Le journaliste El Kadi Ihsane est lauréat du prix Omar-Ouartilene de la liberté de la presse, qui est attribué chaque année depuis son institution en l’an 2000. Les méritants de ce prix sont des journalistes qui n’ont de cesse de défendre la liberté d’expression ainsi que les droits de l’homme, selon l’épouse du défunt Omar Ouartilène, qui précise que la cérémonie de remise du prix est fixée au 3 octobre, date commémorative de l’assassinat de son mari.

El Kadi Ihsane compte plus d’une trentaine d’années dans le monde du journalisme, ayant débuté durant les années 1980 dans le secteur public, le seul qui existait en ce temps-là, avant l’ouverture du champ médiatique et l’avènement de la presse privée en 1990. Il a commencé son militantisme très tôt, dans le temps où il était déjà dans la presse publique, comme membre du Mouvement des journalistes algériens (MJA), où il «défendait un journalisme de service public et non de servitude politique».
Il porte actuellement un regard assez critique sur la situation des médias algériens en général. Il estime que «la situation de la presse algérienne ressemble à ce qu’elle a été pendant les années Bouteflika. Deux mois et demi depuis le début de la révolution et un mois après le départ de celui-ci, nous avons toujours la même cartographie : c’est un très grand archaïsme systémique». Il explique cela par «le fait que le contrôle s’exerce toujours sur les médias lourds, qu’ils soient publics ou parapublics, considérant que les télévisions privées c’est du parapublic».

Pour une réelle ouverture de l’audiovisuel
Pour El Kadi Ihsane, l’offre médiatique est très en retard, dans le sens où elle n’est pas du tout diversifiée sur les médias lourds. Cela doit être réformé assez rapidement, selon lui, même s’il note au passage être conscient qu’un certain temps est nécessaire pour y arriver. «Il faut une vraie ouverture de l’audiovisuel, avec des cahiers des charges qui permettent réellement de diversifier l’offre des chaînes TV et, enfin, de lancer des radios privées. C’est, en somme, le grand chantier qui attend la révolution du monde des médias». Sur les autres segments de la presse, il relève qu’une bonne partie de la presse papier a été maintenue artificiellement et que le clap de fin est attendu dans les quatre ou cinq prochaines années. Néanmoins, «elle continue à jouer un rôle important». Cette même presse «paye aussi le prix qu’on n’ait pas pu accéder au modèle payant dans la presse électronique, ce qui aurait pu la sauver». El Kadi Ihsane déclare vouloir conclure avec ce qui l’intéresse le plus, la presse électronique, étant lui-même directeur d’un site électronique. Il estime que ce segment connaît un immense retard par rapport à son potentiel, car il n’est «pas seulement marginalisé, mais combattu». Même la création d’un syndicat de la presse électronique a été empêchée, mais celui-ci va se créer formellement, a-t-il fait savoir, ajoutant que les journalistes n’ont pas de carte de presse et les sites pas de publicité. «L’avenir c’est la presse électronique, mais celle-ci ne pourra pas avancer seule, elle devra fusionner avec ceux qui sauront faire le virage dans la presse papier et ceux qui sauront faire évoluer le modèle des télévisions vers des modèles digitaux. Car la télévision, à titre d’exemple, ne peut plus continuer comme avant avec une diffusion via le satellite seulement, il faut une diffusion sur youtube, etc. Aujourd’hui, il y a une convergence vers le digital dont il faut tenir compte et tous les supports media doivent converger vers le digital», apprécie El Kadi Ihsane.
De toutes les façons, poursuit-il, la presse va bénéficier des rapports de forces nouveaux qui viennent d’être créés par le mouvement populaire et s’emparer des nouvelles parts. Il anticipe, par exemple, qu’«on peut avoir demain des radios libres qui n’attendront pas que le cadre institutionnel se mette en place. On verra beaucoup de sites électroniques qui évidemment, eux, n’attendront pas ce cadre-là, et peut-être même des télévisions sur satellite qui ne vont pas attendre que le fantomatique régulateur de l’audiovisuel donne son avis».
Il conclut qu’il faut maintenant une réelle volonté politique pour le changement et une redistribution des cartes. «S’il n’y a pas demain une volonté politique qui va dans le même sens que la redistribution des cartes, ce ne sera pas bien. Car cela donnera lieu à une déperdition d’énergie du moment qu’il faudra se battre contre le politique. Mais ça se fera quand même comme cela s’est fait après octobre 1988».