L’ancien chef de l’Etat est décédé jeudi 17 septembre dans sa résidence médicalisée de Zéralda à l’âge de 84 ans. L’homme, qui sera inhumé au cimetière d’El Alia, a eu un parcours politique exceptionnel et fascinant. Il s’en va en laissant de lui l’image d’une personnalité dévorée par le démon du pouvoir et en léguant au pays un bilan très éloigné des ambitions fortes qu’il avait affichées au début de ses vingt ans de règne, désormais livré au jugement de l’histoire.

PAR NAZIM BRAHIMI et Lyes Sakhi
En attendant d’avoir de plus amples informations et d’indications sur son décès, l’ex-chef de l’Etat était en résidence médicalisée à Zéralda depuis plusieurs années, une résidence d’Etat devenue symbole de sa déchéance politique définitive. Une fin de règne dramatique qui eut lieu le jour où, «convaincu» par le commandement suprême de l’institution militaire sous la pression d’une rue algérienne qui ne voulait surtout pas entendre parler de son projet de 5e mandat, il signa le 2 avril 2019 sa démission en présence de l’ancien président du Conseil constitutionnel, Tayeb Belaïz, sous l’œil cruel de la caméra de la télévision publique.
Le 3 avril, il publiait sa lettre d’adieu aux Algériens, une lettre unique dans les annales de la politique en Algérie et celles de la présidence de la République depuis 1962. «L’erreur étant humaine, je vous demande pardon pour tout manquement, par une parole ou un geste, à votre égard», écrivait-il dans cet «ultime message» que son successeur, le président Tebboune, semble avoir bien reçu en décidant de lui consacrer un hommage obituaire dont on retient depuis hier le choix de mettre les couleurs nationales en berne trois jours durant en signe de deuil officiel, en attendant d’assister aux funérailles qu’on ne manquera pas d’observer dans leur moindre détail.
C’est que le disparu n’est pas n’importe qui et son parcours n’est pas banal non plus. S’il a été à l’issue de ses vingt ans de pouvoir, l’homme qui s’est mis à dos une majorité de l’opinion algérienne qui n’acceptait pas qu’il se présente en 2019 pour un 5e mandat, alors qu’il avait assumé les 3e et 4e mandat dans un état de santé qui ne lui permettait d’assumer la charge suprême de diriger le pays, il a été aussi l’une des personnalités nationales les plus marquantes en soixante ans d’indépendance.
Son parcours, erratique durant la décennie 1980, lui a permis d’être le contemporain de tous les chefs d’Etat algérien depuis Benbella jusqu’à Zeroual en passant par les présidents du HCE, Boudiaf et Kafi, jusqu’à ce qu’il accomplisse lui-même son destin national et n’occupe la résidence d’El Mouradia, un lieu qu’il a, semble-t-il, selon ses biographes, ses amis et ses adversaires toujours convoité. Durant les six décennies qu’il a entamé comme jeune ministre à l’âge de 26 ans jusqu’à son abdication à l’âge de 82 après s’être forgé une réputation de compagnon pas comme les autres du président Boumediene, il a tout vu de l’Algérie et des transformations bonnes ou mauvaises, mais considérables, qu’elle a connues et auxquelles il a profondément contribué à travers un bilan aussi contrasté et aussi âprement discuté que l’itinéraire clivant qu’il a poursuivi. Il a évolué dans un monde éveillé aux luttes nationales et au non-alignement avant de prendre dès la chute de l’URSS au début des années 1990 la trajectoire en cours vers un ordre encore plus complexe et aux perspectives davantage inquiétantes, notamment en ce qui concerne notre sous-région Maghreb-Sahel.

Une politique de rapport de forces
Bouteflika aura été le seul chef d’Etat algérien à avoir quitté ses fonctions sous la pression populaire après avoir incarné l’amour du pouvoir jusqu’à son paroxysme et jusqu’à l’abus. Il aura été celui qui aura mis sous tension le régime en place, en menant dès son investiture une politique de rapport de forces avec l’armée et en particulier avec les «services» au nom d’une conviction sur laquelle il a laissé une formule devenue célèbre : «je ne suis pas un trois-quarts de président».
C’était au tout début de son règne dont la fin a été plus problématique, incitant l’état-major de l’armée à le pousser à la sortie pour satisfaire la demande du hirak, mais sans parvenir à la normalisation souhaitée. Aujourd’hui, encore, le président Tebboune, non sans réflexe répressif, gère encore les conséquences de cet ébranlement et cherche encore les moyens de faire revenir le pays à la période d’avant le 22 février 2019. Un paradoxe quand on sait que Bouteflika a été l’artisan politique de la normalisation post «guerre civile» en soumettant, septembre 1999, son projet de loi pour «la Concorde civile» à la voie référendaire, plébiscité à 90 % de votants. Une démarche qu’il réédita en août 2005, soit au début de son deuxième mandat (2004-2009) lorsqu’il annonce un nouveau référendum sur la «Charte pour la paix et la réconciliation nationale», donc six ans après l’adoption de la loi sur la «Concorde civile» en 1999.
Ce paradoxe est à l’image de son bilan chaotique et, tout compte fait, en contradiction avec ce qu’il écrivait dans sa lettre d’adieu aux Algériens avec la conviction d’avoir contribué à «ce que l’Algérie ait amorcé le 21e siècle en étant dans une situation meilleure». Au vu des atouts dont il disposait au tout début de son pouvoir, cela aurait été possible pour lui de la placer durablement dans une position favorable à l’échelle interne et par rapport à son environnement extérieur. Vingt après, il serait absurde d’affirmer que le pays se porte bien.