Belmondo est mort. Avant cela, il y a longtemps, il était souvent présent, très souvent même, sur les affiches de nos salles de cinéma. Quand celles-ci étaient encore ouvertes, ses films étaient vus, appréciés et courus du public d’alors, aujourd’hui disparu comme nos salles obscures ou si vieillissant qu’il est hors du coup ou ne va au cinéma qu’à travers la télé et les chaines piratées.

Par Farid Ainouche
Dans ce public, il y en avait deux : celui qui considérait que le meilleur de Belmondo est à chercher dans «A Bout de souffle» et dans le fameux article que lui consacra un certain Michel Cournot, dans «Pierrot le fou» et sa période nouvelle vague, dans un «Un singe en hiver» d’Henri Verneuil ou dans Moderato Cantabile de Richard Brooks, tous ces long-métrages qu’on projetait sur les écrans de la Cinémathèque où le comédien ne jouait pas encore des muscles : celui qui l’applaudissait dans sa conversion aux cascades et à ses performances de flic (ou de voyou) dans les jungles urbaines françaises (qui pouvaient être n’importe lesquelles) de ces années soixante-dix si éloignées de nous maintenant. «Le casse», «Peur sur la ville», «le marginal», «le magnifique», tous ces films, que beaucoup ont du mal à avoir aujourd’hui, à moins d’être des entomologistes de la pellicule ou des nostalgiques d’un temps qui n’est plus, attiraient les grandes foules. A chaque séance, celle de 14 heures davantage que celles de 17 et 19 heures, elles étaient présentes pour l’amour du comédien – souvent préféré à Delon en raison de son côté populaire quoique- mais surtout pour l’amour du cinéma quand celui-ci avait l’exclusivité ou presque du rêve et de l’évasion.
Qu’en reste-t-il ? Pour les quinquas et davantage, des souvenirs d’une façon de vivre sa vie et d’un pays aujourd’hui totalement changé voire méconnaissable (sans jugement ni nostalgie ringarde). Des préférences filmiques qu’ils se plaisent comme à la nouvelle de la mort de Belmondo de ressusciter en les regardant sur ces chaînes télé «vintage» que tout le monde connait. Pour les jeunes, c’est certainement de la préhistoire sauf pour ceux qui ont la culture du cinéma ou qui ont encore les moyens de suivre un film en français, une langue en voie de disparition. Pour eux, une chance de découvrir un cinéma français et un cinéma tout court où on ne parle pas et on ne mange pas uniquement comme certains l’ont cru pendant longtemps face au film d’action américain ou asiatique où l’on sautille et l’on se bat en permanence. Mais trêve de tremolo. La mort de Belmondo, à l’âge vénérable de 88 ans, signe la fin d’une époque à bout de souffle où les vedettes de cinéma, comme les pop stars, pouvaient tenir l’affiche pendant des années sans fatiguer ni ennuyer personne. «Bébel» a fait entrer à lui tout seul et pendant toute sa carrière 130 millions de spectateurs cumulés au cinéma rien que dans son pays. Qui parmi les stars d’aujourd’hui pourrait faire pareil ? Fin. n

