«Si vous êtes neutres devant une situation d’injustice, c’est que vous avez choisi d’être du côté de l’oppresseur». C’est cette phrase et bien d’autres qui resteront à chaque fois qu’il s’agit de rendre hommage à l’archevêque Desmon Tutu, dernière grande figure de la lutte contre l’apartheid. Le religieux et le militant infatigable des droits humains est mort hier dimanche à 90 ans après une longue maladie. Retiré de la vie publique depuis 2010, son combat était souvent évoqué et honoré dans son pays et partout dans le monde.

Par Kahina Terki
Décédé à l’âge de 90 ans, Desmond Tutu, c’était d’abord un visage presque tout le temps souriant. Quand ce n’était pas le sourire, c’était le rire franc et puissant ou la grimace de l’émerveillement pour un rien, pour un tout : pour l’humain pour lequel il avait le plus grand respect et pour les droits duquel il ne transigeait pas, jamais, sans distinction de races, de couleur ni de sexe.
Lui qui savait ce que c’est que l’injustice et la souffrance, l’archevêque sud-africain n’avait presque jamais la mine triste, sauf une fois en avril 1996 lorsqu’il tomba en larmes à l’écoute du récit d’un rescapé de la prison de Robben Island, venu témoigner devant la commission Vérité et Réconciliation (TRC) les sévices qu’il avait subis. Pour un peu, et bien qu’il y ait eu un parcours différent, on le prendrait pour le double de Mandela avec qui il est revenu au monde à la chute de l’apartheid contre lequel ils ont patiemment et courageusement lutté.
Ce religieux pas comme les autres, petite silhouette et calotte violine qui avait donné à son pays le surnom de «Nation arc-en-ciel» et qui disait ne craindre personne pour dire la vérité, s’était fait connaître aux pires heures du régime raciste en organisant en tant que prêtre des marches pacifiques contre la ségrégation et en plaidant pour des sanctions internationales contre le régime blanc de Pretoria. Son combat non-violent, qui avait été couronné du prix Nobel de la paix en 1984, le conduira après l’élection de Nelson Mandela en 1994 à la présidence de la Commission Vérité et Réconciliation (TRC) pour en faire un «espace où les victimes pouvaient partager l’histoire de leur traumatisme avec la nation», écrira-t-il dans son épais rapport en sept volumes.
Le principe de la TRC est révolutionnaire. Bourreaux et donneurs d’ordre qui le souhaitent y avouent leurs crimes. En échange, ils obtiennent une amnistie mais à la condition que la réconciliation et le pardon ne soient accordés qu’après révélation pleine et entière des faits. Contrairement aux juges du régime nazi, ceux de l’apartheid ne sont pas là «pour juger de la moralité des actions commises, mais pour agir telle une chambre d’incubation, en vue de la guérison nationale, la réconciliation et le pardon», plaide Desmond Tutu. Pour nombre de victimes et d’observateurs, sa vision n’était pas recevable. Mais l’archevêque réfute une justice qui ne serait conçue que comme «une vengeance et une punition par nature». Il prône «une justice qui ne s’intéresse pas tant à punir qu’à corriger les déséquilibres et rétablir des relations brisées».
«Quelle que soit la douleur de l’expérience, les plaies du passé ne doivent pas suppurer», insiste-t-il. «Elles doivent être ouvertes. Nettoyées. Et il faut y appliquer du baume pour qu’elles guérissent». «Dans une démarche d’amnistie, vous dites ce que vous avez fait et en détail. Cela sort de votre bouche. Ca ne partira plus. C’est une condamnation à vie», dira en 2015 l’ex-commissaire de la TRC Dumisa Ntsebeza. L’avocate répondait à ceux qui avaient jugé que l’amnistie était «bon marché» parce que les gens n’allaient pas en prison. Mais la vision défendue par Tutu, d’un pays qui sortirait grandi des séances de psychanalyse collective imposées par sa Commission, a rencontré ses limites.

«Un être humain extraordinaire. Un penseur. Un leader. Un berger»
Après la publication de son rapport, le gouvernement n’a suivi que peu de ses recommandations. Aucune des personnes exclues du champ de l’amnistie, faute d’avoir révélé la totalité de ses actes ou prouvé que ses crimes étaient politiquement motivés, n’a été poursuivie devant un tribunal. Et les officiers ou cadres qui ont choisi de ne pas passer aux aveux n’ont pas non plus été traduits en justice. Quant aux autorités, elles n’appliqueront jamais la taxe sur la richesse proposée par la TRC pour réduire les inégalités abyssales qui, trente ans après la chute de l’apartheid, continuent à miner la société sud-africaine. «La façon dont on gère la vérité une fois qu’elle a été dite définit le succès du processus.
C’est là que nous avons tragiquement échoué», a-t-il amèrement regretté en 2014. L’Afrique du Sud était un patient malade mais son gouvernement a refusé de lui prescrire un traitement plus lourd avant sa complète guérison, écrira-t-il. «Notre âme en reste très troublée». Son grand regret, c’est de n’avoir pas pu voir disparaitre les inégalités socioéconomiques et la corruption contre lesquelles il s’est également battu. «Je n’ai pas combattu pour chasser des gens qui se prenaient pour des dieux de pacotille et les remplacer par d’autres qui pensent en être aussi», dira-t-il en 2013 à l’adresse du gouvernement issu de l’ANC et dans une parole qui a entre autres fait dire hier au président sud-africain Cyril Ramaphosa que l’archevêque était un homme «intègre et invincible». La Fondation Mandela a qualifié sa perte d’«incommensurable»: «C’était un être humain extraordinaire. Un penseur. Un leader. Un berger». «L’archevêque Desmond Tutu était un mentor, un ami et un phare moral pour moi et tant d’autres», a déploré sur Twitter Barack Obama. «Esprit universel, l’archevêque Tutu trouvait ses racines dans la lutte pour la liberté et la justice dans son propre pays, mais était également préoccupé par l’injustice où qu’elle se trouve», a ajouté l’ancien président américain, autre prix Nobel de la Paix.
Le président Uhuru Kenyatta a estimé que «le décès de l’archevêque Desmond Tutu est un coup dur non seulement pour la République d’Afrique du Sud (…) mais aussi pour tout le continent africain, où il est profondément respecté et célébré en tant qu’artisan de la paix.» «L’archevêque Tutu a inspiré une génération de dirigeants africains qui ont adopté ses approches non violentes dans la lutte pour la libération», a-t-il dit. Le pape François s’est déclaré «attristé» par cette perte. «Conscient du service rendu à l’évangile par la promotion de l’égalité raciale et de la réconciliation» dans son pays, le souverain pontife «recommande son âme à la miséricorde aimante de Dieu tout-puissant». Le chef spirituel des anglicans et archevêque de Canterbury, Justin Welby: «Dans les yeux de Desmond Tutu, nous avons vu l’amour de Jésus. Dans sa voix, nous avons entendu la compassion de Jésus. Dans son rire, nous avons entendu la joie de Jésus. C’était beau et courageux.»