Le réalisateur algérien, Larbi Benchiha, s’est consacré ces dernières années à relater dans ses documentaires un pan de l’histoire des essais nucléaires français et leurs conséquences, une histoire faite de souffrances, de maladies génétiques, d’enfants mort-nés ou malformés, de mutations génétiques et de destruction de l’environnement.

Les essais nucléaires en Algérie ont été abordés dans deux documentaires, à savoir «L’Algérie, de Gaulle et la bombe» et «Vent de sable, le Sahara des essais nucléaires». Le réalisateur a également abordé dernièrement les essais nucléaires en Polynésie à travers son documentaire «Bons baisers de Moruroa», maintes fois primé. A l’occasion de son récent passage à Alger, le réalisateur revient dans cet entretien sur sa démarche, ses projets et surtout sur la nécessité d’une «réelle» prise de conscience sur le sujet. «Bon baiser de Moruroa» a reçu le Prix du meilleur film français sur le nucléaire, à New York au mois d’octobre 2018. En 2017, le Prix spécial au Fespaco à Ouagadougou et le grand prix du Festival Uiff de Berlin en octobre 2017.

Reporters : Votre dernier documentaire s’intitule «Bon baisers de Moruroa», pourquoi avoir choisi un tel titre pour un sujet aussi grave ?
Larbi Benchiha : Le baiser en question, c’est le nom que l’on donne au champignon atomique. Ce titre, c’est aussi un clin d’œil. Beaucoup de membres du personnel français sont partis là-bas comme s’ils partaient en vacances. C’était la belle vie, ils étaient bien payés, mais au bout du compte se sont des sacrifiés du nucléaire. Le documentaire aborde les conséquences terribles sur l’environnement et surtout sur le personnel qui travaillait sur ces essais, la population de la région ainsi que leurs descendants.

Les essais dont vous parlez datent de plusieurs décennies, est-ce qu’on peut dire que la question du nucléaire est toujours d’actualité ?

Même si cela peut être considéré comme une question locale en Algérie et en Polynésie, la problématique des essais nucléaires a une dimension universelle et elle est toujours d’actualité. Parce que si par malheur il y a une guerre atomique, s’il y a un accident dans une centrale nucléaire, comme cela s’est passé à Fukushima ou à Tchernobyl, les irradiations ne choisissent pas. Elles ne restent pas à la frontière et tout le monde est impacté. Par exemple, la bombe d’Hiroshima, son impact a été ressenti à des milliers de kilomètres et quand on analyse l’air et les eaux, il y a forcément des particules qui viennent de là-bas.

Lors de vos recherches pour vos documentaires, avez-vous constaté que les gens sont conscients de l’importance de cette problématique ?

Il y a beaucoup de gens qui parlent de cette problématique, il y a même des collectifs, des associations qui existent. Je sais qu’en Algérie, il y a deux associations, mais elles ne sont pas vraiment actives. Par contre, en France, il y a une association qui comptabilise
5 000 membres et qui est redoutable. L’association Aven (Association des vétérans des essais nucléaire), créée au début des années 2000, a réussi énormément de choses y compris obtenir l’indemnisation des vétérans, c’est-à-dire des soldats qui ont participé à ces essais. Les associations ont, par exemple, réussi à faire amender l’article de loi qui disait que si le risque était négligeable il n’y aurait pas d’indemnisation. Aujourd’hui, en France, il y a beaucoup de personnes qui sont indemnisées, c’est dommage qu’en Algérie, les populations locales et ceux qui ont travaillé au niveau des sites ne soient pas indemnisés.

Justement, comment expliquez-vous que les Algériens, premières victimes de ces essais, n’ont jusqu’à présent reçu aucune indemnisation ?

Personnellement, je suis allé au saint des saints poser la question sur ce sujet et on m’a répondu que l’Etat français ne peut pas indemniser aussi simplement que cela les victimes algériennes, car l’Algérie est un pays souverain et cela pourrait insinuer que l’on se mêle des affaires internes d’un Etat. Donc il faut que l’Etat algérien fasse la demande et pour le moment cela n’a pas encore été fait.

