L’ex-président de la Ligue algérienne pour les droits de l’homme (LADH),
Me Boudjemaâ Ghechir dresse un tableau sombre de la situation des libertés dans le pays. Il se dit préoccupé par le recours à l’emprisonnement des journalistes et des activistes du Hirak. Une politique qui va à l’encontre de ce que le président de la République Abdelmadjid Tebboun a promis aux Algériens avant et après son élection, affirme-t-il.

Reporters : Ces derniers jours, des opposants politiques sont condamnés, des journalistes mis en détention et des activistes du Hirak convoqués par la police, comment interprétez-vous ces événements ?
Boudjemaâ Ghechir : Ce qui se passe ces jours-ci en Algérie est préoccupant à plus d’un titre. Nous assistons à des atteintes aux libertés et aux droits des Algériens en pleine crise sanitaire mondiale. On profite de la trêve décrétée par le Hirak pour des raisons sanitaires pour lancer une véritable campagne d’acharnement contre des hommes politiques, des journalistes et des activistes du Hirak. Nous sommes devant une régression terrible des libertés fondamentales chèrement acquises. Avec ces pratiques, nous marquons un retrait en arrière en matière du respect des libertés démocratiques. Il est révoltant de voir des journalistes mis en prison et assister à des procès qui se sont déroulés sans aucun respect des procédures prévues par la loi.

Pourquoi, selon vous, à ce moment précis ?
Il y a deux lectures à faire à cet agissement incompréhensible du pouvoir en cette période exceptionnelle. La première, c’est qu’en Algérie, il existe plus d’un centre de décision. Je dis cela, car le président de la République Abdelmadjid Tebboun s’est engagé à satisfaire toutes les revendications du Hirak, qu’il qualifie de béni, et à rompre avec les anciennes méthodes. Cet engagement tarde à se concrétiser sur le terrain. Pis encore, c’est le contraire de cette promesse qu’on constate sur le terrain. Autrement dit, ce peut-il qu’il existe un cercle au sein du pouvoir qui n’applique pas les engagements du Président ?

Le déroulement du procès de Karim Tabbou a été critiqué par des avocats et des ONG de défense des droits de l’homme, qu’en dites-vous ?
Le procès en appel de Karim Tabbou est scandaleux et restera une tache noire dans l’Histoire de la justice algérienne. C’est une atteinte grave au droit de la défense et une violation des règles les plus élémentaires d’un procès équitable. Cette affaire nous laisse croire que l’indépendance de la justice est encore loin pour devenir une réalité en Algérie. Il reste encore du chemin à parcourir pour arriver à une justice indépendante de toute pression ou tutelle.

Le Syndicat national des magistrats s’est révolté après l’arrestation de l’un de ses membres. Peut-on assister à un nouveau mouvement de protestation dans le secteur de la justice ?
Le Syndicat national des magistrats aurait dû réagir après tout ce que s’est passé lors du procès en appel de Karim Tabbou. Réagir seulement lorsque ses membres sont ciblés ne contribue pas au combat pour l’avènement d’un Etat de droit en Algérie. Le syndicat avait une occasion en or pour faire avancer la revendication relative à l’avènement d’un Etat de droit lors de la grève qu’il a menée avant l’élection présidentielle. Hélas, il a préféré négocier avec le pouvoir sur des questions d’ordre social que de se joindre au peuple qui a, pourtant, soutenu leur mouvement de grève. Le rôle du Syndicat national des magistrats ne doit plus se limiter aux revendications socioprofessionnelles ou corporatistes. Il doit s’intéresser davantage aux questions de l’indépendance de la justice et du respect des droits de l’homme dans le pays.

Que se passera-t-il à la fin de la crise sanitaire ?
Personnellement, je m’attends à de grandes manifestions après la fin de la crise sanitaire. Le peuple algérien constate le recul des libertés et l’incapacité du pouvoir à gérer cette crise. Ces deux éléments ne font qu’accentuer la pression et la colère populaires.