L’ancien archevêque d’Alger Henri Teissier est mort hier dans un hôpital lyonnais en France à l’âge de 91 des suites d’un AVC. Homme de religion et de culture, arabisant et passionné par l’Emir Abdelkader, Mgr Teissier a fait de sa vie une déclaration et une confession d’attachement à l’Algérie, dont il est citoyen depuis 1966. Un serment d’ouverture aux autres sans jamais faillir devant le malheur et la souffrance qu’il a vécus durant les années 1990 et le « martyr » des religieux catholiques, un sacrifice qu’il n’a jamais voulu distinguer du prix payé par les Algériens durant la décennie noire. Il reposera dans sa terre algérienne.

Par Lyes Sakhi
Grande figure de l’Eglise catholique d’Algérie, engagé dans le dialogue des religions et des cultures, Monseigneur Teissier a fait de sa vie un parcours extraordinaire au service de sa foi, de la connaissance et de l’amour d’autrui. Une existence exemplaire à laquelle le Premier ministre Djerad a rendu hommage hier. Avec la mort de l’ancien archevêque d’Alger, Henri Teissier, c’est une figure algérienne et de l’église d’Algérie de premier plan qui vient de s’éteindre. Il est décédé hier au petit matin, à Lyon, à l’âge de 91 ans, ont indiqué ses proches au quotidien parisien La Croix. Plus tard, l’archevêque d’Alger a confirmé l’information de sa disparition dans un communiqué (lire document) parvenu à notre rédaction hier en début d’après-midi.
Monseigneur Teissier est décédé à Lyon, où il séjournait depuis son départ d’Alger en automne 2018, période depuis laquelle ceux qui avaient l’occasion de le croiser de temps à autre lors de ces passages au centre d’Etudes diocésain des Glycines, à Alger, s’inquiétaient de ne plus l’apercevoir et d’avoir le plaisir toujours renouvelé de discuter avec lui. Le défunt avait une capacité d’écoute et une curiosité extraordinaires des petites et des grandes choses de la vie, religieuses ou pas.
Dans un communiqué à ses amis et aux lecteurs qui le fréquentent, le centre diocésain, qui a ouvert un livre de condoléances qui sera remis à la famille du défunt, a indiqué hier en milieu de journée que Mgr Teissier « a été rappelé à Dieu, le 1er décembre 2020 à 6 heures ». « A la suite d’un grave AVC, il avait été conduit au service de réanimation de l’hôpital Edouard-Herriot (Lyon ndlr). Sa famille, ses nièces Isabelle et Caroline et son neveu Jacques, avec un autre ami, ont pu le veiller toute la nuit, et prier à ses côtés », a-t-il été ajouté dans ce communiqué.
« Nous sommes très tristes mais nous rendons grâce pour sa riche vie donnée à Dieu, à l’Eglise, à l’Algérie. Père Teissier, « l’ami indéfectible », a tant donné à l’Algérie, devenue sa patrie d’adoption, depuis la guerre de libération, l’indépendance du pays, la traversée des années noires et jusqu’à aujourd’hui. Il a aussi été le pasteur d’une église toute entière donnée au peuple algérien », lit-on encore dans cet avis de décès et d’hommage.
Mgr Teissier a été le témoin de tous les grands bouleversements de l’Algérie contemporaine sur près de soixante-dix ans d’histoire. Ce Lyonnais, issu d’une famille originaire de Skikda (ex-Philippeville), est arrivé à Alger durant l’été 1951 où il effectue un stage d’un an dans une usine de planchers préfabriqués et dans la paroisse d’Hussein Dey. Il vérifiera la solidité de sa vocation au côté du père Jean Scotto, pied-noir engagé en faveur de la cause nationale. Ordonné prêtre pour le diocèse d’Alger en 1955, il embrasse cette cause et obtient la nationalité algérienne en 1966 en même temps que le cardinal Léon-Etienne Duval, autre grande figure de l’église d’Algérie qui s’était prononcé pour l’autodétermination et l’indépendance en 1962.
En 1966, le cardinal Duval le charge de créer le Centre d’études des Glycines qu’il dirige jusqu’en 1973. Pour l’histoire, ce centre était installé à Kouba où se trouve actuellement le ministère des Ressources en eau avant qu’il ne soit déménagé dans ses locaux actuels non loin de la place Addis-Abeba.

Un homme de dialogue
En 1972, une année avant qu’il ne quitte la direction du centre diocésain, il est nommé évêque d’Oran, en 1980 il devient évêque coadjuteur d’Alger, puis succède, en 1988, au cardinal Duval comme archevêque d’Alger. Cette période qui s’étalera sur la décennie 1990 sera, comme on le sait, celle de la tourmente et du sang, une décade noire au bilan humain lourd ; des milliers d’Algériens seront tués ou massacrés. Des religieux chrétiens dont son ami Père Pierre Claverie sera assassiné le 1er août 1996 dans un attentat islamiste à Oran. Entre 1994 et 1996, des catholiques seront tués, « 19 martyrs » dont les 7 moines de Tibhirine, pour lesquels il lance avec les familles des « martyrs » l’idée de leur béatification. C’était en 2000, lorsqu’il fut invité par le Pape Jean-Paul II à la célébration au Colisée à Rome pour « les martyrs du XXe siècle »
Les « martyrs » seront béatifiés par le Pape François et la cérémonie aura lieu le 8 décembre 2018, au sanctuaire de Santa-Cruz à Oran. Une célébration qui vient couronner une vie toute entière donnée à l’Eglise et à l’Algérie. Mais également au dialogue des cultures et des religions, comme l’a souligné, hier, le Premier ministre Abdelaziz Djerad qui a salué en lui son attachement à l’Algérie et sa connaissance en tant que parfait arabisant de la vie et de l’œuvre de l’Emir Abdelkader, une des grandes passions de sa vie, disait-il à chaque occasion de débat sur le dialogue islamo-chrétien ; qu’il ne l’a jamais quitté depuis la découverte à la fin des années soixante d’un manuscrit de l’Emir au domicile algérois de son ami, l’ancien maire d’Alger avant 62, Jacques Chevalier.