Revenons à votre travail, quel a été le déclic qui vous a amené à faire des documentaires sur ce sujet en particulier ?
Je suis Algérien, né en Algérie, où j’ai grandi, fais mes études ici et paradoxalement, je n’avais jamais entendu parler d’essais nucléaires français en Algérie. Pour le découvrir, il a fallu que j’aille en France où je travaille en tant que journaliste à France Télévision sur canal France 3. Un jour, au début des années 2000, on me désigne pour faire un reportage sur un procès au tribunal de Rennes. C’était le procès d’une veuve d’un vétéran français qui travaillait sur les sites des essais nucléaires, mort des suites d’un cancer. Elle portait plainte contre l’Etat français pour empoisonnement de son mari. Je me rappelle qu’à l’époque, le représentant de l’armée française avait dit à la dame que son mari n’était pas mort des radiations, mais parce qu’il était fumeur car il acceptait les cartouches distribuées par l’armée. La dame avait beau affirmer que son mari n’avait jamais fumé, elle a été déboutée. Donc, après l’audience, parmi les gens que j’interviewais, il y avait un expert qui s’appelle Bruno Barillot. Quand il a vu que je ne connaissais pas le sujet, il m’a engueulé en me disant «comment ça, tu es journaliste, tu es Algérien et tu ne sais pas que le programme nucléaire français est né chez toi ?»

Est-ce que c’est suite à cela que vous avez réalisé votre premier documentaire ?

Après cela, j’ai commencé à me renseigner. J’ai essayé de lire sur Internet, mais il n’y avait pas grand-chose, car la plupart des dossiers étaient classés secret défense. Par contre, j’ai trouvé plusieurs ouvrages que Bruno Barillot avait écrits sur le sujet, notamment consacrés aux essais dans le Sud algérien. Et c’est là où j’ai commencé à comprendre les choses et que je me suis intéressé de plus en plus à cette question au point où un jour je me suis dit je vais sur place voir à quoi cela ressemble. Là j’ai pris mon billet et je suis parti à Reggane.

Comment s’est passé votre premier contact sur le terrain de ces essais sur le sol algérien ?

J’ai été très perturbé, car sur place on se rend compte que ces choses ont vraiment existé, cela frise la science-fiction. J’ai rencontré les gens et découvert des choses incroyables. Par exemple, les laboratoires souterrains sont toujours visibles. Ce qui m’a aussi impressionné c’était l’impact des essais sur l’esprit des gens et sur la mémoire locale, c’est très imprégné en eux, c’est comme une histoire fantastique. A partir de là, je me suis dit, il faut que je fasse un film pour parler de cela. J’ai fait un film documentaire qui s’appelle « Vents de sable » et pendant que je faisais ce film, je découvre autre chose aussi. Par exemple, je découvre que la France a fait des essais jusqu’en 1966, cela m’a interpellé car l’Algérie était indépendante. Comment est-ce que l’on permet à une puissance étrangère ennemie de rester en Algérie pour développer encore son arsenal militaire ? Même si c’était une clause dans les accords d’Evian. J’avais rencontré à l’époque, le porte-parole des négociateurs des accords d’Evian, Monsieur Reda Malek qui m’avait dit on ne savait pas ce que c’était exactement. Sauf que j’ai appris plus tard qu’ils étaient très bien informés et il y avait même des Américains qui les conseillaient, donc ils savaient la nature exacte de ces essais. Mais, dans le contexte de l’époque, le but pour les Algériens était d’être indépendants et de Gaulle ne voulait pas lâcher le Sud algérien sans avoir terminé cette première phase d’essais nucléaires, avant qu’il aille les poursuivre en Polynésie. C’est ainsi que j’ai décidé de poursuivre cette thématique à travers mon deuxième documentaire.

Quelle a été votre démarche pour aborder un sujet aussi sensible, occulté à l’époque du discours médiatique et officiel ?

