Près de 500 cibles ont été visées par l’aviation et l’artillerie turques dans le nord de l’Irak et de la Syrie depuis dimanche, a affirmé mercredi le ministre turc de la Défense Hulusi Akar. «471 cibles ont été visées et 254 terroristes neutralisés jusqu’à présent» dans le cadre d’une opération contre des positions de combattants kurdes, a détaillé le ministre. L’appel des Etats-Unis, de la Russie et de l’Allemagne à la retenue ne semble pas pour l’instant entendu par Ankara.

Par Selma Allane
La Turquie a lancé dimanche l’opération «Griffe Epée», une série de raids aériens suivis depuis par des tirs d’artillerie soutenus contre des positions du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) et des Unités de protection du peuple (YPG). Ankara accuse ces deux mouvements – qui ont démenti – d’avoir commandité l’attentat qui a fait six morts et 81 blessés le 13 novembre à Istanbul et menace de lancer une opération terrestre dans le nord de la Syrie pour protéger sa frontière sud.
Selon l’Observatoire syrien des droits de l’Homme (OSDH), ONG indépendante basée à Londres et qui dispose d’un vaste réseau de sources en Syrie, ces frappes ont fait une quarantaine de morts. Mardi soir, des bombardements de l’artillerie turque se concentraient notamment sur la ville emblématique de Kobané, bastion des YPG repris en 2015 aux jihadistes du groupe Etat islamique avec le soutien occidental, selon l’OSDH. Ankara a déjà mené trois offensives d’envergure en Syrie : en 2016 et début 2018 pour repousser de sa frontière les jihadistes de l’EI et les combattants des YPG, puis en 2019 contre les forces kurdes dans le nord-est. Aujourd’hui, le président turc Recep Tayyip Erdogan menace également de lancer une opération terrestre dans le nord de la Syrie.
Mercredi 23 novembre, il a à nouveau déclaré sa «détermination» à intervenir pour sécuriser sa frontière méridionale. «Notre détermination à protéger toutes nos frontières sud (…) par une zone de sécurité est plus forte aujourd’hui que jamais», a lancé le chef de l’Etat.
«La Turquie a les moyens d’aller chercher et de punir les terroristes impliqués dans des attaques contre (elle) à l’intérieur et à l’extérieur de ses frontières», a-t-il martelé devant le groupe son parti AKP à l’Assemblée. D’ici là, a-t-il mis en garde, «nous allons poursuivre nos opérations aériennes sans interruption et nous entrerons sur le terrain des terroristes au moment qui nous semblera opportun». M. Erdogan a précisé ses objectifs prioritaires, citant les localités syriennes de «Tal Rifat, Manbij, Ayn al-Arab ïKobané en kurde, NDLR», afin de sécuriser la frontière sud de la Turquie en établissant une zone de sécurité large de 30 km. La ville emblématique de Kobané a déjà été visée par l’artillerie turque mardi soir.
L’Observatoire syrien des droits de l’homme (OSDH) et des responsables kurdes ont rapporté des frappes de drones en cours mercredi sur de nombreux points de la province de Hassaké (nord de la Syrie), dont une raffinerie de gaz et une station de pompage de pétrole. L’artillerie turque frappe également les environs de la prison de Jerkin à Qamichli, qui détient les détenus jihadistes du groupe Etat islamique (EI), selon les deux sources. «La seule cible des forces armées turques sont les terroristes et les structures appartenant à ces terroristes», a assuré le ministre turc de la Défense Hulusi Akar. «Nous n’avons aucun problème avec quelque groupe ethnique, religieux, ou avec nos frères kurdes ou arabes», a insisté M. Akar.
Les Kurdes, partout perçus comme une menace
Le président Erdogan a réitéré mercredi ses accusations à l’encontre des pays qui leur ont apporté leur soutien aux groupes kurdes, désignant sans les citer les Etats-Unis. «Ces puissances qui nous ont garanti qu’il n’y aurait aucune menace provenant de ces régions sous leur contrôle n’ont pas été capables de tenir leur parole», a-t-il dénoncé. «Par conséquent, nous avons le droit de gérer nous-mêmes nos affaires» en Syrie, a-t-il conclu. Revendiquant la création d’un Kurdistan unifié, les Kurdes sont perçus comme une menace pour l’intégrité territoriale des pays où ils sont installés.
En Syrie, les Kurdes, qui ont souffert de décennies de marginalisation et d’oppression du régime, adoptent au début du conflit en 2011 une position de «neutralité» envers le pouvoir et la rébellion. En 2016, ils proclament la création d’une vaste «région fédérale» dans le Nord, composée de trois cantons, s’attirant l’inimitié des forces de l’opposition et l’hostilité de la Turquie voisine. Le conflit entre le gouvernement turc et le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) a repris à l’été 2015, faisant voler en éclats les espoirs d’une résolution de cette crise qui a fait plus de 40.000 morts depuis 1984. En Irak, les Kurdes persécutés sous Saddam Hussein se soulèvent en 1991 après la défaite de Bagdad au Koweït et instaurent une autonomie de fait. Le Kurdistan irakien se constitue en région autonome selon les termes de la Constitution de 2005, qui instaure une République fédérale. En 2017, les Kurdes votent pour la sécession, contre l’avis de Bagdad et de la communauté internationale. En représailles, le pouvoir central envoie ses blindés reprendre les zones disputées.
L’Iran bombarde également l’opposition kurde iranienne installée dans le nord de l’Irak, en l’accusant d’encourager les manifestations qui secouent la République islamique depuis la mort mi-septembre de la jeune Kurde iranienne Mahsa Amini. Un soulèvement kurde durement réprimé a suivi la révolution islamique de 1979. Le pays affronte depuis des activistes kurdes, qui utilisent des bases situées dans le Kurdistan irakien pour perpétrer des attaques dans le pays. En majorité musulmans sunnites, avec des minorités non musulmanes et des formations politiques souvent laïques, les Kurdes sont établis sur près d’un demi-million de kilomètres carrés. Leur nombre total varie selon les sources de 25 à 35 millions de personnes. Le plus grand nombre vit en Turquie (environ 20% de la population). En Irak, les Kurdes représentent 15 à 20% de la population, en Syrie 15% et en Iran environ 10%. D’importantes communautés kurdes vivent aussi en Azerbaïdjan, en Arménie ou au Liban ainsi qu’en Europe, notamment en Allemagne. n