« Mgr Teissier faisait partie de ces grands hommes de foi qui respectent l’autre, qui se sont mis à l’école des peuples et de leur pensée, ne cherchant pas à les détourner de leur foi originelle », a témoigné pour sa part à l’APS Mustapha Cherif, ancien ministre et lauréat du prix Unesco du Dialogue des cultures. Le qualifiant d’« ardent défenseur de l’amitié islamo-chrétienne », il a noté que Mgr Tessier, passeur entre les deux rives, a « toujours œuvré pour le vivre ensemble et en paix ». Il a en outre affirmé avoir fait la connaissance de « ce passeur entre les deux rives » à Cordoue (Espagne) en 1974, lors d’un colloque international islamo-chrétien. A ce propos, Pr Mustapha Cherif a fait savoir que « sur intervention de Mgr Teissier auprès de l’évêque de Cordoue, le groupe de participants musulmans a été autorisé à célébrer la prière du vendredi au sein de la célèbre Mosquée de Cordoue », ce qu’il a qualifié d’« événement unique ».
De son côté, le secrétaire général au Haut-conseil islamique (HCI), Bouzid Boumediène, a qualifié Mgr Teissier d’« Algérien nationaliste ayant œuvré durant toute sa vie pour la promotion des valeurs humaines ». Mgr Teissier a su contribuer profondément à instaurer un climat de tolérance et de dialogue entre les différentes communautés », a ajouté M. Boumediène, insistant sur le fait que « cette grande personnalité religieuse a choisi de rester en Algérie durant la décennie noire ».

Entretien réalisé en juin 2014 avec Mgr Henri Teissier

Entretien réalisé par K. Boumerdassi
Reporters : Dans une circulaire confidentielle aux prêtres, datée du 7 octobre 1956, l’archevêque d’Alger, Léon-Etienne Duval, se montre favorable à une «autodétermination du peuple algérien», ce qui lui a valu le surnom de «Mohammed Duval» de la part de ses détracteurs. Vous partagiez sa position pro-indépendantiste. Quel est le cheminement qui a fait de vous un chrétien libéral favorable à l’émancipation de l’Algérie, dans un pays où la majorité des chrétiens était pour l’Algérie française ?
Henri Teissier : Ce qui a été déterminant pour moi ça été l’année que j’ai passé chez le père Scotto en 1951 et 1952, donc avant même le déclenchement de la Révolution, car le père Scotto était en lien avec des gens que j’ai retrouvé après, comme Pierre Chaulet, Pierre Colonna, Pierre Roche, Maître Popie, comme les responsables de Vie nouvelle. Il avait fait venir la Mission de France en 1948 ; il y avait donc dans cette paroisse d’Hussein Dey, dès les années 50, un milieu qui s’efforçait de comprendre que la situation faite à la majorité de la population était indigne, en particulier en ce qui concernait Hussein Dey, avec toute une série de bidonvilles. Dans un de ces bidonvilles, habitait l’un des prêtres d’Hussein Dey, qui s’appelait le père Malmenaide ;

il avait une petite pièce de 2,5 m de long sur 2 m de large ; c’est là où il dormait et puis, il y avait un petit dispensaire où il accueillait les gens. Dans un autre bidonville de ce secteur qui, à l’époque, s’appelait Berardi et maintenant Boubsila, il y avait une assistante sociale, Marie-Renée Chenay, qui est restée là-bas jusqu’en 1957, date à laquelle l’Etat français ne lui a pas permis de revenir en Algérie, alors qu’elle était partie en vacances. C’est aussi des gens qui allaient devenir des libéraux comme les Galice et d’autres que j’ai rencontré là ; mais, aussi des gens qui étaient dans la société européenne et qui avaient conscience que des évolutions étaient nécessaires, comme Jacques Chevalier, qui était aussi un ami du père Scotto. Donc, c’est plutôt à cette période-là que j’ai pris conscience des choses, parce qu’après, de 1954 à 1956, j’étais à Paris où je terminais ma licence de théologie et puis mon diplôme d’Ecole nationale des langues orientales. Et ensuite, de 1956 à 1958, Monseigneur Duval avait accepté que je parte en Egypte pour apprendre l’arabe, donc je me suis trouvé un peu loin des réflexions qui se sont développées entre 1954 et 1958. J’ai découvert la revendication algérienne à travers la revendication de dignité du monde arabe qui était exprimée par Gamal Abd el-Nasser. Je suis arrivé en Egypte en novembre 1956 ; c’était deux jours avant la triple agression franco-anglo-israélienne. Et j’ai vécu à partir de la presse égyptienne tous ces événements. Donc, c’est par la suite, en rentrant en 1958 que j’ai découvert les engagements du cardinal Duval. Je n’ai pas vécu l’évolution de 1954 à 1958 de l’intérieur de la société algérienne ; je l’ai vécu à partir de l’évolution du monde arabe. Quand je suis revenu en Algérie, c’était l’été 1958 ; c’était quelques jours après l’unité qui n’a pas duré, mais qui venait d’être proclamée entre l’Egypte et la Syrie ; on s’attendait à ce que l’Irak adhère à cette unité, parce que c’était la fin de la royauté en Irak et on pensait que la Jordanie, qui était en difficulté à cause du problème palestinien, pourrait suivre. Le Yémen avait suivi. Donc, il y avait à ce moment-là une espèce d’espérance de la reconstruction d’une nation arabe qui n’a pas duré longtemps puisque six mois après, la Syrie et l’Egypte se sont séparés.