D’abord, dans mon travail, j’ai une démarche où j’ai capitalisé mon expérience d’éducateur auprès de gens compliqués pour tisser un lien de confiance avec les témoins. Les premiers contacts sont des discussions sans caméra et sans même un stylo pour prendre des notes. Lors d’un premier contact, je suis très franc en mettant cartes sur table sur ce que je veux. Cela met les gens en confiance et les amènent à faire des confidences. Lors de la projection de ce film, le représentant de la sécurité de l’armée française m’avait dit : «Je ne suis pas d’accord avec vous, mais je ne peux pas dire que vous avez dit des choses fausses, car tout ce que vous dites dans votre film est vrai.» A travers cela, je veux signaler le deuxième point qui est important dans ma démarche. Pour faire ce genre de documentaire je m’entoure d’experts, à l’instar de médecins et de physiciens présents sur les lieux du tournage. Car il est important pour ce genre de documentaire d’avoir des données scientifiques imparables, sinon vous êtes rapidement discrédité. Quand j’annonce des choses dans mes films, personne ne peut les contester et je n’ai jamais été attaqué ou traîné en procès pour des choses que j’ai dévoilées dans mes documentaires. Dans mes films, vous allez aussi remarquer que je ne fais pas de commentaires. Je le fais exprès, car le plus important pour moi est de donner la parole aux gens afin de raconter ce qui s’est passé.

Après ce premier documentaire, qu’est-ce qui vous a motivé à poursuivre sur le même sujet ?

Ce qui m’a motivé, c’est aussi un autre aspect de ma démarche. Quand je découvre un sujet important et tant qu’il y a des choses à raconter sur ce sujet je continue à le faire. Avant de faire des documentaires sur le nucléaire, j’avais fait des documentaires sur l’exclusion sociale en France, sur des phénomènes de société, avec notamment trois films sur les sans-domicile fixe (SDF) et le mouvement du hip hop. Ensuite, j’ai fait des films sur le cinéma parce que j’avais des choses à raconter. Et c’est la même chose sur les essais nucléaires, je suis à mon troisième documentaire et j’ai encore des choses à raconter. D’autant plus que maintenant il y a des gens qui m’envoient des documents d’une manière anonymes. Ce sont des gens qui ont travaillé dans des archives d’administrations et ont eu un acquis de conscience. Il y a aussi les nouveaux documents des experts. Il faut savoir que les experts ont aussi besoin de gens comme nous. Parce que quand ils écrivent des articles, ils savent qu’ils ne sont pas lus par tout le monde. Mais lorsqu’il y a un film documentaire, surtout s’il passe à la télévision, il a un impact exponentiel et les gens parlent autour deux.

Est-ce que cela suggère que le documentaire contribue à libérer la parole et susciter l’éveil des consciences ?
Oui, d’une certaine manière. J’ai conscience que cela contribue à faire bouger les choses. J’ai aussi conscience que le documentaire, en convergeant avec les énergies des experts et des associations, a permis de faire une certaine pression pour faire évoluer les lois sur les indemnisations. Certes je le fais pour cela aussi, mais pas uniquement. Ce phénomène est une responsabilité collective, celle des artistes, des scientifiques, des politiques. Quand il y a des crimes comme cela, il faut le dire. Et je pense que la France en sortira grandie de reconnaître les effets des essais et de réparer en indemnisant, ou en pensant à aider à construire des centres pour le suivi médical, c’est la moindre des choses. Il faut aussi aider à cartographier toutes les régions où il y a eu des essais, afin de savoir là où il y a les points les plus contaminés et les répertorier. Même s’il n’est pas possible de tout nettoyer, au moins mettre des barrières car les gens continuent à se balader dans ces zones irradiées, mais encore pire, ils récupèrent des matériaux tels que le fer et le cuivre qui sont irradiés. Le plutonium est un poison très mortel et il vit assez longtemps. Il y a aussi un autre point essentiel pour moi, c’est celui de la mémoire.

Pourquoi la préservation et la transmission de la mémoire sont essentielles pour vous ?

