Reporters : Ceux qui suivent votre parcours professionnel et créatif, entre le journalisme et l’écriture romanesque et/ou poétique, savent que Laghouat est chez vous un lieu très présent. Ils savent aussi que c’est la ville des origines, mais est-ce une raison pour que vous l’évoquiez en permanence comme une sorte de métaphore obsédante ? Que vous l’arpentiez à chaque fois que vous parlez d’histoire, de littérature, de poésie et même de bande dessinée ?

Lazhari Labter : Il est vrai que Laghouat, ma ville natale, tient une place particulière dans mes écrits, mais n’est-ce pas le cas de la majorité des poètes et des écrivains ? Je n’en voudrais pour preuve que les citations de ces quelques grands auteurs : «Créer c’est toujours parler de l’enfance» (Jean Genet), «Il reste toujours quelque chose de l’enfance, toujours» (Marguerite Duras) ou encore «On est de son enfance comme on est d’un pays» (Antoine de Saint-Exupéry). Sans parler de Marcel Proust dont toute l’œuvre romanesque s’inspire de l’enfance et y revient sans cesse ou de la poésie de Mahmoud Darwich. J’ai consacré à cette ville-oasis que je considère comme «le vert paradis de mes amours enfantines», selon la belle expression du poète français Charles Baudelaire, nombre d’écrits dont «Retour à Laghouat mille après Beni Hilel», «La Cuillère et autres petits riens» et «Laghouat la ville assassinée ou le Point de vue de Fromentin». Je n’en parle presque pas dans ma poésie et dans mes autres écrits. D’autres en ont  parlé mieux que moi et notamment Abdallah Ben Kerriou, le poète de Laghouat par excellence. On ne touche mieux les gens qu’en partant de son vécu, du local. Quand j’ai publié en 2009 «La Cuillère et autres petits riens» qui est un recueil de petits récits très personnels, j’ai été très surpris par l’écho qu’il a rencontré auprès des différents publics, des plus jeunes aux plus âgés, en Algérie et à l’étranger. Mes «petits riens» leur parlaient parce qu’ils faisaient écho aux leurs. Il y a eu deux éditions en Algérie, épuisées, et une en France, préfacée par Yasmina Khadra qui en parle en ces termes : «En parcourant ce recueil de souvenirs, je n’ai pu m’empêcher de m’identifier à son auteur, natif, moi aussi, du Sud algérien où la frugalité s’érigeait en vertu, où l’humilité s’avérait être la vraie grandeur des êtres, où le dénuement, les vicissitudes, la faim, les épidémies n’eurent jamais raison des présences d’esprit. Je retrouve, dans ce récit, intact et splendide, la longanimité d’un peuple débonnaire et loyal qui savait survivre aux aridités les plus inclémentes simplement parce qu’il se contentait de ce que l’existence lui accordait et s’accommodait de ce qu’elle lui infligeait. (…) Durant la lecture de ce recueil d’instantanés épurés, polis et étincelants comme des joyaux, on a le sentiment de survoler des ilots flamboyants, des territoires aseptisés où les songes poussent au milieu des absences, semblables aux roses des sables sur la nudité des regs. Ici, la poésie ne chante pas, elle se recueille. C’est la poésie d’un enfant-magicien, d’un enfant-sourcier agrippé à son rameau en quête d’une fibre sensible, d’un bout de bonheur.»  

Le tout nouveau livre que vous venez de publier sur Laghouat, aux Editions Hibr, est une plongée dans une des séquences les plus horrifiantes de l’histoire moderne de la ville : celle de son siège puis de sa prise au prix d’un grand massacre par les officiers généraux de la conquête coloniale française en 1852. Pourquoi avoir choisi ce thème ? Et maintenant ?