Moi, c’est dans ce contexte-là que je suis revenu à Alger, mais quand je suis revenu, les changements fondamentaux étaient en cours puisque De Gaulle était revenu au pouvoir en mai 58 ; il avait exprimé assez vite une autre attitude que celle qui était donnée par les pouvoirs antérieurs, Guy Mollet, etc. Donc je ne peux pas dire que j’ai suivi les positions du cardinal Duval de près à ce moment-là. Je n’ai découvert la réalité de la torture qu’à travers des articles du Monde en 1956, en Egypte. J’ai écrits au député MRP de Paris pour lequel j’avais voté en disant que c’était impossible pour moi de me reconnaître dans une formation politique qui n’aurait pas dénoncé et arrêté la torture. On m’a répondu que c’était des cas exceptionnels… C’est vraiment en rentrant en 1958 que j’ai découvert la réalité algérienne.

Dans une déclaration après l’Indépendance du pays, Léon-Etienne Duval affirme : «L’Eglise, comme elle se doit, a choisi de ne pas être étrangère, mais d’être algérienne.» Que vous inspirent ces propos et qu’est-ce qui fait, selon vous, aujourd’hui, que l’Eglise d’Algérie est définitivement autre chose que le reliquat et le prolongement d’une Eglise coloniale ?
C’est tout à fait clair que Monseigneur Duval, par les positions qu’il avait prises, depuis janvier 1955, où il a condamné la torture, et tout au long de la Guerre d’Algérie, y compris la lettre qu’il avait fait lire après le putsch des généraux de 60, a accompagné notre cheminement vers l’indépendance. Mais, il y avait aussi d’autres groupes, dont on n’a pas suffisamment parlé. Il y avait en particulier un père jésuite qui s’appelait le père Delanglade, qui avait fondé en 1960 un groupe qui s’appelait l’Association d’études. Dans ce groupe, qui était ouvert principalement aux prêtres d’Alger, puis à quelques laïcs, on essayait de réfléchir par avance à ce que serait l’évolution de l’Algérie vers l’indépendance. Il y avait deux cercles d’études, l’un qui était sur comment réagir devant les excès de l’OAS et, puis l’autre, qui était comment imaginer la place de l’Eglise dans la société algérienne après 62. Moi, j’appartenais à ce deuxième groupe. On n’a pas vécu les choses comme une rupture absolue, parce que les institutions chrétiennes sont toutes restées en place après 62, avec cette différence que c’était des Algériens qui se trouvaient les utiliser. Par exemple, les écoles, les dispensaires, les hôpitaux, les centres de formation professionnelle, les ouvroirs, les garderies, les jardins d’enfants et tout ça, s’est trouvé en quelques semaines vidé des Européens qui les utilisaient et remplis avec des Algériens. Et à ce moment-là, on a été pris, comme tous ceux qui se trouvaient dans la société algérienne, par l’activité frénétique qui était nécessaire pour répondre à tous les besoins de la société. Il y avait donc eu le départ de 700 000 Européens, de toute la communauté juive. Il y avait eu la saignée de toutes les victimes de la Guerre de libération. Donc, il y avait besoin de cadres partout. Alors on s’est mobilisé. Quand le cardinal a répondu à une interview du Monde en lui disant : «En Algérie, l’Eglise n’a pas choisi d’être étrangère, mais algérienne», ça correspondait vraiment à ce que ceux d’entre nous, qui avaient décidé de rester en Algérie, voulaient vivre. C’était déjà ce qu’on vivait, notamment, à travers ces institutions de service de l’Eglise. Mais aussi, par l’accompagnement que l’on faisait des coopérants car ces Européens d’Algérie qui étaient partis ont été, pas dans le même chiffre, mais d’une manière quand même importante, remplacés par ces coopérants. Et ces derniers, ils arrivaient en Algérie sans connaître l’Histoire ni la culture et on avait à les accompagner. Je ne prends qu’un seul exemple, c’est celui des instituteurs. Il y avait des milliers d’instituteurs français qui sont arrivés à l’Indépendance pour remplacer tous les instituteurs européens d’Algérie qui étaient partis. On avait repris un mouvement français qu’on avait appliqué à l’Algérie qui s’appelait les équipes enseignantes. On avait fait une petite revue qui s’appelait Avec, dans laquelle on leur donnait la connaissance des principaux auteurs algériens connus à l’époque, comme Mouloud Feraoun, Mouloud Mammeri, comme Mohammed Dib, comme Assia Djebar, etc. On les aidait à découvrir les réalités de la société algérienne, comme l’islam, comme les fêtes, l’Aïd el-Sghir, l’Aïd el-Kbir, Ramdane et puis, les réalités politiques. D’ailleurs, cette petite revue, on doit l’avoir encore dans les archives. Donc, ces instituteurs qui, en France, assuraient leur métier dans une relation à des enfants français ou européens, se trouvaient tout d’un coup devant des classes entières d’enfants algériens qui avaient un autre milieu familial, une autre culture. Bon, autrement dit, notre implication dans la société algérienne ce n’était pas simplement à travers les institutions de l’Eglise qui se trouvaient remplies par des Algériens, mais aussi, à travers l’accompagnement des coopérants chrétiens qui cherchaient à comprendre l’Algérie. Et on peut dire que dans les premières années de l’Indépendance, beaucoup de ces coopérants avaient vraiment le désir de participer à la construction de l’Algérie. Il y avait aussi la formation des cadres algériens. Par exemple, dans nos écoles, on avait dû, comme l’Etat algérien lui-même l’avait fait, recruter des jeunes qui souvent n’avaient que le brevet et qu’il fallait conduire au bac. On les appelait des moniteurs, puis ensuite des instructeurs, avant qu’ils soient des instituteurs. J’ai eu l’occasion de faire pendant plusieurs années, des cours d’histoire et de géographie en arabe à ces jeunes qui travaillaient dans nos écoles, pour leur enseigner leur propre histoire, leur propre géographie. Autrement dit, la phrase du cardinal Duval consacrait ce qui était devenu en fait notre vie, un engagement dans l’Algérie qui se construisait à ce moment-là avec toutes les bonnes volontés.

