C’est à une partie de poker que va se livrer l’Opep et ses alliés : surmonter la mésentente entre l’Arabie Saoudite et la Russie pour réduire de manière spectaculaire l’offre pétrolière de 10 millions de barils/jour, selon les indications fournies, pour espérer un rebond du marché. Une prévision rendue hasardeuse par un contexte marqué entre autres par la saturation des stocks et la récession économique mondiale, jugent les experts.

Acculés par la chute drastique des prix du baril, qui atteint des niveaux de baisse inquiétants, les pays membres de l’OPEP et leurs alliés engagés dans ce qu’on appelle l’OPEP+ ou l’OPEP élargie, semblent depuis quelques jours décidés à réagir et à se mobiliser pour freiner ce processeur «meurtrier» pour leurs revenus pétroliers et leurs économies respectives.
La rencontre prévue pour les réunir prochainement par visioconférence en raison des effets de la pandémie mondiale du Covid-19 devrait ainsi les inciter à des actions de solidarité et de réduction de leur offre globale après des semaines marquées par une guerre des prix déclenchée par l’Arabie Saoudite après sa mésentente avec la Russie, pillier de l’OPEP+. Jeudi dernier, en effet, Ryad a exprimé une demande de convoquer une réunion extraordinaire de l’Opep et ses alliés pour discuter d’un accord de réduction de l’offre afin de stabiliser le marché. Le lendemain, vendredi, le ministre russe Alexandre Novak, a déclaré la disponibilité de Moscou à participer à cette réunion annoncée initialement pour le lundi 6 avril, un rendez-vous qui sera probablement reporté à une autre date selon
Dans un communiqué, le ministère azerbaïdjanais de l’Energie a confirmé, en tous les cas, la tenue «imminente» de cette réunion extraordinaire présentée comme la conséquence d’un rapprochement de vues entre les Etats-Unis, devenus inquiets par la tendance baissière des cours pétroliers et leurs effets négatifs sur les opérateurs US du secteur, et la Russie. A ce sujet, la Maison-Blanche a précisé hier qu’elle ne mène pas de négociations avec l’Arabie saoudite ou la Russie mais qu’elle souhaite que les deux pays parviennent eux-mêmes à un accord. Le secrétaire d’Etat américain à l’Energie, Dan Brouillette, qui s’est entretenu avec des producteurs de pétrole indépendants et d’autres membres de l’industrie pétrolière peu après que le président américain Donald Trump a rencontré des dirigeants des principales compagnies américaines du secteur, a dit que son administration encourageait Ryad et Moscou à trouver un accord, et a ajouté que Donald Trump estimait qu’un accord pourrait être trouvé dans les prochaines jours.
C’est suffisant pour que le marché, déjà rassuré par les annonces saoudienne et russe, reprenne des couleurs tandis que l’information qui circule depuis hier dans les agences de presse et les milieux spécialisés est que les pays de l’OPEP+ cherchent à conclure un accord sur une réduction sans précédent de l’offre mondiale de pétrole équivalant à 10% de la demande globale.
Des calculs et des tractations délicates
En attendant, les tractations vont bon train et expliquent en partie le choix du report de la date du 6 avril afin d’élargir les consultations au sein de l’OPEP+, affirment les experts. Selon Reuters, «les principaux exportateurs de pétrole veulent disposer de plus de temps pour décider sur les actions à entreprendre pour stabiliser les cours de l’or noir». La même source a évoqué les dates du 8 ou du 9 avril pour entamer des discussions sur les mesures devant permettre de faire face à la crise du marché pétrolier affecté par le ralentissement de la demande sur l’échelle mondiale sous l’effet de la propagation de la pandémie du coronavirus. Mais avec quels résultats ?
Selon l’expert algérien Mourad Preure, le pari est risqué. Pour lui, «cette réunion des pays de l’Opep+, si elle se tient, sera un signal positif envoyé au marché, mais reste insuffisant. Il s’agirait, en cas de réussite de cette réunion, instaurer la discipline dans le partage des sacrifices entre pays producteurs membres de l’Opep+», insiste l’expert. «Si on regarde l’histoire de l’Opep, cela a toujours été le grand problème», a-t-il ajouté dans un entretien à l’APS.
Dans ce qui semble être un éclairage de la déclaration du président Trump selon lequel son pays «ne mène pas des négociations» avec l’Arabie saoudite la Russie mais qu’il «souhaite» que les deux poids lourds parviennent à une attente, Mourad Preure affirme : la prochaine réunion des pays Opep+, si elle se tient, «sera devant un challenge excessivement lourd». Il s’agira, selon lui, pour «répondre aux vœux du président américain», de réduire la production des producteurs de l’Opep+ d’un niveau de 10 millions de barils par jour, et cela, sans que les producteurs de pétrole de schiste américains n’aient pris, pour leur part, aucun engagement de baisse de la production.
«Il est vrai que l’Arabie Saoudite, et même la Russie, souffrent fortement de la baisse des prix (…) Il est vrai que les Etats-Unis ont l’oreille de l’Arabie Saoudite, pour ne pas dire plus. Mais néanmoins, deux grands écueils pour stabiliser le marché», avance l’expert. Premièrement, les volumes réduits par l’Opep+, et les parts de marché abandonnées en conséquence, sont offerts aux pétroles de schistes américains sans aucune concession ni engagement en contrepartie, a-t-il observé. «Je doute fort que le président Poutine y consente, cela même si Ryadh fait ce choix sans conditions», a-t-il dit.
Le deuxième écueil avancé par l’expert est que cette baisse sera sans effet sur les prix, ou bien un effet réduit et limité dans le temps. «Cela, car il s’agit désormais d’une crise structurelle, inédite par sa violence et son ampleur, de l’économie mondiale qui induit une baisse durable de la demande. Personne n’est en mesure de prévoir ni l’échéance de cette crise et la reprise de l’économie mondiale, ni, encore moins celui de la demande pétrolière». Néanmoins, conclut l’expert, le collapsus en cours de l’économie mondiale, ne sera pas sans impacter «fortement l’influence des décisions sur les marchés, et, plus fondamentalement, les jeux d’acteurs». A quitte ou double ! <