Par Leila Zaimi
Hedia Bensahli, qui a fait des études de lettres et connait bien son sujet, est l’une des auteures algériennes qui fait beaucoup parler d’elle en ce moment. Editée par les Editions Frantz Fanon, elle s’est déjà fait remarquer par un premier texte, «Orages» salué par Maïssa Bey comme un «roman choc» récompensé du Prix Yamina Mechakra. En 2020, elle a récidivé avec «l’Agonisant» toujours sous les couleurs de la Maison Fanon, une fiction d’une forte intensité et d’une écriture sur le rapport à l’art, à la vie.
Egon Schiele, peintre viennois, un expressionniste pas comme les autres, presque un décadent, occupe dans le roman une place centrale. C’est par lui et autour de lui que se tisse la trame de réflexion sur ce qu’est peindre, créer et écrire aussi ; parce que c’est là le sujet de «l’Agonisant», l’art comme remède à tous les enfermements, à toutes les claustrations dont nous sommes menacés dans nos sociétés, la nôtre en particulier où la question des libertés au sens existentiel du terme demeure gravement posée.
Le roman de près de 200 pages s’ouvre sur la scène d’un homme allongé dans l’obscurité. Il est mourant et s’appelle Hamid et c’est le personnage-clef d’une histoire entre passé et présent. Cet antihéros, poète quand il le veut, se souvient des temps de sa jeunesse ; une fugue initiatrice avec Louisa, son amour, son épouse plus tard. Il se rappelle de l’aubergiste Boudjamaa, sorte de gourou et de guide grâce à qui il va s’élever contre les conventions sociales et le carcan des «discours moralisateurs».
D’autres personnages surgissent et se croisent. Les amis de Hamid. Mais il y a surtout Egon Schiele qu’il restitue dans son souvenir d’antan et son œuvre Wally Neuzil, étrange peinture d’une femme qui a été la compagne et le modèle du peintre ; sa muse que l’ami de Hamid, Malek, s’emploie à reproduire pour le «troubler» davantage. Pour le convaincre que l’art est «vérité» et libération de l’être et de l’individu qu’il est et que nous sommes tous.
Wally, c’est «la rébellion qui dérange les conventions et la morale bien huilée (…)», lâche Hamid dans son discours, toujours sans concessions sur les conservatismes de tous bords. Il décide alors, avec quelques-uns de ses amis, de lancer un cercle pour discuter de la peinture et d’en capter son cachet et sa force révolutionnaire. Le projet qu’il initie prend la forme d’un cercle – «L’éveil de l’Agonisant»- qui cherchera à lutter pour exister et survivre. Ses protagonistes discutent et se disputent sur la question de l’art. Celui «qui secoue» et vous fait revivre même quand vous êtes menacés d’agonie, celui qui vous fait lutter contre la bêtise humaine quand tout est en danger de disparition. «La culture est l’unique antidote à toute cette violence, cette énergie gaspillée.» «Il faut que l’art rayonne chez nous», dit le héros. C’est une trace par qui la vie reprend toujours…» Un livre à recommander et à trouver dans toutes les bonnes librairies encore ouvertes…

Hedia Bensahli, l’Agonisant, Editions Frantz Fanon, avril 2020. Prix : 700 DA