A la fin des années 60, vous vous inscrivez en 3e cycle d’histoire à l’université d’Alger et vous préparez une thèse sur un manuscrit inédit de l’émir Abd el-Kader. Vous avez dû abandonner ce travail lorsque vous avez été nommé évêque d’Oran, en 1972. D’où vous vient cette passion pour l’émir ?
C’est un petit peu un hasard qui a fait que Jacques Chevallier, que je connaissais, m’a invité un jour, je pense que c’était en 1967, à aller chez lui pour étudier une caisse de documents qu’il avait, et dans cette caisse de documents, j’ai trouvé plusieurs lettres de l’émir qui étaient signées et qui étaient reconnaissables à son écriture. J’ai trouvé des lettres d’Ismaïl Urbain ; j’ai classé ça, je l’ai mis à part ; Jacques Chevalier l’a donné à la Bibliothèque nationale. Et j’ai trouvé ce manuscrit. J’avais eu auparavant une licence de lettres classiques, de français-latin-grec, avant d’entrer dans mes études de théologie, j’avais eu une licence de philo. Puis, après, quand j’étais parti au Caire, je n’ai pas pu passer le diplôme parce que les relations diplomatiques étaient coupées entre la France et l’Algérie. Je suis revenu ici. J’étais responsable de tous les mouvements, les institutions chrétiennes, etc. J’étais trop pris. Et puis, en 66, le cardinal Duval m’a demandé de créer ce qui est devenu aujourd’hui le centre des Glycines, mais qui, à l’époque, était à Kouba. Et donc une structure qui devait exprimer l’attention de l’Eglise pour la culture arabe. Alors, au même moment, en 1967, je découvre ce manuscrit de l’émir. Quand j’ai été nommé en 1966 à Kouba, j’ai dit, bon je n’ai pas de diplôme d’arabe, je vais passer un diplôme. J’ai hésité à le faire à l’université d’Alger, je ne pouvais pas aller au cours. Autant m’inscrire à Aix et y aller uniquement pour passer les examens. Comme j’avais fait de l’arabe au Caire, que j’en avais fait aux Langues O à Paris, j’ai passé facilement les examens, mais c’était plutôt pour couvrir ma responsabilité, parce que j’étais responsable d’un centre où on enseignait l’arabe. Mais à partir du moment où j’ai découvert ce manuscrit, Jacques Chevalier m’en a donné une photocopie que j’ai toujours là. Je me suis inscrit en groupe de 3e cycle, sous la direction de Saadallah. Mais, en vérité, je n’étais pas suffisamment armé pour publier un manuscrit parce que c’était écrit en écriture maghrébine ancienne, ce qui était déjà difficile à lire. Il fallait d’abord commencer par le lire, ensuite éclairer tout le contexte, etc. si bien que ça a traîné, 69, 70, 71… C’est en 72 qu’on m’a annoncé que j’étais nommé à Oran. Je me suis dits que je n’aurai plus le temps de faire un travail scientifique ; j’ai renoncé à publier ce manuscrit qui a d’ailleurs été publié par la suite par trois chercheurs algériens. Mais, j’ai quand même, en arrivant à Oran, utilisé le travail que j’avais faits sur ce manuscrit pour en publier la sixième partie qui concernait les relations islamo-chrétiennes. Je l’ai publié dans une revue qui commençait juste dans cette année-là, 1974, une revue qui s’appelle Islamochristiana, qui était la revue scientifique de l’Institut pontifical d’études arabes et islamiques, à Rome, revue qui tire toujours et qui est la revue catholique, avec celle du Caire, la Midéo, la plus sérieuse du point de vue de l’étude du patrimoine arabo-musulman et aussi du point de vue de la relation entre chrétiens et musulmans. Donc, j’en ai quand même tiré ce chapitre 6 et puis, surtout, à partir de là, j’ai commencé à m’intéresser à l’émir Abd el-Kader. Comme j’arrivais à Oran, j’ai été très vite à Mascara ; j’ai été à Sidi Kada où était le passé de la famille de l’émir Abd el-Kader ; où est enterré Si Mahieddine, son père, et puis, à La Guetna, à côté de Oued el-Hammam où il y avait la petite école coranique où il avait fait ses études. Et je me suis trouvé progressivement associé à un certain nombre de rencontres qui se faisaient sur l’Emir Abd el-Kader, si bien que c’est devenu un compagnon de mon cheminement, d’autant plus qu’il y a eu après, des découvertes importantes qui ont été faites, en particulier à partir de Michel Chodkiewicz, lorsqu’il a publié son livre qui je crois s’appelle Aspect intérieur de la vie de l’émir Abd el-Kader et qui est la première publication qui a été faite en français sur le contenu des Mawaqif. A la vérité, personne ne parlait des Mawaqif dans les années 70. C’est en 1981, avec la publication de Michel Chodkiewicz que, peu à peu, s’est imposé le patrimoine spirituel de l’émir, dont on n’a pas encore publié en français la totalité de son grand livre en trois tomes, sauf un professeur de l’Institut pontifical des études arabes, Michel Lagarde, qui l’a publié chez Brill, à Leiden, mais c’est un livre très cher, qui n’est pas en vente en Algérie.

Une autre figure historique vous est très chère, celle de Saint-Augustin. Depuis une quinzaine d’années, Saint-Augustin réapparaît timidement dans l’espace public algérien, après une éclipse de plusieurs siècles. Longtemps rayé de la mémoire des Algériens, d’aucuns mettent même en question son algérianité. Que pouvez-vous nous dire sur l’ancrage augustinien en Algérie, mais aussi sur la portée universelle de son message dans le monde qui est le nôtre ?
