L’Algérie commence l’année 2021 dans un contexte géopolitique chamboulé, mettant à l’épreuve sa diplomatie, voire même sa politique de sécurité. Sortant de sa convalescence, le 13 décembre dernier, le chef de l’Etat l’avait d’ailleurs dit, lors de son court message diffusé sur Twitter. «Nous nous y attendions, avait-il dit, à ce bouleversement», et ajoutant que «l’Algérie est forte et plus forte que certains ne le pensent» et elle «est inébranlable».

Rassurant pour la circonstance, un tantinet défensif, ce message fait déjà partie de l’actualité passée depuis le retour au pays du président de la République, après son long séjour médical en Allemagne, mettant fin à l’expectative dans laquelle il avait installé le pays en raison de son état de santé. Il n’empêche qu’il renseigne assez bien les difficultés qu’aura M. Tebboune à manœuvrer face aux bouleversements en cours au Maghreb, au Sahel et en Méditerranée. Devant les défis qui l’attendent, il est presque tentant de voir, dans son acte de signature de la Constitution amendée, jeudi 31 décembre 2020, un acte historique en matière de politique étrangère et de défense, les deux étant cette fois étroitement liées en raison de la disposition inédite que contient cette nouvelle Loi fondamentale, autorisant les forces armées algériennes à se projeter hors du territoire national en cas de nécessité. Ce scénario n’est certes envisagé que pour des opérations d’interposition et de maintien de la paix, avait expliqué en son temps Ahmed Laraba, dont la commission d’experts est à l’origine du texte soumis au référendum du 1er novembre dernier. Il n’est toutefois pas sûr qu’à moyen et long termes il reste limité seulement à «l’exportation de la paix», selon les propres termes du juriste et constitutionnaliste. Les développements que connaît la région font, en effet, pointer à l’horizon de nouveaux défis et de nouvelles menaces qui n’excluent pas, dans un futur qui dépend de ces évolutions, la projection de nos forces armées en territoires extérieurs.

Multiples motifs d’inquiétude pour la sécurité
Dans l’immédiat, déjà, les motifs d’inquiétude pour la sécurité de l’Algérie ne manquent pas et sont visibles à nos frontières, au Nord comme au Sud. Au Sud, la crise en Libye entre dans sa dixième année sans que la situation sur le terrain semble s’améliorer. Les efforts menés sous les auspices de l’ONU, depuis 2015 au moins, n’ont pas réussi à apaiser réellement les hostilités entre les parties rivales en lutte pour le pouvoir. Le projet de mise en place d’un processus de normalisation politico-institutionnelle demeure incertain lui aussi, en dépit du cessez-le-feu signé en octobre 2020 à Genève et du «dialogue» politique et économique qui s’est poursuivi dans la ville Suisse jusqu’à la mi-décembre de la même année, et qui devrait continuer en ce début d’année 2021. Dans l’attente d’un aboutissement de ce processus, c’est-à-dire la signature d’une entente durable entre les forces libyennes de la tripolitaine à l’Ouest et de la Cyrénaïque à l’Est, ainsi que l’organisation d’élections pour des représentations crédibles, le pays voisin reste ouvert à de plus en plus d’acteurs étrangers aux motivations divergentes. Ce qui s’y passe confirme largement la crainte algérienne exprimée depuis des années, jamais prise en compte, cependant, d’une «multiplication d’agendas internationaux» et d’une aggravation des éléments du conflit libyen.
La contribution algérienne pour résoudre ce conflit dans le cadre bilatéral ou régional avec les pays voisins de la Libye n’a d’ailleurs pas semblé enthousiasmer les grands acteurs internationaux susceptibles de peser de leur poids pour un retour à la normalisation politico-institutionnelle. Preuve en est l’éviction, jusqu’ici inexpliquée, de la candidature de l’ancien chef de la diplomatie Ramtane Lamamra au poste de chef de la mission de paix onusienne en Libye, la Manul, désormais occupé par le Bulgare Nicolay Mladenov ; un diplomate qui n’a pas laissé un bilan éblouissant lorsqu’il était en charge du dossier palestinien en tant qu’«émissaire pour le processus de paix» au Proche-Orient.