La mémoire est essentielle pour que l’on n’oublie pas ce qui s’est passé. Les films accompagnent aussi cette écriture de la mémoire que cela soit l’écriture scientifique ou celle des historiens. Il est important que les jeunes et les futures générations s’approprient leur histoire, que demain, dans cinquante ou dans cents ans, on ne dise pas, par exemple concernant le site de Reggane In Ekker, où il y a eu les essais nucléaires, tient c’est un bel endroit, on va construire dessus un site touristique ou autres projets de ce type.
Il faut que la mémoire reste et soit transmise de génération en génération. Ce qui est dommage, c’est que, pour le moment, rien n’est fait dans ce sens. D’ailleurs, une fois j’ai vu un officiel à In Ikker, et je lui ai dit «vous avez ces laboratoires souterrains, c’est intéressant de les utiliser pour faire un mémorial ou autre chose, pour que les gens sachent ce qui s’est passé et que cela contribue à la construction de la mémoire».
Est-ce dans cet esprit de construction de la mémoire que vous avez également abordé la question des essais nucléaires en Polynésie dans votre dernier document «

Bon baisers de Moroua » ?
Ce n’est pas parce que je suis Algérien que je ne m’intéresse qu’à l’Algérie. Je m’intéresse aussi à cette question des essais nucléaires en Polynésie, et même en France, où en ce moment, je viens de terminer le tournage d’un film sur les mines d’uranium. Pour la Polynésie, j’ai suivi tout simplement, un peu l’histoire de la chronologie des essais nucléaires français. Certes, avant moi, il y avait des gens qui avaient fait des documentaires sur le sujet, mais j’ai apporté un regard un peu nouveau. Mon regard porte sur les conséquences de ces essais sur les humains et l’environnement. Par exemple, à travers les études sur les rats, les scientifiques ont découvert qu’il y avait transmission de la contamination par les radiations, jusqu’à la huitième génération. Pour les humains, on est à la deuxième et la troisième génération, et, apparemment, il n’y a pas de raison que cela s’arrête. Il y a même un biologiste qui m’a dit que la seule manière d’arrêter la transmissions c’est d’éliminer tous les porteurs, c’est terrible comme constat.
Il faut rappeler qu’à l’époque, les Etats-Unis avaient signé un moratoire sur les essais atmosphériques et la France est passée outre. Ils ont donc continué dans les tests, des essais atmosphériques à côté de Reggane, ensuite, ils sont allés à In Ekker faire les essais souterrains. Entre 1966 et 1996, la France a effectué 193 essais nucléaires à Mururoa et Fangataufa en Polynésie française. Quarante-six ont même été réalisés sans aucune protection et dans l’atmosphère, c’est-à-dire en plein air. 150 000 personnes, civiles et militaires, y travaillaient, un tiers d’entre elles étaient bretonnes. Les retombées radioactives ne les ont pas épargnées, comme elles n’ont pas épargné la population polynésienne locale. On est dans une époque où tout est connu sur la toxicité des rayonnements ionisants. Parmi les quarante-six essais dans cet archipel, il y a eu une explosion super puissante qui faisait l’équivalent de 170 fois la puissance d’Hiroshima. Ils ont continué ensuite les essais dans les atolls. C’est pour cela que l’on dit, aujourd’hui, que les atolls sont très fragilisés à cause des explosions et craignent l’effondrement de la barrière de corail. Cela risque de créer un énorme tsunami effroyable sur les atolls.

A travers votre expérience, est-ce qu’on peut dire que les décideurs prennent conscience de ces terribles conséquences ?

Pour que les décideurs prennent conscience de cela, il faut que la société civile s’implique, car elle a un poids important pour une réelle prise de conscience.
La société civile française est très active par rapport à ces questions de nucléaire. Mais pas par rapport au nucléaire militaire. Il faut savoir que la France est le pays le plus nucléarisé par rapport à sa superficie et sa population. Est-ce que cette stratégie d’investir sur l’énergie nucléaire est bonne ? C’est une question très complexe. Le nucléaire tant que cela marche cela ne pollue pas, mais quand cela ne marche pas, cela tue directement. Nous avons, malheureusement, comme exemple le cas des accidents des centrales nucléaires de Tchernobyl et Fukushima. Tout simplement quand un réacteur foire, les conséquences sont incommensurables.