À vrai dire, ce «thème» était toujours là, en moi. Je le portais depuis le jour où j’ai entendu mon père nous raconter cette histoire pour la première fois, sans avoir une claire conscience de sa signification et de sa portée. Aucun Laghouati, aucune Laghouatia, quel que soit l’âge, n’ignore ce qu’est «’Am el-Khalia». Toutes et tous en ont entendu parler et savent, plus ou moins précisément, ce que cela signifie et à quoi cela renvoie. C’est l’année marquante par excellence. Celle où leurs ancêtres faillirent disparaître de l’histoire et leur ville rayée de la carte. De toutes les années de malheurs connues, «‘Am char» (l’année de la famine), «‘Am tifis» (l’année du typhus), «‘Am jrad» (l’année des sauterelles, il y en eu plusieurs), «‘Am el hamla» (l’année de la crue, il y en eut plusieurs), «‘Am el bou» (l’année du bon de rationnement), la plus terrible c’est l’année 1852, l’année de «l’anéantissement». On dit l’année, mais les événements se sont passés en quelques jours seulement, essentiellement les 3 et 4 décembre lorsque la ville fut prise d’assaut avec une violence inouïe par une armada de 6 000 hommes, tirailleurs d’Afrique, zouaves, spahis zéphyrs, etc. suréquipés et des armes les plus modernes de l’époque, conduite par les généraux Pélissier et Yussuf de sinistre mémoire, et qu’elle y commit, en dépit de la résistance acharnée des Laghouatis, un carnage parmi sa population : 2 500 hommes et femmes assassinés sur une population estimée à 4 000 âmes, les 2/3 des habitants. Cette histoire, il fallait l’écrire. Parce qu’elle est peu ou pas connue du tout et pour réparer une injustice vis-à-vis du héros de la résistance. Benacer Benchohra qui a commencé la lutte dès 1841 et résisté pendant 34 ans, plus que tous les chefs des patriotes de l’époque réunis, l’émir Abdelkader compris.

Tout dans cet ouvrage, son titre compris, indique que le fil d’Ariane que vous avez saisi pour tisser cet ouvrage a pour nom Eugène Fromentin. Pourquoi avoir convoqué en premier lieu cet auteur du XIXe siècle et son point de vue, alors que ce n’était pas, à vrai dire, un témoin direct des évènements que vous relatez ?

Cet ouvrage est écrit à deux voix, la mienne et celle de Fromentin. Pourquoi lui ? Parce que, sans avoir été un témoin direct, il a visité la ville et recueilli des témoignages vivants six mois seulement après sa prise. Les ruines étaient encore fumantes et les traces de sang séchées encore visibles dans les maisons et les jardins dévastés. Parce que son témoignage consigné dans son ouvrage «Un été dans le Sahara» (et non «Un été au Sahara» comme beaucoup l’écrivent), celui de l’écrivain et du peintre qu’il était à la fois, est celui qui est le plus proche de la réalité, le plus objectif, dirais-je. Il y décrit honnêtement ce qu’il a vu et rapporte ce qu’il a entendu sans parti pris manifeste. Tous les autres témoignages, directs notamment, sont le fait d’officiers français écrits avec un parti pris évident, celui du vainqueur. Le piège à éviter pour tout historien ou écrivain est de s’appuyer sur leurs témoignages en faisant attention de ne pas «tomber» dans leurs «points de vue».

Outre l’auteur d’«Un été dans le Sahara», vous mentionnez à la fin de votre livre, en bibliographie, avoir travaillé sur un corpus d’une trentaine d’auteurs au moins, parmi eux des acteurs et des témoins de premier plan. Pourquoi ce souci d’aller chercher tant d’écrits et de témoignages, alors que votre livre est avant tout une fiction ?

Parce que justement mon livre n’est pas une simple «fiction», mais un roman historique. Il fallait que tous les aspects qui évoquent l’histoire soient étayés et soutenus par des écrits et des témoignages, pour la crédibilité du récit. Sur le genre d’écriture que vous vous êtes approprié pour votre livre, il y a une remarque qui requiert une explication de votre part : pourquoi l’avoir appelé roman, alors que ce n’en est pas un véritablement ? Bien malin qui, dans le fatras des genres romanesques, dirait ce qu’est un roman ou un récit. Disons qu’il s’agit d’un roman historique, entendu dans le sens où un auteur rapporte des événements historiques, tirés du réel, «mélangés» à des événements fictifs avec comme héros des personnages historiques et des personnages imaginaires. Selon la définition qu’en donne L’Encyclopedia Universalis «le roman a toujours puisé dans l’histoire de quoi nourrir ses fictions et leur donner les prestiges du vraisemblable. Mais, en tant que genre spécifiquement déterminé, le roman historique a pris son essor – comme la plupart des formes romanesques – au XIXe siècle, alors que la bourgeoisie prend le pouvoir. C’est au XVIIIe siècle que l’histoire commence à être traitée comme une science. La compréhension de l’histoire devient alors un moyen politique d’agir sur les réalités présentes, et, avec la Révolution, les hommes prennent conscience d’être les agents de l’histoire. Ce que le roman historique va mettre en scène, ce sont les rapports de tel ou tel individu à une histoire où la mobilité sociale, les antagonismes de classes, de peuples, de religions créent, en abaissant ou en éliminant les uns, en portant au pouvoir les autres, des situations admirablement dramatiques. Le créateur du genre en tant que tel est Walter Scott, qui connut un énorme succès au début de l’époque romantique. Combinant une composition par tableaux avec des passages narratifs rapides, il met en scène le plus souvent des épisodes marquants de l’histoire du peuple écossais, se servant, comme héros narrateurs, de personnages témoins, point trop engagés et qui puissent, socialement parlant, servir de traits d’union entre les grands et les petits. Au cours du XIXe siècle, presque tous les romanciers s’essayent au roman historique, sous des formes très diverses (cf. Balzac, “Les Chouans” ; Vigny, “Cinq-Mars” ; Mérimée, “Chronique du règne de Charles IX” ; Stendhal, “Chroniques italiennes” ; Hugo, “Notre-Dame de Paris”, “L’Homme qui rit”, “Quatre vingt-Treize” ; Flaubert, “Salammbô” et, en un sens, “L’Éducation sentimentale” ; Gautier, “Le Roman de la momie” ; Zola, “La Conquête de Plassans”, “La Débâcle” ; Anatole France, “Les dieux ont soif”). Je m’inscris dans ce courant précisément comme je l’ai fait pour “Hiziya Princesse d’amour des Zibans”» en 2017. 