Ça a été le thème du colloque international sur Saint-Augustin en 2001 «Africanité d’Augustin et internationalité d’Augustin». Je crois que l’africanité, elle est évidente. Il est né à Thagaste (Souk Ahras), d’une mère qui portait le nom d’une divinité libyque, Mona. C’est dans le cadre de ce qui est aujourd’hui l’Algérie, mais qui était la Numidie de l’époque qu’il a fait toutes ses études. A plusieurs reprises, dans son œuvre, on trouve cette affirmation «Afer sum», je suis Africain. Il a critiqué un grammairien de Madaure, M’daourouch, la ville d’Apulée, qui s’était pris à ironiser sur les noms berbères de martyrs. Il lui a répondu : «Comment toi qui es Africain peux-tu critiquer des Africains et des noms africains. Ne sais-tu pas que la littérature punique est une grande littérature, qui est connue, etc. Il employait souvent le mot punique pour libyque. De fait, dans le colloque qu’on a eu en 2001, les conférences se sont partagées sur ce qui prouvait son africanité, son insertion dans la Numidie et la Maurétanie de l’époque et puis, sur ce qui prouvait les dimensions internationales de son message. Le président Bouteflika, dans le discours qu’il a fait à Club-des-Pins devant le corps diplomatique et les représentants du Parlement et du Conseil de la nation a déclaré : «Augustin fait partie de la généalogie des Algériens.» Peut-être que 500 ou 600 articles ont été publiés depuis les années 80 dans la presse algérienne sur ce sujet. Le premier article c’était «Augustin l’Africain» et la semaine d’après un journal répondait «Augustin le Romain». Je crois que la confusion vient du fait que la langue écrite de son époque, en Afrique du Nord, c’était le latin ; qu’il a écrit son œuvre en latin, mais son attache à ses origines africaines, elle est clairement affirmée. Quant à l’internationalité de son message ou l’universalité, ce qui est mieux, elle est prouvée par le fait que seize siècles après sa mort, il est publié 300 à 400 ouvrages et articles importants, chaque année, dans une vingtaine ou une trentaine de langues. L’Afrique a adopté Augustin et un grand nombre des institutions chrétiennes du sud du Sahara sont dédiées à Saint-Augustin. Moi, personnellement, j’avais déjà été mis en attention au message de Saint-Augustin par l’attachement que le cardinal Duval avait pour son œuvre. Il a eu l’occasion de dire «Dans les graves défis que j’ai affronté pendant la Guerre d’Algérie, j’ai pu tenir grâce à ma lecture quotidienne de Saint-Augustin.» Je me suis donc trouvé moi-même, à partir de ce colloque sur Saint-Augustin, engagé de plus en plus souvent sur des conférences ou des articles. Le dernier article que j’ai faits c’était à l’occasion de la publication d’un livre d’hommage pour Madame Khadra, ancienne directrice des Antiquités, qui était sur la résistance algérienne sous ses diverses formes. Et j’ai faits cet article sur les critiques qu’Augustin a exprimées face au désordre de l’Empire Romain, ce qui montre bien que tout en étant de langue latine et en vivant dans cette structure politique qu’était l’Empire Romain, il était capable de la juger. La ville de Annaba a toujours un lycée public qui s’appelle Saint-Augustin et, au mois d’octobre 2013, la fin de la restauration de la basilique Saint-Augustin a été célébrée officiellement. On avait demandé le patronage du président de la République qui a délégué le président du Sénat, Monsieur Bensalah, donc le 2e personnage de l’Etat, pour présider cette célébration. Et, au mois de mai dernier, on a célébré les cent ans de l’édification de l’église de Saint-Augustin à Annaba, au rang de basilique et le ministre des Affaires religieuses a reçu à cette occasion l’envoyé du pape, le cardinal Tauran et, dans la basilique Saint-Augustin, avec une douzaine d’imams présents, en habits officiels d’imams, il y a eu un débat sur les relations islamo-chrétiennes, qui s’est tenu au début du mois de mai. Donc, si les contestations demeurent concernant la possibilité de reconnaître son algérianité à Saint-Augustin, les choses progressent et ça a été pour nous un moment fort que de voir cette basilique Saint-Augustin remplie avec de nombreux Africains, des étudiants ou des migrants, et avec des officiels algériens, y compris une douzaine d’imams de la ville de Annaba, discutant sous le patronage de Saint-Augustin, des progrès de la relation entre chrétiens et musulmans.

Dans les années 70, vous organisez des conférences dans la grande salle à manger de l’évêché, qui pouvait recevoir jusqu’à 80 personnes. Vous y invitez des spécialistes de la civilisation islamique et du dialogue islamo-chrétien. Ces conférences ont un écho certain en Algérie. Quelle est l’importance à vos yeux de cette expérience ? Et quel est le regard que vous portez aujourd’hui sur le dialogue islamo-chrétien ?