L’Ouest, source d’hostilité
A l’Ouest, le Maroc et ses choix stratégiques le font plus que jamais apparaître comme une source d’hostilité et de menace pour la sécurité nationale et les réactions qui ont suivi à Alger l’annonce de la normalisation des relations entre le royaume et Israël suffisent à tout commentaire. Dans une réaction qui semble être d’anticipation, le 7 décembre dernier, l’organe de l’ANP mettait en garde les Algériens contre «la détérioration de la situation régionale le long de notre bande frontalière et la menace que font peser certaines parties ennemies sur la sécurité de la région ces derniers temps». La revue El Djeïch prévenait, dans son éditorial, que «ces menaces, même indirectes, nous concernent et nous devons nous tenir prêts à y faire face». Le 12 décembre, le Premier ministre Abdelaziz Djerad déclarait : «L’Algérie est visée, et (…) quand on dit aux citoyens qu’il y a des opérations à l’étranger visant la stabilité du pays, voici les preuves, quand on voit que nous sommes entourés de dangers et de guerres. Il y a une volonté de ramener l’entité israélienne et sioniste à nos frontières.» Ce qui est davantage sûr et problématique, c’est qu’avec cette normalisation, l’Algérie voit arriver dans son espace, y compris méditerranéen, toutes les rivalités incandescentes en cours au Moyen-Orient, y compris celles impliquant l’Iran en tant qu’ennemi déclaré d’Israël et des Etats-Unis. Dorénavant, les tensions et leurs développements dans cette partie de la région MENA (Middle East-North Africa) auront des conséquences plus intenses. Cela s’ajoute au Sahara occidental, un dossier qui se voit davantage compliqué si l’administration du président américain élu Joe Biden, qui s’installera à la Maison-Blanche à partir du 20 janvier prochain, ne fait pas bouger les lignes. D’ailleurs, il n’est même pas sûr qu’elle les fasse bouger dans le sens souhaité par les indépendantistes sahraouis, par Alger et tous les Etats africains qui soutiennent la solution de l’autodétermination.

Sahara occidental, quelle évolution ?
Ce qui pourrait arriver, c’est un statu quo d’un nouveau type, qui verrait Washington cultiver pendant un moment le flou sur
la décision prise par le président sortant
Donald Trump de reconnaître la «souveraineté» du Maroc sur Laayoune et de ne pas installer de représentation consulaire dans les territoires sahraouis, sans s’aliéner la vieille alliance, aujourd’hui renforcée, avec Rabat. L’enjeu est de ne pas envoyer de signaux qui mettraient symboliquement Israël en situation de souffrir d’un manque de soutien stratégique de la part de son grand allié, les Etats-Unis.

Sahel, l’islamo-terrorisme et les rançons
Au Sahel, la grande question reste celle de l’islamo-terrorisme et de la gestion qui en est faite, notamment à travers le paiement de rançons contre la libération d’otages. «L’Algérie prend acte, avec une grande préoccupation, de la poursuite des transferts, au profit de groupes terroristes, de fonds colossaux au titre de rançons pour la libération des otages». «Cette démarche sape nos efforts de lutte antiterroriste», avait indiqué le Premier ministre. M. Djerad s’exprimait sur ce sujet début décembre 2020, après l’arrestation fin octobre 2020 à Tlemcen d’un islamo-terroriste relâché au Mali en échange d’otages occidentaux et de l’opposant malien Soumaila Cissé, décédé récemment. Cet individu avait évoqué le versement d’une rançon de «millions d’euros», dans une vidéo diffusée sur la Télévision publique algérienne. Le 28 décembre, le ministère de la Défense nationale annonçait que l’ANP a mis la main sur une somme de 80 000 euros, une «tranche de la rançon» qui, selon elle, aurait été versée pour la libération d’otages au Sahel en octobre, dans le cadre d’une opération antiterroriste menée à Jijel.