Reporters : Le président Abdelmadjid Tebboune a libéré des dizaines de détenus d’opinion et dissout l’Assemblée populaire nationale en vue d’élections législatives anticipées. Et pourtant, les Algériens sont sortis en masse manifester les 22 et 26 février. Comment expliquer le rejet des gestes du Président ?
Lahouari Addi :
Les manifestants ont estimé que les décisions annoncées ne sont pas suffisantes. Ils considèrent que les détenus libérés n’auraient pas dû être arrêtés et que des élections anticipées, sans autonomie de la justice et sans liberté de la presse, seront truquées comme les fois précédentes. Pour que les manifestants soient convaincus, il faut des garanties que seul un gouvernement de transition pourra donner.
Certaines rumeurs font état de la démission du Président, alors que certains partis ont appelé à une élection présidentielle anticipée…
Ce ne sont que des rumeurs, mais la désignation de Salah Goudjil comme président du Sénat laisse penser que les décideurs se préparent à cette éventualité.

Que voulez-vous dire par les décideurs ?
Cette expression a été utilisée pour la première fois par Mohamed Boudiaf. Elle désigne les «généraux» qui lui avaient demandé de diriger le Haut-comité d’Etat. Ce ne sont évidemment pas les mêmes «généraux» aujourd’hui, et la hiérarchie militaire actuelle a hérité d’un système politique qu’elle ne veut pas changer par peur du futur et par ignorance des changements intervenus dans la société depuis des décennies.

C’est ce qui explique, selon vous, l’hostilité du Hirak à l’endroit des «généraux» ?
Si on fait attention aux slogans du Hirak, il n’y a pas d’hostilité envers les «généraux» en tant que chefs militaires. Les manifestants leur reprochent d’avoir des fonctions politiques, notamment de désigner le Président. Ils leur demandent de s’occuper des affaires militaires et de laisser la politique aux civils.

Que doivent faire les militaires pour sortir le pays de cette crise ?
L’histoire de l’Algérie a fait que la hiérarchie militaire joue un rôle politique depuis l’Indépendance. Il est temps que les concernés corrigent cette malformation héritée du passé. Le Hirak demande la dépolitisation du grade de général.

Vous parlez de dépolitiser la hiérarchie militaire. Qu’est-ce que cela signifie concrètement ?
Cela signifie concrètement que la hiérarchie militaire cesse de désigner le Président et que la DCSE, service d’espionnage qui dépend du ministère de la Défense, cesse de s’occuper des élections, des partis, de la société civile et de la presse.

Quelle serait la solution à la crise, selon vous ?
L’une des solutions est que le régime accepte l’idée d’un dialogue sérieux avec des membres de la société civile et des représentants du Hirak pour travailler sur le principe d’un gouvernement de transition. Ce gouvernement, d’une durée de 12 à 18 mois, aura pour tâche de gérer les affaires courantes, de préparer l’élection présidentielle et les législatives. Pour cela, il lui faudra autoriser de nouveaux partis pour modifier l’offre électorale, protéger la liberté de la presse et garantir l’autonomie de la justice.

Mais si les élections sont remportées par les islamistes, certains partis vont appeler l’armée à annuler les élections…
Si le scrutin est à la proportionnelle à un tour et non majoritaire à double tour, aucun parti n’aura la majorité parlementaire. Le ou les partis islamistes seront obligés de faire des concessions pour former une coalition gouvernementale avec des partis dits laïcs.

Selon des spécialistes de la sociologie électorale, le scrutin proportionnel favorise l’instabilité gouvernementale. Le pays deviendrait ingouvernable…
Il vaut mieux une instabilité gouvernementale et des bagarres dans les assemblées élues que des émeutes dans les villes et villages. L’Italie est dans l’instabilité gouvernementale depuis 1945 et cela ne l’empêche pas d’être la 8e puissance mondiale, la 4e économie d’Europe et le 5e pays le plus visité au monde.