Ça été pour moi une chance que dans les quinze jours qui ont suivi mon arrivée à Oran, d’être invité à un repas comme un geste d’accueil, par un groupe d’intellectuels oranais, conduit par un médecin, qui est mort par la suite, mais qui avait une grande bibliothèque, une grande culture, et qui était aussi conduit par un fonctionnaire de la wilaya d’Oran qui s’appelait Redouane Rahal, qui est devenu ensuite avocat. Alors j’ai faits connaissance avec eux et c’est leur présence qui m’a encouragé à lancer des conférences à l’évêché. On n’avait pas à ce moment-là le centre Pierre-Claverie qui a été mis en place seulement à partir des années 79-80, sous un autre nom évidemment. Mais, on arrivait quand même à réunir 70 à 80 personnes à l’évêché et ça avait aussi l’avantage de montrer que la communauté chrétienne dont l’évêché était le centre, était heureuse d’y accueillir les Algériens qui voulaient réfléchir avec nous sur le patrimoine arabo-musulman ou sur la relation islamo-chrétienne. J’avais déjà faits connaissance, grâce à une institution qui s’est mise en place en 1956, avec un certain nombre de spécialistes de la relation islamo-chrétienne en Algérie, grâce à des rencontres qui se tenaient tous les deux ans, qui s’appelaient «les journées romaines» et qui rassemblaient ceux qui s’intéressaient à la relation à l’islam, principalement dans la Méditerranée, mais aussi en Europe. Et à ce moment-là, ils étaient tout à fait moins nombreux que maintenant. Alors, quand ils venaient en Algérie, je m’arrangeais pour qu’ils passent aussi à Oran. Parmi eux, il y a eu, par exemple, Louis Gardet, qui était bien connu pour ses publications sur le patrimoine musulman. Il y avait le père Bormans, qui a publié au moins une trentaine d’ouvrages sur tout ce qui concerne la relation islamo-chrétienne et qui est toujours vivant. Il y avait Pierre Rondeau, un professeur qui avait travaillé longtemps au Moyen-Orient. Enfin… ceux qui passaient… Il est arrivé plusieurs fois qu’ayant eu la conférence un soir à l’évêché, des professeurs de l’université d’Oran étaient présents à cette conférence et se disaient, tiens ça pourrait intéresser nos étudiants. Le lendemain matin, ils en parlaient à leur doyen en m’ayant prévenu et puis, l’après-midi, on pouvait aller à l’université d’Oran, avec celui qui avait fait la conférence, si bien qu’il y avait un ricochet de ce qui avait été vécu dans un lieu où avait été mélangé la communauté chrétienne et les Algériens intéressés par la culture et la relation islamo-chrétienne : on passait à un lieu où c’était les étudiants qui recevaient le message. Y avait même aussi certains responsables extérieurs à Oran qui apprenaient que je recevais cet orateur, qui me demandaient de venir. Je me rappelle en particulier d’un maire d’une petite localité qui s’appelait Tunan et qui était directeur d’école. Il était très attentif et dès qu’il apprenait que celui qui venait restait plusieurs jours, il me disait, je vous organise une rencontre à Ghazaouet ou dans les environs et à laquelle il y avait souvent le chef de daïra, les intellectuels du lieu, ce qui faisait un ricochet aussi en dehors d’Oran. Bon, donc ça, ça a été un peu un accomplissement de ce que j’avais souhaité faire aux Glycines, cette relation islamo-chrétienne ; ça s’est élargi aussi grâce à ce que j’avais faits pour mieux connaître l’émir Abd el-Kader. J’ai eu l’occasion de faire des conférences à Mascara. L’une de celles qui m’avaient le plus impressionné, c’est parce que j’avais faits la conférence en arabe et puis, Mascara c’était la ville de l’Emir. Une fois la conférence terminée c’était l’heure de la prière. Le directeur de la maison de la culture de Mascara a dit au public que c’est l’heure de la prière, si vous voulez, on interrompt pendant dix minutes et ceux qui veulent participer au débat reviennent. J’avais été impressionné de voir que la majorité de la salle qui était partie faire la prière, est revenue après pour le débat. Donc, ceci m’encourageait dans cette conviction qu’il y avait des questions qu’on pouvait se poser ensemble avec des Algériens et donc, ça m’a poussé à poursuivre ce que j’avais déjà commencé sur le dialogue islamo-chrétien quand j’étais aumônier des étudiants à Paris. Dans les années 1954 à 1956, j’avais été nommé responsable d’une structure qui s’appelait le GIRR, Groupe international de recherche religieuse et dans lequel on avait un groupe islamo-chrétien, un groupe judéo-chrétien, un groupe avec les Hindous, un groupe avec les Bouddhistes, un groupe avec les étudiants du Moyen-Orient, mais le groupe le plus important c’était le groupe islamo-chrétien. La première année, le responsable du côté musulman c’était un Afghan qui s’appelait Abdul Ghafoor qui, plus tard, devait revenir comme ambassadeur d’Afghanistan à Paris, l’Afghanistan d’avant les Talibans. Et l’autre année, c’était Ali Merad, un Algérien que j’avais déjà connu ici et qui terminait sa thèse à ce moment-là, et enseignait à Lyon. C’est là que j’ai connu aussi pour la première fois Mohammed Arkoun. Donc, ce que j’avais déjà vécu à Paris, puis ensuite au Caire, où j’avais eu la chance de rencontrer Taha Hussein, Naguib Mahfouz, Yahya Haqqi, Soheir el Qaramawi, par l’intermédiaire des Dominicains, et de voir aussi la vitalité d’un dialogue islamo-chrétien également au Caire, ben j’étais désireux de le servir ici en Algérie.

En Algérie, le nombre de salles de cinéma a considérablement diminué depuis l’Indépendance et nous pouvons considérer que le cinéma algérien est en crise. Au milieu des années 60, vous mettez la salle de conférences de la Maison des oeuvres, d’une capacité de 500 places, à disposition pour la diffusion de films, suivie de débats, dans le cadre des Ciné Pops, une structure mise en place par René Vautier. L’Etat prend la décision de fermer cette salle au bout de deux ans, malgré le succès de l’expérience. Quel souvenir gardez-vous de cette dernière et comment percevez-vous l’évolution du cinéma algérien depuis l’Indépendance ?
Ben, j’avais été très content parce que j’étais responsable à ce moment-là de cette structure dans laquelle se trouvait la direction de nos écoles, la direction de la Caritas, la direction de ce qu’on faisait au plan sanitaire, etc. et qui se trouvait rue Capitaine Mennani, rue dans laquelle est maintenant le siège du RCD, sur la rue Didouche-Mourad. On avait là une salle de conférences et les jeunes des Ciné Pops m’ont demandé de pouvoir l’utiliser deux fois par semaine. Je crois ça a duré même trois ans cette expérience, et j’avais été vraiment très bien impressionné par le fait que c’était des jeunes qui avaient un appareil de cinéma de 31 millimètres. C’était une salle pour un grand nombre des films qui étaient sortis pendant la période de la lutte de libération, ou des films comme Une si jeune paix, de Jacques Charby. D’autres films étaient présentés par ces jeunes. On a même eu une fois l’occasion d’accueillir Ben Bella dans cette salle, parce que les jeunes l’avaient invité et il avait accepté. En tant que responsable de la salle, j’étais à la porte de la salle et je l’ai accueilli. Quand la JFLN est venue et a dit que les Ciné Pops n’étaient plus autorisés à développer leur action, il y avait une centaine de salles qui étaient le lieu d’une éducation cinématographique, à ce moment-là, sous la responsabilité des Ciné Pops.