Ce n’est d’ailleurs presque pas une fiction, mais une mosaïque d’écritures ou, pour restituer l’horreur subie par la cité saharienne, vous passez du récit historique, des témoignages «actés» et de «première main» si l’on ose dire, à la mémoire la plus éparse, y compris celle charriée par la poésie populaire… Pour énoncer le paysage de guerre et de dévastation, vous allez même jusqu’à utiliser les techniques du conte, n’est-ce pas ?

Tout à fait, et c’est ça qui est «génial» avec le roman qui est le seul genre littéraire qui permet le mélange des genres justement.

L’historien Daho Djerbal qui a préfacé votre ouvrage utilise le terme de «fable» et parle de votre livre comme d’un «roman historique». Cela vous va-t-il comme définition ?

Roman historique ? Absolument.

Conte ou fable, il apparaît que l’utilisation que vous faites dans votre texte des techniques du genre répond clairement au souci de la transmission et à celui de s’adresser aux nouvelles générations : «Mes enfants» dit souvent le narrateur, comme s’il voulait capter l’attention des jeunes lecteurs… C’est important dans l’Algérie d’aujourd’hui de dire l’histoire, de la colonisation en particulier, par le roman ?

Je pense qu’avec le cinéma (les séries télévisées), le roman, genre le plus lu dans toutes les langues et partout dans le monde, permet de dire l’histoire et de la transmettre en dehors des livres d’histoire, souvent ardus, difficiles d’accès, en tous les cas pas à la portée du grand nombre. J’ai choisi exprès la technique de la narration propre au conte, à la «mhajia» car tous nous aimons entendre des histoires, nous sommes accoutumés à cela dès l’enfance. Rappelez-vous comment commence le film «Little Big Man» d’Arthur Penn avec Dustin Hoffman qui nous raconte à travers le point de vue d’un vieillard, Jack Crabb, 121 ans, dernier survivant blanc adopté après l’extermination des troupes du général Custer par les Indiens Cheyennes lors de la bataille de Little Big Horn, qu’ils surnommèrent «Grand Petit Homme». Au journaliste venu recueillir son témoignage, il commence par dire : «Mon nom d’homme blanc, c’est Jack Crabb. Et sûrement je suis le seul blanc sorti vivant de la bataille de Little Big Horn.»  J’ai adopté cette technique : «Cette terrible histoire, mes enfants, s’est passée il y a longtemps, il y a très longtemps.»

Quand on finit la lecture de «Laghouat, la ville assassinée ou le Point de vue de Fromentin», on fait une découverte fulgurante : la chronique que vous faites du sac de la ville et du massacre de ses habitants fait lourdement et étrangement écho aux autres tueries de masse commises par les troupes coloniales françaises au XIXe siècle. Tout se passe comme si la «microhistoire», que vous proposez de faire de Laghouat à l’époque de son occupation, devient un récit national transposable à d’autres villes et territoires algériens durant ces années 1850. Une prouesse. Cela vous étonne-t-il ?

Absolument ! Ce roman du génocide et de la résistance comme je l’ai appelé est un roman national même si le récit que j’en fais est peu connu et qu’il ne concerne qu’une ville et une région. Autant les carnages commis à Constantine lors de sa prise en octobre-novembre 1837, à Nekamia, dans le massif du Dahra en 1845, à Zaâtcha en juin 1949 et j’en passe, la «boucherie» de Laghouat, comme l’a qualifiée un officier français, est ignorée alors que «la chute de Laghouat eut un grand retentissement dans tout le Sahara, et fit dire aux Arabes que les Français venaient de gagner un autre Alger dans le Sud», selon les propos de Mangin. Il est clair que des pans entiers de notre histoire restent à découvrir et à écrire. Je ne fais avec ce roman qu’y contribuer modestement.