«C’est grâce à M’quidèch que la majorité des bédéistes algériens se sont faits connaître»

A l’occasion de l’exposition célébrant le cinquantième anniversaire de la revue de bande dessinée (BD) «M’Quidèch », intitulée «M’Quidèch, une revue, un rêve, une école », visible jusqu’à samedi prochain au 12e Festival international de bande dessinée (Fibda), à l’esplanade de Ryadh El Feth, Lazhari Labter, écrivain, journaliste, passionné de BD et responsable de cette exposition, aborde dans cet entretien l’histoire de la première revue de BD algérienne. Il revient également sur le personnage de ce superhéros algérien, profondément ancré dans la culture populaire et le fait que cette revue soit intimement liée au groupe de pionniers, à l’instar d’Ahmed Haroun, Slim, Maz et Mansour Amouri entre autres.

Reporters : M’Quidech a cinquante ans, pourtant les spécialistes soulignent que l’origine de sa naissance remonte à un peu plus loin, puisque l’on retrouve sa trace dans le journal communiste Liberté de 1947. Ma question est : 1969 est-elle vraiment l’année de la naissance de ce héros ?
Lazhari Labter : Il s’agit de la revue M’quidèch, qui a vu le jour il y a 50 ans, en février 1969. Quant au personnage, il est inspiré des contes populaires. M’Quidèch apparaît pour la première fois dans «Le Coin des enfants» du quotidien Liberté (organe central du Parti communiste algérien), dans «Aventures de Quico et M’Qidech» (son nom est orthographié sans le «u» et sans l’accent grave) dessinées par un certain Sam. Avec Quico, présenté comme Algérien, mais dont le nom sonne «pied-noir», M’Qidech s’oppose aux menées des gros colons en les ridiculisant. Il faut attendre 1969 pour le voir réapparaître dans la première revue de bande dessinée algérienne qui porte son nom sous la plume du dessinateur Ahmed Haroun. Jeune campagnard, vêtu de la traditionnelle gandoura blanche et le chef-couvert d’une chéchia de la même couleur, M’Quidèch allie la malice et le bon sens paysan à la force et à la témérité. Il n’hésite jamais à voler au secours de la veuve et de l’orphelin et à venir en aide à son prochain dans la difficulté quoi qu’il en coûte. Héros positif, il s’affronte aussi bien aux ogres (M’Quidèch et l’ogre dans M’Quidèch n° 1, 1969, et M’Quidèch et les ogres dans le n° 10, 1970) et autres monstres de légende, M’Quidèch et l’hydre à sept têtes, dans M’Quidèch n° 5, 1969, qu’aux voleurs et bandits de grands chemins (Convoi pour Oran dans M’Quidèch n° 9, 1970) et sort toujours victorieux de ses combats contre les méchants. Après le départ de Haroun, en 1970, le personnage est repris par Ali Rahmoune qui l’animera jusqu’en 1971 et repris ensuite par Slimane Zeghidour pendant quelque temps. Dans certaines aventures, M’Quidèch apparaît en compagnie de son chien Blibel.



Qui, en 1969, est à l’origine de la création de la revue M’Quidech et dans quelles circonstances a-t-elle vu le jour ?
C’est à l’initiative de feu Abderrahmane Madoui, directeur du département édition de la Société nationale d’édition et de diffusion (Sned), qui avait su réunir, intéresser, persuader et diriger le noyau constitué de Mohamed Aram, Ahmed Haroun, Menouar Merabtene dit Slim, feu Mohamed Bouslah et Mohamed Mazari dit Maz que la revue M’Quidèch a vu le jour en février 1969, il y a 50 ans. Un noyau de vétérans autour duquel se sont agrégés peu à peu les « jeunes loups » Mahfoud Aïder, Bachir Aït Hamoudi, Mansour Amouri, Redouane Assari, Fawzi Baghdadli, Saïd Ferhat, feu Brahim Guerroui, Ahmed Hebrih, Mohamed Karaoui, J.F.M. feu Sid Ali Melouah, Djamel Oulmane, Ali Rahmoune, Abdelhalim Riad, Rachid Taïbi, Mustapha Tenani, Mohamed Tidadini et Slimane Zeghidour. C’est cette équipe, qui comptait 23 dessinateurs, qui a réalisé, numéro après numéro, et porté à bout de bras et à coups de cœur, bon an mal an, la première revue de bande dessinée algérienne. Dans cette équipe qui en voulait, trois hommes avaient joué un rôle déterminant, le dessinateur et scénariste portugais, en exil à Alger, Henrique Abranches dit Kapitia, le cinéaste et scénariste Lamine Merbah et le journaliste et scénariste Boukhalfa Amazit

