Ingénieur chez Bombardier Aéronautique, Lamine Foura a rejoint le Canada en 1999 après avoir réussi son ingéniorat en génie mécanique de l’Ecole polytechnique d’Alger (1993) puis une Licence en sciences islamiques de l’université d´Alger (1996).

Il nous parle dans cet entretien de l’état d’esprit de la communauté musulmane et surtout maghrébine après l’attentat qui a frappé le Centre culturel islamique de Québec. Le co-fondateur et actuel président du conseil d’administration du Congrès maghrébin à Québec et membre actif du groupe de dialogue interreligieux chrétien-musulman du Québec évoque également les grands défis qui attendent cette communauté dans un pays occidental.

Reporters : Dans quel état d’esprit se trouve actuellement la communauté musulmane au Québec après l’attentat ?
Lamine Foura : En premier lieu, je tiens à présenter mes condoléances aux familles des victimes et de souhaiter un prompt rétablissement aux blessés. La communauté musulmane du Québec est sous le choc, personne n’aurait jamais imaginé que cette chose allait arriver à Québec, une société pacifique. Nous avons eu des débats politiques et médiatiques chauds sur l’islam et les musulmans, mais que des fidèles soient fusillés dans une mosquée, jamais. La communauté musulmane déplore et condamne cet acte, mais globalement ne fait pas d’amalgame entre ce terroriste et le reste de la société québécoise. Cependant, il faut noter qu’une grande inquiétude sur leur sécurité et la sécurité de leur lieu de culte s’’installe au sein des musulmans du Québec après cet acte.

Avez-vous une idée plus précise sur ceux qui ont commis cet attentat ? Affiliation politique…
Pour le moment, et selon les autorités policières, il y a un suspect arrêté. Il s’agit d’un jeune de 27 ans, universitaire, Alexandre Bissonnette, connu pour avoir déjà tenu des propos identitaires. Pour le moment, rien n’indique qu’il est relié à un groupe en particulier. En tout état de cause, la police et la gendarmerie du Québec ont déjà entrepris les procédures judiciaires. La communauté musulmane au Québec croit beaucoup en la justice québécoise et canadienne. Maintenant, le grand défi de la communauté musulmane s’est d’assurer sa sécurité et rétablir le climat de confiance, mais, également, évacuer cette peur, surtout que beaucoup d’écoles musulmanes et de mosquées sont implantées au Québec. Je tiens à préciser que cette peur est repoussée par un grand élan de solidarité de la société québécoise, que ça soit au niveau politique, médiatique… Ce qui permet de rétablir la confiance très rapidement.

Les victimes seront-elles rapatriées dans leur pays d’origine ?
De façon générale, les Algériens décédés au Québec sont rapatriés en Algérie pour leur enterrement et c’est le cas pour les autres nationalités africaines. Il existe deux cimetières à Montréal, mais maintenant la décision relève des familles des victimes surtout que ce sont des pères de famille dont les enfants vivent au Canada.

Il semblerait que la question de l’islam suscite chez certains groupes politiques au Canada la même irritation qu’en Europe. Quelle est la position des Canadiens musulmans et comment penser à décrisper cette ambiance pour la cohabitation des différentes communautés ?
La question de la gestion des religions à Québec est débattue depuis 2007. Elle est devenue un sujet central dans toutes les élections. Il y a eu un projet de loi sur l’interdiction du port du hidjab dans les établissements publics et les administrations qui a été ensuite retiré suite à la défaite aux élections de 2014 du parti qui l’avait proposé. C’est un débat très présent à Québec pour diverses raisons. Il faut signaler également que les citoyens québécois sont francophones, cela veut dire qu’ils sont minoritaires en Amérique du Nord et ont peur de perdre leur identité. C’est souvent la différence religieuse qui est mise en avant dans les débats publics surtout avec les différents conflits dans le monde, mais également les attentats commis dans plusieurs pays européens. Sans oublier la montée en puissance des partis d’extrême droite et l’arrivée de Trump au pouvoir aux USA. Il faut dire que ces évènements affectent la communauté musulmane à Québec sans pour autant pouvoir intervenir mais le rapprochement interculturel est plus que nécessaire et c’est ce que nous faisons avec les moyens dont nous disposons et surtout de communication mais le plus grand du travail reste à faire.

Quel sera maintenant le grand défi de la communauté musulmane au Québec ?
Le grand défi de la communauté musulmane au Québec est de gérer ce débat loin des discours émotionnels. Aujourd’hui, les musulmans de l’Occident ont l’obligation morale de s’asseoir autour de la même table pour établir un discours commun de façon à ne pas créer d’amalgame. Il faut dire également, qu’actuellement, le problème chez les Occidentaux c’est également la présence de plusieurs courants islamiques. Ce qui veut dire plusieurs discours religieux, et à cause de cela, nous, qui sommes des migrants de première génération, avons des difficultés à exercer notre citoyenneté. Mais je peux vous assurer que les Maghrébins font du bon travail au Québec et sont reconnus pour cela. Les exemples sont nombreux. D’ailleurs, plusieurs citoyens d’origine maghrébine occupent des postes importants dans différents secteurs, dont l’enseignement supérieur ou le football.