Portrait Belmondo ou l’itinéraire d’un monstre sacré du cinéma

«Vous ne réussirez jamais dans ce métier avec votre physique !» Ce jugement n’a pas empêché Jean-Paul Belmondo, avec sa gouaille, de devenir le «Magnifique» dans le coeur des Français et un monstre sacré du cinéma. De «Pierrot le fou» à «L’As des as», l’acteur au charisme exceptionnel a eu l’itinéraire d’un enfant gâté du cinéma, champion du box-office, avec quelque 80 films et 50 ans de carrière. A l’écran, il est tour à tour star de la Nouvelle Vague et flic ou truand dans des films grand public. Né le 9 avril 1933 à Neuilly-sur-Seine, le jeune Belmondo grandit dans une famille d’artistes. Son père est un sculpteur reconnu. Lui aime faire le pitre et rêve de théâtre. Il intègre le conservatoire dans les années 1950 et se constitue une bande «à la vie, à la mort» avec ses copains Jean Rochefort, Claude Rich, Bruno Crémer et Jean-Pierre Marielle. Après des petits rôles au théâtre et au cinéma, il fait la rencontre qui scelle son destin, en la personne de Jean-Luc Godard. «C’est lui qui m’a fait aimer le cinéma (…) Avant “A bout de souffle”, on m’avait tellement dit que je n’étais pas bon que je doutais», confiait en 2001 Jean-Paul Belmondo. Ce premier rôle clef, en 1960, aux côtés de Jean Seberg, le propulse sur le devant de la scène. Lui au départ si réticent vis-à-vis du septième art devient vite une vedette. Et, avec Alain Delon, l’un des deux monstres sacrés du cinéma français.

Roi de la cascade
Mélange de titi parisien à la Gabin – le héros de «Quai des Brumes» l’adoube d’ailleurs sur le tournage d’ «Un singe en hiver»: «Môme, t’es mes 20 ans !» –, de pitre à la Fernandel et de jeune premier à la Gérard Philipe… il enchaîne les succès. Acteur emblématique de la Nouvelle Vague («Moderato Cantabile», «Pierrot le fou»), il se tourne vite vers les comédies et les aventures rocambolesques où il enlace les plus belles actrices, de Catherine Deneuve à Sophia Loren en passant par Claudia Cardinale et Françoise Dorléac. Certaines deviennent ses compagnes à la ville, comme Ursula Andress et Laura Antonelli. Passionné de boxe –gamin, il rêve d’égaler Marcel Cerdan–, il privilégie ensuite les rôles très «physiques» avec moult cascades, sans doublure, et coups de poing. C’est la période des superflics, des macho bagarreurs et des truands: «Borsalino», «Le Magnifique», «Flic ou voyou», «Le Professionnel» ou encore «L’As des as». «On a fini par me coller une étiquette» de cascadeur alors que «moi, ce que j’ai eu envie de faire, dans ma carrière, c’est de naviguer entre Malle, Godard, Melville et des gens comme Verneuil, Deray, Lautner», confiait-t-il. Et «si je n’exécute pas de pirouette, on m’en veut, on m’étrille», plaisante-t-il en 2016 dans un livre de souvenirs. Comme dans «La Sirène du Mississipi» de Truffaut (1969) où il est un amoureux transi.

Le «polar de trop»
Pendant plus de vingt ans, 48 de ses films dépassent chacun le million d’entrées… Jusqu’au «Solitaire» en 1987, son premier gros échec commercial. «Le polar de trop. J’en avais marre et le public aussi». Il rebondit avec le personnage truculent de Sam Lion dans «Itinéraire d’un enfant gâté» de Claude Lelouch (1988). L’un de ses plus grands rôles, avec à la clef le César du meilleur acteur. Trophée qu’il ne va pas chercher. Il revient à ses premières amours: il remonte sur les planches avec «Kean» et «Cyrano» et devient propriétaire du Théâtre des Variétés. Mais à partir de 2001, un accident vasculaire cérébral qui l’a fortement handicapé l’écarte des studios. Hormis un bref retour dans «Un homme et son chien» (2008) de Francis Huster. L’histoire d’un vieillard que la société rejette. Le visage buriné et éternellement bronzé, «Bébel» alimente alors davantage la rubrique people. Après son divorce avec Natty, il défraie la chronique avec sa nouvelle conquête, une sulfureuse ex-mannequin belge, dont il se sépare en 2012.
Récompensé d’une Palme d’honneur à Cannes en 2011, d’un Lion d’or à Venise en 2016, il est à l’honneur des César 2017 où il est longuement ovationné. Canne à la main, «Bébel» ravit une nouvelle fois le public en plaisantant sur sa «sale gueule». L’éternel séducteur est père de quatre enfants: Patricia (décédée), Florence, Paul et Stella, la petite dernière qu’il a eue à 70 ans. (Source AFP)