique. Centré sur la répression des anarchistes en Catalogne dans les années 1910, « La Vérité sur l’affaire Savolta » est publiée en 1975. Il faut dès lors noter l’importance qu’il revêt dans l’aspect littéraire puisque ce roman suppose un vrai changement dans l’art narratif espagnol. « La Ville des prodiges », où la ville de Barcelone tient un rôle important, est célébrée comme un chef-d’œuvre dès sa sortie en 1986. Mario Camus l’adapte au cinéma en 1999. On retrouve son sens du burlesque, avec des gags en rafale, dans un roman prépublié dans « El País » en 1990, « Sans nouvelles de Gurb », sur un extraterrestre perdu dans Barcelone sous l’apparence de la chanteuse de pop Madonna. « Le Dernier voyage d’Horacio II », un roman de science-fiction humoristique, paraît également dans « El País » en 2001. Il a été primé à de nombreuse reprises tout au long de sa carrière, dont le prix Planeta en 2010, le prix Franz-Kafka en 2015 et le prix Cervantès en 2016.