En Algérie, c’étaient des essais nucléaires militaires, quelles ont été les conséquences dans la région ?

Ce que l’on constate en Algérie, c’est que la région est par endroits complètement inhabitable. Les populations de la région de Reggane et des ksour alentour sont exposées évidement à ces irradiations. Maintenant, il faut savoir qu’il n’y a pas d’études scientifiques sur les conséquences de ces essais et il n’y a pas de statistiques. Par exemple, il n’y a pas d’études qui peuvent dire que les personnes habitant cette région de Reggane développent plus ou moins de pathologies à cause du nucléaire que les autres régions où il n’y a pas eu d’essais. On ne peut pas dire qu’à Reggane il y a plus de cancers qu’à Adrar, car il n’y a pas eu d’enquêtes épidémiologiques. Ce genre d’enquêtes demande du temps et du personnel. Dans d’autres pays, cela a été fait, mais pas en Algérie. J’ai l’impression que les Français sont partis et on a laissé les choses en l’état comme si rien ne s’était passé.

Et pourtant, les essais nucléaires en Algérie sont connus, comment expliquez-vous cette non-prise en charge du suivi des conséquences ?

Oui, les faits sont connus et la réalité est là, mais citez-moi un seul nom d’Algérien qui a écrit sur ces questions avant Bruno Barillot, vous ne trouverez pas. Au cinéma, Azzedine Mendour, dans «Combien je vous aime», a juste abordé la question dans une séquence de deux minutes, c’est tout. Il y a aussi Faïza Amokrane, qui a travaillé sur la question dans une œuvre qui a été diffusée. Mais, à part cela, cette question est complètement occultée des travaux de recherches ou cinématographiques. Parmi les cas les plus consternants, je tiens à signaler qu’il y a un oued qui traverse la montagne irradiée, qui est très fertile, et les tribus continuent à faire paître leur cheptel dans ces zones irriguées par cet oued irradié jusqu’à présent.

Mais est-ce ce n’est pas à l’Etat algérien de faire le nécessaires pour éviter cela ?

Certes, c’est à l’Etat algérien de faire le nécessaire mais c’est aussi à l’Etat français de s’impliquer pour réparer ses erreurs. Même si on ne peut pas tout décontaminer, mais au moins informer les gens. Les habitants de la région prennent conscience de cela et ils demandent à l’Etat algérien d’intervenir. Il y a encore un long chemin à faire pour une véritable prise de conscience de la société civile. En attendant, c’est à l’Etat et aux médias d’informer les gens. Je suis persuadé que l’Algérie est un pays qui a les moyens. Il faut absolument informer et sensibiliser les gens et c’est aux intellectuels, aux artistes et aux médias qu’incombe ce rôle.

Vous nous avez parlé d’un documentaire sur les mines d’uranium en France, peut-on avoir plus de détails ?

Le tournage est terminé, on attend le montage. Comme on ce moment, sur France Télévisions on serre les boulons pour des questions budgétaires, on m’a dit qu’il fallait attendre le mois d’avril prochain. En principe, j’aurais dû commencer par ce film, parce que lorsque le projet nucléaire français a été décidé en 1945, la première des choses qu’il fallait faire, c’était de trouver de l’uranium et c’est comme cela que plus de 200 sites d’extraction d’uranium ont été ouverts en France. Après, en France, il y a eu une contestation très forte et c’est à ce moment là que l’Etat français a fermé les mines, pour aller ailleurs. Mais, en fermant les mines, ils ont fait la même chose qu’ils avaient faite en Algérie. Ils ont juste arrêté les mines, planter des arbres et sont partis. Il faut savoir qu’aujourd’hui, la radioactivité aux abords de ces mines est très importante. Il y a des endroits près de zones habitables où les experts ont mesuré qu’il rayonne autant qu’à In Ekker.

Vous parlez de rayonnement radioactif sur le sol français près de zones habitables ?

