.Entretien réalisé par Leila ZAIMI

Reporters : Une année s’est écoulée depuis l’élection de Abdelmadjid Tebboune à la présidence de la République. Quel bilan possible pour cette courte période de son mandat ?

Lahouari Addi : Le bilan, depuis l’élection du président Tebboune, est négatif. C’est une année perdue et les Algériens ont le sentiment que Bouteflika a changé de nom. Abdelmadjid Tebboune a montré qu’il avait d’énormes difficultés à faire face à la crise qui étouffe le pays et à assumer l’autorité de l’Etat. Durant cette période, il n’a pas semblé avoir les moyens d’engager la transition voulue par la majorité de la population ni intervenu sur un dossier qui me semble important à mes yeux et à ceux de beaucoup d’Algériens pour conduire cette transition, le rajeunissement de la hiérarchie militaire.

Dans le contexte de crise accrue que vous évoquez, qu’aurait dû faire le chef de l’Etat, selon vous ?

Il aurait dû dissoudre l’Assemblée nationale et le Sénat et procéder à de nouvelles élections. Le parti qui aura obtenu la majorité dans la nouvelle Assemblée nationale formera le gouvernement qui cohabite avec lui jusqu’à la fin légale de son mandat en 2024. Une nouvelle Assemblée nationale et un nouveau gouvernement auront été l’occasion de confier les rênes de l’Etat aux jeunes élites qui ont émergé du Hirak. 

Des cercles politiques ont évoqué ce scénario de renouvellement de la représentation politique et parlementaire, mais il semble qu’il aurait été bousculé par la crise sanitaire entre autres. Que pensez-vous de la gestion de la crise de la Covid-19 par le gouvernement ?

Le gouvernement a fait ce qu’il a pu dans la gestion de cette pandémie, qui a fait des ravages même dans des pays mieux équipés. Il faut cependant rendre hommage au personnel hospitalier qui a payé un prix fort. De nombreux médecins, infirmières et infirmiers dévoués sont morts dans ce combat inégal. Il ne nous reste qu’à pleurer nos morts et attendre le vaccin fabriqué à l’étranger.

On est à la fin de l’année 2020, quelles sont les perspectives pour 2021 et les années prochaines ?

Les perspectives ne sont pas brillantes. Le prix du pétrole va fluctuer entre 35 et 50 $ durant les prochaines années, alors que l’équilibre budgétaire exige un prix entre 70 et 80 $. La politique économique du régime va se traduire comme d’habitude par des dévaluations du dinar et donc la perte du pouvoir d’achat des consommateurs. C’est le consommateur qui paiera les effets néfastes de la mauvaise gestion de l’économie nationale.

Vous êtes sur une lecture trop pessimiste qui ne tient pas compte des atouts du pays et de sa faculté résiliente, non ? 

Je ne le serais pas avec un prix du pétrole à 80 $. La politique économique, depuis la libéralisation des années 1990, repose sur les importations au lieu d’encourager les exportations. Mais encourager les exportations aurait signifié donner de l’autonomie aux acteurs économiques publics et privés, et cela le régime ne veut pas le faire. En faisant de l’économie une ressource politique, le régime étouffe les potentialités productives des secteurs privé et public. Dans sa structure actuelle, le régime n’acceptera jamais un pouvoir économique indépendant, des syndicats-ouvriers libres et ne renoncera jamais à la manipulation de la parité du dinar qui lui permet d’effacer les déficits budgétaires dont il est responsable.

Que vous inspire la décision de l’administration Trump à Washington de soutenir la position du Maroc sur le conflit du Sahara occidental ?

Cette décision aura des conséquences sur l’évolution du conflit qui oppose le Maroc au Polisario. Elle est aussi un revers diplomatique pour l’Algérie qui n’a pas tenu compte des bouleversements de la géopolitique mondiale. L’Algérie est restée à l’époque où elle était respectée comme un pays influent parmi les pays non alignés. Elle a participé dans les années 1960 et 1970 à la formulation de la doctrine du non-alignement qui a volé en éclats à partir des années 1980. Après la disparition de l’Union soviétique, l’Occident a restructuré en sa faveur les rapports mondiaux en vidant de leurs substances les acquis de la décolonisation. Les rapports néo-coloniaux ont remplacé les anciens rapports coloniaux. Alors que l’environnement international a changé, le régime algérien n’a pas changé depuis 1962. Salah Goudjil, qui a combattu de Gaulle, est président du Sénat, et le général Benali Benali, qui a combattu dans l’ALN, est le patron de la présidence. Maintenant, il s’agit de permettre à la société de fournir les dirigeants de l’Etat par le biais d’élections libres. Le Hirak a montré que le pays possède une élite jeune, cultivée, ouverte au monde et aux valeurs universelles. Au lieu d’emprisonner les activistes du Hirak et les porteurs d’une opinion d’opposition, les Drareni, Boumala et autres, il faut leur permettre de jouer légalement un rôle politique.