Jeudi dernier, le chef de l’Etat a décrété que le « 8 mai 45 » sera commémoré chaque année en tant que « journée nationale de la mémoire ». Accompagné par l’annonce de création d’une chaine de télévision spécialisée dans l’histoire et qui servira de support à l’Education nationale et du parachèvement de « l’appellation des agglomérations et quartiers des villes » des noms des figures de la résistance populaire et de la guerre d’indépendance, son arrêté présidentiel marque un tournant dans l’histoire des célébrations officielles algériennes depuis 1962. Il délivre aussi quelques indications sur l’état actuel des relations avec la France, l’ancienne puissance coloniale…

Le décret de M. Tebboune apporte une modification significative dans les célébrations nationales. Leur calendrier s’enrichit désormais de la date du « 8 mai » et se complète d’une reconnaissance qui a échappé à ses prédécesseurs. Aucun des présidents qui ont dirigé l’Algérie depuis l’indépendance n’a, en effet, songé à rendre officielle cette séquence décisive du mouvement national et les massacres qui annonçaient Novembre 54. Pourquoi ne l’ont-ils pas fait ? Voilà une question qui mérite d’être posée aujourd’hui aux historiens et aux politistes, mais qui signale déjà que le chef de l’Etat vient d’opérer un virage important en ce qui concerne le parcours mémoriel relatif à la période coloniale.
Comme l’histoire joue des tours auxquels on ne s’attend pas, son décret mémoriel rouvrira – subrepticement et qu’on le veuille ou non – les portes du « panthéon » du nationalisme algérien aux groupes politiques qui ont existé et milité avant le FLN, mais que le discours officiel a pendant longtemps exclus ou ostracisés à l’exemple du PPA-MTLD. Ceux qui regrettent la déliquescence et la disparition de la « fondation du 8 mai 45 » s’en trouveront au passage eux aussi consolés et peut-être encouragés à reprendre l’ouvrage de recherche et de témoignage qu’ils ont tristement abandonné peu après le départ de son fondateur. Pour la mémoire de celui-ci, Bachir Boumaza, c’est une revanche post-mortem. Lui qui s’étonnait et se désolait en son temps et dans sa solitude politique, y compris au Conseil de la Nation (1997-2001) qu’il quittera définitivement fâché avec l’ancien président Bouteflika, de l’inexistence d’un évènement particulier pour se souvenir chaque année de ce qui s’est passé il y a maintenant soixante-quinze ans.
Les contemporains remarqueront l’année prochaine que les recueillements des officiels politiques et militaires et des anciens moudjahidines dans les places publiques et les nécropoles des chouhadas de la guerre de libération auront une nouvelle modalité d’organisation. La tradition, qui avait, sur le terrain des commémorations officielles, une tendance à se réduire au cercle des concernés, se revêtira d’un caractère institutionnel plus grand, avec une implication plus forte de ministères comme ceux de l’Education nationale, de la Culture et même de la Jeunesse et des Sports…

Au miroir de l’histoire, le politique
On s’intéressera éventuellement au « grand travail de mémoire » qui a été mené depuis 1962 et que l’historien Hassan Remaoun a rappelé hier dans une déclaration à l’APS en citant Mahfoud Kaddache, Mohamed Harbi, Redouane Ainad Tabe, Boucif Mekhaled et Amar Mohand Amer. On ne désespérera non plus de voir les départements d’histoire dans nos universités – ce n’est pas relevé par le chef de l’Etat qui appelle « à l’élucidation de chaque recoin de cette étape (mai 1945) et de toutes les autres ancrées dans la mémoire de la nation » – sortir de la dévalorisation et du réel sinistre qu’ils vivent et contre lequel les individualités ne peuvent pas grand-chose.
Cela dit, il n’y a pas que de l’histoire dans le choix du président de la République de décréter le 8 mai comme journée nationale de la mémoire. Son message sur ce décret est accompagné d’un discours qui avise de manière distante, mais fort claire de la qualité des relations actuelles entre l’Algérie et la France. Dans son explication de l’arrêté qu’il vient de prendre, il parle sans citer les historiens et les groupes associatifs qui luttent en France contre les nostalgiques de l’Algérie française qu’il dénonce de « faire échouer les manœuvres des courants et lobbies racistes de l’autre rive de la Méditerranée, et dont la mentalité d’antan a été enterrée irrévocablement par la volonté du peuple ».
Plus tranché, il ajoutera que « notre Histoire demeurera toujours au premier plan des préoccupations de l’Algérie nouvelle et de celles de sa jeunesse, une Histoire que nous ne saurions, en aucun cas, omettre dans nos relations étrangères ». Ni demande de pardon ni de repentance exprimée, mais nulle place à l’oubli, souffle-t-il par des mots qui laissent suggérer que la question mémorielle – qui s’est imposée depuis la fameuse loi de février 2005 sur les bienfaits de la colonisation (votée puis abrogée par le président Chirac après avoir été dénoncée par des historiens comme Claude Liauzu) – n’est pas réglée. Et qu’elle pèsera sur les choix futurs en matière de partenariat et de coopération. Là aussi, aucun de ses prédécesseurs, pour évoquer le passé, n’a eu de tels mots pour le présent. n