Le 6 octobre 2001, le match amical France-Algérie (4-1) était définitivement interrompu à la 76e minute de jeu après l’envahissement de la pelouse du Stade de France par des supporters algériens. Omar Belbey, titulaire ce soir-là avec les Fennecs (19 sélections), est longuement revenu sur chaque passage de cette soirée qui, 20 ans après, lui laisse encore «un goût amer».
«Ce match France-Algérie, c’était particulier pour moi. Mes parents sont arrivés en France quand ils étaient jeunes et moi je suis né ici (ndlr : à Rouen). Depuis tout petit, mon souhait était d’évoluer avec l’équipe nationale d’Algérie. En cadets, j’avais été sélectionné avec les Fennecs. J’étais parti sans rien dire à mon club. A mon retour, ils voulaient m’envoyer en pré-sélection juniors avec l’équipe de France à Clairefontaine. J’ai dit que je ne pouvais pas y aller et quand on a su que j’avais déjà rejoint la sélection algérienne, ça m’a valu deux mois de suspension.

«Je ressentais de l’excitation»
Avant cette rencontre du 6 octobre 2001, je ressentais de l’excitation. Sur le papier, c’était un gros match, du lourd : tu jouais le champion du monde et d’Europe.
Tous les joueurs français évoluaient dans les plus grands clubs européens à l’époque. C’était un défi pour nous de se jauger face à eux. Mais d’un autre côté, il y avait aussi de l’appréhension.
A l’approche du match, on sentait que ça puait l’embrouille. Les médias écrits et télévisés venaient nous interviewer à notre hôtel. Par rapport aux questions posées, on sentait que ce n’était plus du domaine sportif. On rentrait dans un contexte politique. La guerre d’Algérie était évoquée. Nous, on était là pour jouer au football, pas pour faire de la politique. L’atmosphère était pesante et ça m’a beaucoup dérangé.
Avant de rentrer sur le terrain, on se sentait épiés, regardés, jugés même. Au moment des hymnes, ça faisait bizarre de voir que celui de l’Algérie était repris par la quasi-totalité du Stade de France et que l’hymne du pays qui recevait, à savoir la France, était sifflé. Ces sifflets, je les ai mal vécus. C’était un manque de respect. Je me suis dit que je n’aimerais pas qu’on siffle l’hymne algérien. Moi, j’ai la nationalité algérienne et française. J’ai opté pour l’Algérie car c’était mon souhait étant plus jeune.
Sur le match en lui-même, c’était compliqué car on avait affaire à l’équipe de France, une formation très bien rodée. Nous, notre équipe se mettait peu à peu en place à l’époque. Notre gardien n’était pas dans un bon jour. On avait pris deux buts casquette. Après, il n’y avait rien à dire, ils étaient supérieurs à nous. Même si, à mon sens, le score (4-1) ne reflétait pas totalement le contenu du match, car on faisait bonne figure…
Dans le public, dès que les joueurs algériens faisaient deux passes, c’était des «olé olé», et quand les Bleus avaient une conservation un peu longue, ils se faisaient siffler. Tu avais beau être dans ton match, tu ne pouvais pas faire abstraction de tout ça. Cela rajoutait un problème au problème déjà existant.

«Ça nous a mis hors de nous»
Quand j’ai vu la première personne traverser le terrain, je me suis dit : mais qu’est-ce qu’elle fout là ? Je me souviens encore comment elle était habillée tellement ça m’avait marqué : une espèce de bandana, un tee-shirt de l’équipe nationale et un jean clair. Les stadiers l’ont rattrapé puis ensuite ç’est rentré de partout. On est passé d’acteurs à spectateurs. Les rôles s’étaient inversés. Puis après, c’est devenu ingérable.
Lilian Thuram avait chopé un mec en lui disant qu’il faisait n’importe quoi. «Tu leur donnes raison», répétait-il, en référence aux gens qui disaient que le match craignait. Ensuite, je rentre au vestiaire, je suis derrière deux joueurs de l’équipe de France, dont je tairai les noms. L’un d’eux dit : «On savait que ça allait se passer comme ça avec eux».
Dans notre vestiaire après le match, c’était la désolation. On se dit qu’on va prendre cher. Et les événements de ce match ont automatiquement rejailli sur l’élection présidentielle de 2002 (ndlr : Jean-Marie Le Pen avait été qualifié pour le deuxième tour). Envahir le terrain, c’était une revendication. Mais ils n’ont pas compris qu’ils rajoutaient une sauce à tous leurs problèmes. Ces gamins se sont servis de ce match pour manifester leur haine contre la société. Vingt ans après, j’ai toujours ce goût amer dans la bouche.
Le dicton black-blanc-beur de 1998 ? C’était de la poudre aux yeux. Ce 6 octobre, on est retombé dans les travers d’avant. Là, il s’agissait de jeunes issus de l’immigration qui revendiquaient des problèmes qu’ils traversaient dans un pays où ils ne se reconnaissent pas. Cet envahissement de terrain, c’était prémédité, cela ne s’est pas fait d’un claquement de doigts. Je leur en ai énormément voulu car ils nous ont ridiculisés (il insiste sur chaque syllabe) aux yeux de tous. Ces supporters ont donné le bâton pour se faire battre. Et nous battre nous en même temps. Ça nous a mis hors de nous. Car l’Algérie, ce n’est pas ça.

Des titres costauds pour un match de foot
Ce match aurait-il dû avoir lieu ? Oui, mais sans tous les à-côtés qui n’avaient pas lieu d’être. Dans les médias, il y a eu des titres costauds pour un match de football, c’était limite si on partait à la guerre. Tout ça a été remis sur le tapis pour faire monter la sauce. Alors que ça restait du sport. Les enjeux de ce jour-là étaient plus politiques que sportifs. Nous en 1962 (ndlr : l’année de l’indépendance de l’Algérie), on n’était pas nés. Ce qui s’est passé avant, on nous l’a raconté mais on ne l’a pas vécu.
Enfin, faut-il organiser un nouveau match entre ces deux équipes ? Prochainement, ça va être compliqué vu le contexte entre les deux pays, avec notamment la France qui a réduit le nombre de visas pour l’Algérie. Ça crée des désaccords politiques et dans ces conditions, ce n’est pas l’idéal pour réorganiser un match. Après, pourquoi pas dans plusieurs années. Ce match, il faudrait l’organiser en Algérie. Les deux pays ont une histoire commune. Il s’est passé ce qu’il s’est passé, mais il y a un lien entre la France et l’Algérie.»