Evidemment, on a été très déçus, d’autant plus que la JFLN qui a pris cette succession n’a tenu que pendant trois semaines parce qu’il est clair qu’un débat après un film, pour qu’il puisse être intéressant, il faut qu’il y ait la liberté dans le débat. Mais si c’est pour donner une option politique qui est déjà antérieure à la découverte du film, ben, les gens ne continuent pas. D’autre part, dans des organisations où il y a un volontariat, il y a des gens qui se mobilisent. J’avais eu d’ailleurs l’expérience d’animer un cinéma de quartier, dans le quartier de Belcourt où j’étais avant l’Indépendance, de 1958 à 1962. On avait deux séances par semaine et j’avais des jeunes qui s’en occupaient. Je faisais simplement le choix des films et tout ça… On n’a jamais eu à manquer une seule fois de film. Or, c’était une période difficile. Donc j’étais confiant du fait que quand on avait des volontaires jeunes, eh ben on arrivait à durer dans une action. Donc ça a été notre déception, mais après, incontestablement, y a eu un développement de la place du cinéma en Algérie. La télévision n’était pas du tout ce qu’elle est devenue. Il n’y avait pas la pluralité des chaînes, etc. Les gens étaient libres le soir et désireux de découvrir tous les films qui avaient un contenu humain et de construire l’avenir de la société. On allait à la Cinémathèque très souvent et d’ailleurs Madame Tamzali, dans son livre sur cette période-là, a bien exprimé la place que tenait la Cinémathèque algérienne, à la rue Larbi-Ben M’hidi, et qui a continué après, même pendant la période grave, de 1992 à 1999. On a eu la chance de pouvoir découvrir tous les films algériens, parce qu’il en sortait peut-être trois ou quatre par an. Donc, dès qu’ils sortaient, on allait les voir et on avait la connaissance d’un patrimoine cinématographique, depuis ses premières expressions, avec son développement et ça, pour moi, ça n’a duré que jusqu’en 73 parce qu’après je suis parti à Oran où il n’y avait pas le même dynamisme au plan cinéma, mais je l’ai retrouvé après, en 1980. Et même pendant la période de 1992 à 1999, le responsable qui écrit d’ailleurs dans El Watan maintenant régulièrement, a eu le courage de continuer alors que la salle de la rue Larbi-Ben M’hidi n’était pas éloignée de la Casbah. Je crois que cette naissance d’une cinématographie algérienne ça a été important, non seulement pour moi, mais pour les Algériens eux-mêmes et pour beaucoup de coopérants, qui par ce biais-là découvraient la culture algérienne, la problématique algérienne, le Vent des Aurès, Chronique des années de braise, le Charbonnier, etc. On peut dire un peu la même chose d’ailleurs de la découverte de la culture algérienne avec la publication des livres qui commençaient à s’élargir et qui permettaient de rentrer dans une nation qui commençait une nouvelle étape de son Histoire culturelle. Et ça nous donnait en même temps un terrain commun de réflexion, de discussion avec les amis algériens.

Le 8 juin dernier, le pape François a réuni les présidents palestinien et israélien, Mahmoud Abbas et Shimon Pérès, pour invoquer la paix au Proche-Orient. C’est là un geste historique et inédit au Vatican. Cependant, nous constatons que le cycle de négociations, ouvert depuis les accords d’Oslo de 1993 par les mêmes présidents, n’ont pas infléchi la politique israélienne de domination et de persécution des Palestiniens. Quel peut être la portée du geste papal dans ce contexte ?
D’abord, je reviens un peu en arrière. On avait tout de suite, évidemment, bien pris conscience de la gravité du problème palestinien, pour l’avenir de la relation entre le monde arabe et l’Europe. Etant donné que l’Europe s’était impliquée dans la création de l’Etat d’Israël, le cardinal Duval et les évêques d’Afrique du Nord ont fait à plusieurs reprises des déclarations sur ce thème. Dans l’année 68-69, Témoignage Chrétien et d’autres groupes libéraux en Europe avaient pris l’initiative d’une conférence mondiale des chrétiens pour la Palestine. Et nous avons formé un groupe ici à Alger qui se réunissait dans une salle du parti, puisqu’à l’époque, dès qu’on avait une concertation sur un sujet de société, il fallait la vivre avec le soutien et l’accompagnement des partis. On s’est retrouvé là pendant au moins huit mois avec les gens qui avaient pris la nationalité algérienne comme le professeur Chaulet, comme le professeur Grangaud, comme le père Béringuer, Maître Léonard, enfin un certain nombre de personnes, à préparer notre participation à cette rencontre qui a eu lieu en 1969, à Beirut, à la salle de l’Unesco. Ensuite, on a été pris en charge par le Fatah qui nous a accompagnés en Jordanie. On est allé au bord du Jourdain. On a rencontré Yasser Arafat dans une grotte. On a eu un échange. Alors, rentrés en Algérie, on a organisé un colloque pour les coopérants, pour essayer de leur faire découvrir l’importance de la gravité du problème palestinien, d’autant plus qu’à l’époque les Palestiniens étaient surtout considérés à partir des actions qu’ils étaient obligés de mener et non pas à partir de leurs droits. Deux ans après, en 1972, on est allés au 2e colloque de cette conférence mondiale des chrétiens pour la Palestine qui a eu lieu à Cantorbéry et, malheureusement, on est tombés le jour où il y avait eu l’attaque des Palestiniens contre les sportifs israéliens à Munich, donc ça a créé un environnement difficile. Le fait que le pape ait repris cette initiative, je trouve que c’est au moins symboliquement très important ; ça montre qu’au début de sa charge, il veut manifester au monde et en particulier aux Occidentaux que le problème palestinien n’est pas réglé et qu’il faudra le porter tant qu’on n’aura pas pu approcher d’une solution. Or, les espérances qui avaient été données au début de l’année dernière avec la remise en route des négociations entre les Palestiniens et les Israéliens, à l’initiative américaine, avaient laissé espérer à certains qu’on allait trouver au moins un compromis qui permettrait de donner aux Palestiniens la pleine maîtrise du territoire qu’on leur a laissé. Peu de temps avant que le pape ne parte à Jérusalem, il était devenu clair que ce processus était gravement compromis, donc ça a fait un signe qu’il fallait continuer à porter cette question. Evidemment, le président Pérès, il est venu quelques jours avant la fin de son mandat, donc ce n’est pas lui qui allait pouvoir relancer les échanges, d’autant plus que dans la Constitution israélienne, ce n’est pas le chef de l’Etat qui mène les dossiers concrets, mais le Premier ministre. Mais, moi je pense qu’il faut continuer des signes pour montrer qu’un problème n’est pas résolu et que tant qu’il n’est pas résolu, un aspect important de la relation entre le monde musulman et le monde occidental reste bloqué puisqu’on est devant une situation d’injustice qui, à l’origine, a été établie par des initiatives de l’Occident et ensuite d’un drame qui a été celui de l’Occident, celui de la Shoah. Donc je pense que c’était bien que le pape cherche à faire quelque chose, ne serait-ce que pour montrer que le dossier demeure au premier plan des problèmes de justice auxquels il faut trouver une solution aujourd’hui.