Oui, pour la plupart, on a même trouvé un endroit à cinquante mètres des habitations qui rayonne d’une manière exponentiel, il ne pouvait pas rayonner plus. C’est-à-dire qu’il rayonne à deux cents miles K/S, c’est énorme, alors que la norme admissible est entre 100 et 160 K/S. Dans les années soixante et soixante-dix, on n’était pas encore conscients du danger donc on a juste clôturé et replanté des arbres. Mais il faut dire aussi, qu’il y a certainement de la mauvaise foi. Certains ont osé dire « vous savez, on leur a enlevé l’uranium qui est radioactif », mais, en vérité, l’uranium avant qu’on le touche, est stabilisé dès que vous le cassez. Il va rayonner pendant des milliers d’années et quand il rayonne, il a 14 descendants qui peuvent être toxiques et destructeurs pour l’être humain et l’environnement.

Avez-vous de nouveaux projets de documentaires ?

Justement, je suis présent en Algérie pour discuter avec des producteurs sur de nouveaux projets de documentaires, dont un consacré aux maladies transmissibles et pathogènes. Maintenant, il faut bien discuter en amont pour que le projet puisse être réalisé. Le projet qui me tient le plus à cœur c’est celui portant sur les maladies transgénérationnelles et les essais d’une base d’essais chimique et biologique, dans la région de Beni Snous et Beni Ounif à Béchar. J’ai beaucoup avancé sur ce projet, j’ai discuté avec des gens qui travaillent sur la base, j’ai tous les documents qu’il faut. Cet aspect reste à creuser et je continuerai à chercher et à creuser. A chaque fois, on découvre de nouvelles choses. Et puis, il y a des documents qui commencent à être déclassifiés. Personnellement, j’ai passé le mois de juillet dernier aux archives françaises à consulter les documents.

Où est-ce que le grand public peut découvrir vos films ?

La plupart de mes documentaires ont été diffusés sur les chaînes du groupe France Télévisions et surtout sur France 3, pour laquelle je travaille. Ceci, en plus de la sélection à différents festivals, j’avais même participé ici en Algérie. Mais je veux souligner que quand on fait des films, on a envie que le public les voit et j’aimerais beaucoup que les films que je fais sur l‘Algérie soient aussi diffusés sur les chaînes de télévision algériennes. Hélas, j’ai déjà proposé mes documentaires, à l’instar de «L’Algérie, de Gaulle et la bombe» à la télévision publique algérienne. Mais cela n’est pas passé, car on m’a répondu que c’était un peu politique et que dès qu’il y a un aspect politique, la télévision publique algérienne préfère s’abstenir de faire passer le film. Il y a quelques années, j’ai aussi fait un film sur le cinéma algérien, que j’ai aussi proposé à la télévision publique et on m’a sorti la même justification. En somme, on trouve mes films documentaires un peu politiques, donc on évite de les diffuser sur les chaînes publiques algériennes. Je respecte ce choix, mais c’est vraiment dommage pour les téléspectateurs algériens.

Pour conclure, quel serait le message que vous avez envie de transmettre, notamment à travers vos documentaires ?

Mon message est un message un peu universel. Avant de mettre en place un projet quel qu’il soit, il faut d’abord que l’humain soit au centre de la réflexion. Car on ne peut pas chercher un développement industriel au détriment de l’humain et de l’environnement. C’est quelque chose d’inadmissible. On ne peut pas aller ailleurs, on n’a qu’une seule terre. Il est donc important avant d’entamer tout projet que l’humain et l’environnement soient des données clés. On ne peut pas continuer à chercher une rentabilité en sacrifiant les gens, leur santé et leur environnement. Maintenant, il faut essayer de réparer ce qui est réparable, je pense que, c’est cela aussi l’urgence. Certes, à l’époque, c’était des apprentis sorciers, mais aujourd’hui, il est crucial d’y remédier et je pense qu’il est important que l’art et les artistes reprennent cette question-là du nucléaire pour l’ancrer dans l’inconscient collectif.