L’intérêt des Algériens pour l’histoire ne date pas d’aujourd’hui. Il est chez eux constitutif d’un patrimoine, d’une culture et de sa transmission et d’un devoir de mémoire tant individuel que collectif.

Si cet intérêt est plus visible aujourd’hui, c’est qu’il se manifeste davantage dans l’espace public à l’occasion d’évènements nationaux à forte charge symbolique.
Mais la raison profonde est qu’il est devenu une affaire de société, phénomène lisible à travers le succès chaque fois confirmé dans les librairies des ouvrages d’historiens ou de témoins d’évènements historiques, mais également par la réussite de chercheurs qui travaillent loin des appareils spécialisés de l’Etat à faire de la réappropriation de l’histoire une cause qui mobilise l’opinion nationale et fait bouger l’autorité politique, comme on vient de le voir avec le rapatriement puis, l’inhumation, hier, des restes mortuaires de ces héros de la résistance coloniale au XIXe siècle.
Il n’y a, donc, pas de retour de l’histoire comme on pourrait le croire. Il s’agit plutôt de son affirmation nouvelle dans un champ, cette fois, différent de celui que nous connaissions à travers notamment de ce que l’historien Amar-Mohand Amer appelle les «relais mémoriaux» de l’Etat (lire entretien). Une confirmation, aussi, pourrait-on dire, et qui va certainement se poursuivre, tant les conditions sont aujourd’hui favorables avec un intérêt, bien entendu, accru pour les études dites coloniales et postcoloniales dans le champ de la recherche académique et des marchés universitaire et éditorial de plus en plus demandeurs d’une production des connaissances sur ces périodes de l’histoire qui façonnent et qui, pour certaines, traumatisent le présent et façonnent la relation entre sociétés et les gouvernements des ex-dominants aux ex-dominés…
La question, cependant, est comment avoir une «place à soi» dans ce courant international et contribuer à fonder, en Algérie, de véritables structures et institutions chargées de faire avancer les études historiques sur le long terme ? En un mot, comment faire en sorte pour avoir une Ecole algérienne de référence, capable de rayonner partout où l’on souhaite qu’elle le fasse ? Ceux qui «s’inscrivent» en histoire à l’université, comme on dit, ne le font pas tous par choix ou par sélection réfléchie, mais par indécision et, juste, pour ne pas se retrouver à ne rien faire après le baccalauréat.
Parmi les jeunes et brillants historiens qui émergent aujourd’hui, la plupart ne sont, par ailleurs, pas formés par l’Université algérienne où les départements d’histoire se limitent le plus souvent, et malheureusement, à des individualités et à leur capacité à résister «ici» pour produire une recherche de qualité face à des appareils bureaucratiques «qui vous font dégoûter l’histoire», selon la formule d’une enseignante à l’université de Chlef, ou à s’inscrire «là-bas» dans des réseaux qui leur permettent à eux et à leurs travaux d’avoir l’audience dont ils ont besoin pour être reconnus.
Et si ces départements d’histoire fournissent chaque année des milliers de diplômés, rares sont ceux d’entre eux qui poursuivent leurs études. Et quand ils y parviennent, c’est avec la qualité de la formation qu’ils ont reçue : un bagage intellectuel peu solide et une absence de maîtrise des langues qui les rendent insuffisamment armés face aux chantiers qu’ils souhaitent investir. Ceux qui réussissent à intégrer l’enseignement, qui joue un rôle fondamental dans l’apprentissage de l’histoire (on parle de socle scolaire), le font avec les mêmes carences, sinon plus graves. Ils transmettent ce qu’ils ont appris, de cette façon qu’ont nos élèves à témoigner de leur rapport à la matière : un sentiment de rejet et de déperdition par rapport aux autres connaissances scolaires, aggravé par l’absence de supports d’intérêt (films, documentaires…) et de visites dans les musées, que des directeurs d’établissement considèrent comme des corvées ou des excursions difficiles à contrôler. Le Débat, encore un autre, est ouvert… <