De grands noms de la BD algérienne et du dessin de presse sont venus de la revue M’Quidèch. Est-ce un hasard ?
Non, pas du tout. Des bandes dessinées ont été publiées dans la presse algérienne de l’époque, notamment dans « Algérie Actualité » comme Mohamed Aram ou Slim, ou même avant l’Indépendance, comme Saïd Zanoun, mais c’est grâce à la revue M’Quidèch que la majorité des bédéistes algériens se sont faits connaître.
Dans l’exposition consacrée à la revue par le Fibda, des pièces viennent de votre collection personnelle. Quel secret à cela ? Ya-t-il un numéro que vous préférez et pourquoi ?
Tous les numéros exposés de la revue M’Quidèch, en français et en arabe, viennent de ma collection personnelle. Il n’y a aucun secret, je suis un collecteur et un mordu de bande dessinée, à l’histoire de laquelle j’ai consacré un ouvrage sous le titre «Panorama de la bande dessinée algérienne 1969-2009». J’ai un faible pour le numéro 1, qui diffère par son format de tous les autres, et parce que c’est le seul qui a été imprimé en Algérie et pour le numéro 2 dont la très belle couverture, signée par feu Kapitia, de son vrai nom Henrique Abranches, militant portugais réfugié en Algérie, dessinateur, romancier et formateur de la jeune équipe.

Et quel serait votre personnage préféré ?
S’il y a un personnage qui m’a toujours touché, ému et fait rire, c’est le personnage de «Richa», et dont malheureusement son dessinateur Mansour Amouri, un talentueux érudit, est décédé il y a quelques années. Mansour Amouri a lancé ce personnage fantastique, qui est Richa, et que je considère comme le pendant de M’quidèch. C’est l’héroïne féminine dans un style qui fait rire. En fait, c’est une femme en surpoids et qui se retrouve confrontée à des tas de situations à cause de sa surcharge pondérale. C’est vraiment elle, mon personnage préféré dans la bande dessinée algérienne.

Que représente la revue dans l’histoire de la BD algérienne ? Cette expérience est-elle encore possible aujourd’hui ?
Cette revue constitue pour moi le point de départ de la bande dessinée algérienne. Elle a été non seulement une revue, mais une école. La publication de revues de bande dessinée s’impose aujourd’hui d’autant plus que des talents en très grand nombre existent.

Justement, y a-t-il des passerelles entre la génération des pionniers de la bande dessinée en Algérie et la nouvelle génération de bédéiste ?
Depuis le lancement du Fibda en 2008, des passerelles ont été constituées et ont permis cette jonction entre l’ancienne et la nouvelle génération de bédéistes. D’ailleurs, à chaque Fibda, on peut percevoir que le lien est rétabli à travers les rencontres et les échanges entre les précurseurs tel que Ahmed Haroun et les jeunes talents des nouvelles tendances, ce qui augure d’un bon avenir pour le neuvième art. Je tiens à préciser que dans les années soixante-dix et quatre-vingts dix, il n’y avait aucune femme algérienne dans la BD algérienne. Mais aujourd’hui, elles sont fortement présentes et très créatives et c’est une bonne chose.

Selon vous, quels seraient, actuellement, les points faibles de la bande dessinée en Algérie ?
Je pense qu’il y a peut-être deux faiblesses… La première est celle du manque de scénaristes. Certes, il y a beaucoup de talents dans le dessin, mais la bande dessinée c’est aussi de l’écriture de scénarios. Il faudrait former des scénaristes et cela prend du temps. C’est vrai que le Fibda a fait beaucoup d’efforts dans le domaine de la formation, mais cela ne suffit pas. La seconde faiblesse est le manque d’éditeurs spécialisés dans la bande dessinée en Algérie. Douze ans après le premier Fibda, il n’y a pas d’éditeurs spécialisés dans la bande dessinée, à part les éditions Dalimen et Z-link. Certes, il y a d’autres éditeurs qui sont présents, mais ce sont des maisons généralistes et qui ne sont pas spécialisées dans la bande dessinée. Donc cela fait seulement deux éditeurs algériens et c’est vraiment dommage. Car une des bases pour une réelle existence de la bande dessinée est d’avoir une maison d’édition ou du moins des départements spécialisés en bandes dessinées. On a aussi besoins d’autres supports de bande dessinée, tel que des revues. On peut arriver à développer une industrie de l’édition de la bande dessinée à condition qu’il existe une véritable politique nationale du livre. C’est-à-dire avoir une vision de développement qui peut aller sur vingt ou trente ans et que l’on se donne les moyens humains et matériels d’y arriver. Ceci en faisant fonctionner tous les maillons de la chaïne de l’industrie du livre.

Au final, avec la célébration de ce cinquantième anniversaire de M’Quidèch, quel est votre souhait ?
Je souhaite que cette date symbolique de la célébration puisse être le point de départ et le tremplin pour une véritable réflexion pour trouver des solutions afin de permettre à la bande dessinée algérienne de s’imposer au niveau international. Les talents existent et on a les moyens sur tous les plans de faire du neuvième art algérien un art qui peut atteindre le niveau des autres pays dans le monde.