Quel message d’espérance auriez-vous à donner aujourd’hui à la jeunesse mondiale, en général, et algérienne, en particulier ?
Je pense qu’il y a quand même une conscience internationale maintenant, beaucoup plus ouverte que dans le passé où les problèmes internationaux étaient gérés par l’Occident comme s’ils étaient chargés du destin de tous les pays du Sud et qu’ils pouvaient les régler à leur manière, sans les pays du Sud. Tout ce qui s’est passé depuis l’indépendance de l’Algérie, il y a maintenant plus de 50 ans, a remis les choses dans une plus juste perspective, non pas seulement en Algérie, mais au plan mondial. Il est clair que le destin de l’humanité, il faut chercher à lui trouver une évolution positive, à partir de l’effort de tous. C’est bien évident quand il s’agit de problèmes comme celui de l’environnement, du réchauffement climatique, etc. Ce n’est pas un seul pays qui peut apporter une réponse. Y a eu l’échec de Copenhague, il y a trois ou quatre ans, mais on sait bien qu’il faudra reprendre un jour ou l’autre et rechercher des solutions. Ce que je viens de dire pour l’environnement, c’est vrai aussi pour la place de la finance dans les relations entre les peuples et puis, aussi, les problèmes de justice intérieurs à chaque société. C’est vrai aussi pour ce qui est du respect des civilisations. Il y a une dizaine d’années, un chercheur américain a cru pouvoir annoncer que nous allions nécessairement vers le choc des civilisations. Je crois qu’aujourd’hui, tout le monde comprend mieux qu’il y a une pluralité de traditions culturelles, spirituelles et religieuses dans le monde et que cette pluralité doit être inventoriée comme une richesse possible et non pas comme le lieu d’un affrontement. Donc, je dis à la jeunesse algérienne, il faut développer autant que possible l’Algérie pour qu’elle puisse, en maîtrisant mieux son destin, en assurant mieux la justice à l’intérieur, avoir un poids plus grand aussi, pour continuer à poser les problèmes de justice et d’équilibre au plan de l’ensemble de la planète. On se rappelle avec une certaine nostalgie de la place qu’avait tenue l’Algérie dans les années 73, 74, 75, avec l’initiative pour le nouvel ordre économique international, prise par le président Boumediène, qui avait quand même débouché sur une rencontre exceptionnelle sur ce thème aux Nations unies et ce, à partir d’une initiative qui avait été prise en Algérie. L’importance ce n’est pas que les initiatives soient prises en Algérie, mais qu’elles soient prises partout. Et pour qu’elles puissent être prises, il faut qu’il y ait un travail de construction intérieure à la société qui donne en même temps une crédibilité pour une intervention au plan international. Comme je suis à la retraite maintenant, j’ai eu l’occasion de passer au moins dans vingt ou trente lieux en France, pour y parler sur la relation islamo-chrétienne ou sur l’Algérie. Je suis bien conscient qu’il y a des milieux qui développent l’islamophobie, l’algérianophobie, etc. Mais, je suis frappé de trouver dans beaucoup de villes où j’arrive des groupes qui existent, qui se rencontrent, qui prennent des initiatives, qui cherchent à donner un contenu à la relation algéro-française ou islamo-chrétienne. Et, je pense que s’il y a des difficultés, il ne faut pas baisser les bras, mais il faut au contraire continuer. D’ailleurs, la plupart des groupes qui viennent d’Europe, et en particulier de France, en Algérie, maintenant, pour visiter le pays, pour comprendre la situation actuelle du pays, sont presque tous très très reconnaissants à l’accueil qu’ils trouvent en Algérie, un peu partout et donc ça prouve que malgré ces tensions qui sont évidentes dans certains milieux en Europe, il y a le désir de se rencontrer, de chercher comment on peut communiquer, comment on peut prendre ensemble des solutions pour un avenir commun de l’humanité. Et puisque vous posez cette question aujourd’hui, j’ai eu l’occasion justement hier au soir d’être accueilli par un groupe d’amis algériens qui m’ont exprimé leur sympathie parce que c’était mes 85 ans. Ce n’est pas les 85 ans qui m’importent, mais c’est le fait qu’ils ont reconnu que notre petit groupe dans la société algérienne, numériquement insignifiant, est un groupe qui cherche la fraternité et la construction, partout où on est ensemble, de passerelles qui permettent de montrer que l’humanité n’est pas nécessairement regroupée dans des camps hostiles les uns aux autres, mais qu’il y a beaucoup à faire pour chercher un avenir commun.