S’exprimant sur le dernier meurtre commis en France contre un enseignant, Lahouari Addi explique les origines du mal chez l’Homme. Pour lui, le texte sacré n’est pas à l’origine des actes criminels, mais l’environnement et la culture qui en sont la cause. Entretien

Reporters : J’aimerais vous faire réagir sur le crime horrible commis dernièrement contre un enseignant de collège en France…
Lahouari Addi : C’est horrible comme vous dites. C’est un meurtre, et aucun meurtre n’est justifiable quelle que soit la motivation. Les sociétés humaines sont construites sur la base d’un principe au-dessus de tous : la vie humaine est sacrée. Seul Dieu ou la nature y met fin. C’est conforme au message de la Bible et du Coran. Certes, il y a et il y a eu des crimes commis au nom de la religion. Dans le passé, c’était des tueries perpétrées dans le cadre de luttes politiques où les protagonistes légitiment leurs actions par la foi religieuse. Mais il y a aussi des cas d’aliénation religieuse où des personnes sont prêtes à tuer parce qu’elles estiment que Dieu a été insulté. C’est le cas de ce jeune Tchétchène qui a assassiné le professeur de collège dans la banlieue parisienne.

Certains commentaires dans les réseaux sociaux interpellent et dévoilent l’intolérance d’une grande partie des musulmans, entre autres, l’élite, vis-à-vis de l’autre. Elles vont jusqu’à justifier cet acte barbare, considérant comme une défense légitime de la foi. Car, selon elles, il est hors de question de critiquer le prophète Mohamed ou le Dieu des musulmans…
Il faut remettre les choses dans leur contexte. Les réseaux sociaux ne sont pas une bonne mesure de l’opinion publique. Les actes de violence commis au nom de l’islam ne sont pas approuvés par la majorité des musulmans vivant en Europe. Même s’ils se sentent blessés par les caricatures du Prophète et considèrent cela comme une agression contre leur foi, ils ne vont pas jusqu’à demander le meurtre. A chaque fois qu’il y a un attentat en Europe, les musulmans prient pour que l’auteur ne soit pas un musulman. Il y a, cependant, une minorité de gens qui passent à l’action sous l’effet d’un discours médiéval et d’un endoctrinement qui n’a aucun respect pour la vie humaine.

Sur les réseaux sociaux, vous avez appelé à étudier le comportement de ceux qui passent à l’acte (des criminels) et à chercher les sources du mal. Qu’est-ce que vous entendez par là ?
C’est une question relative à la philosophie morale qui s’intéresse à ce que Kant appelle le mal radical. Le mal radical n’a pas sa source directe dans le texte sacré ; il a sa source dans l’anthropologie de l’homme qui est simultanément bon et méchant. Le croyant obéit à Dieu, mais chez certains, il y a cette tendance à vouloir être le préféré de Dieu en allant le défendre contre ceux supposés être contre le texte sacré. Cette prédisposition, qui tue au nom de Dieu, a pour origine l’amour de soi, c’est-à-dire l’anthropologie belliqueuse de l’homme. Et c’est ce que Kant appelle le mal radical. En tuant au nom de Dieu, on veut être parmi les croyants les plus proches de Dieu. La source du mal, ce n’est pas la religion, c’est l’amour de soi. Il faut être conscient de cette tendance anthropologique en nous si on veut être bons comme notre conscience nous le recommande. La société n’est pas composée de méchants d’un côté et de bons de l’autre côté. La société est composée d’hommes simultanément bons et méchants. On dira «mais il y a dans le Coran des versets qui appellent à tuer les infidèles»… Mais il y a aussi des versets qui appellent à ne pas tuer un être humain. Le choix entre ces versets n’est pas innocent. La religion a été envoyée aux hommes pour pacifier leurs relations. Certains font la guerre pour pacifier les rapports humains. Cela est une contradiction fondamentale. Oussama Ben Laden aime l’humanité au point où il souhaite que tous les hommes sur terre se convertissent à l’islam pour entrer au Paradis. Ceux qui refusent, il les tue. Les pires atrocités sont commises au nom de Dieu. Les victimes ne sont pas considérées comme des êtres humains. Elles sont exclues de l’humanité sous l’accusation d’avoir pactisé avec le Diable. C’est cela le mal radical propagé par un imaginaire morbide.

Pensez-vous qu’il soit nécessaire, aujourd’hui, de revoir et renouveler le discours islamique, qui est «en crise» déjà, à vos yeux ?
La théologie musulmane enseignée aujourd’hui date de plus de dix siècles. Elle est encore liée à la vieille métaphysique qui organise la sociabilité autour de l’idée de Dieu. Dans cette métaphysique, l’homme est un moyen pour servir les fins divines. La philosophie moderne réfute cette position pour déclarer que l’homme est une fin en soi. Cette position remet la morale sur ses pieds car chez les théologiens médiévaux elle marchait sur la tête. Dieu est mieux servi quand l’homme est considéré comme une fin en soi. S’il y a une preuve que Dieu existe, c’est l’homme dans lequel il y a le souffle divin. Aussi, il faut réorganiser la sociabilité autour de l’homme et non autour de l’idée de Dieu. C’est conforme à la vision eschatologique de la Bible et du Coran. Dans celui-ci, Dieu demande aux anges de se prosterner face à l’homme qui est sa création préférée. Le Coran respecte l’être humain. Par conséquent, ceux qui tuent contredisent le texte sacré et montrent qu’ils ne sont pas fidèles à l’enseignement de Dieu.

D’après certains échos, des mesures vont être prises prochainement par les autorités françaises pour essayer de freiner l’extrémisme en France. De quoi parle-t-on au juste ?
Les actes de violence commis au nom de l’islam fragilisent les musulmans en Europe et donnent une image inhumaine de l’islam. Sous la pression de son opinion publique, le gouvernement français va prendre des mesures drastiques contre les sans-papiers, dont certains vont à la mosquée pour prier. Ils vont être arrêtés et expulsés vers leur pays d’origine. L’assassinat de ce professeur de collège va profiter à l’extrême-droite qui n’attendait que cela. Marine Le Pen doit se frotter les mains. Les intentions de vote en faveur de son parti vont augmenter.
Le dernier ouvrage Lahouari Addi est la Crise du discours religieux musulman. Le nécessaire passage de Platon à Kant, éditions Frantz-Fanon, 2020