C’était moins une. Exactement moins deux, deux jours avant l’expiration de l’ultimatum fixé par le président Tebboune quant à la commande et la réception des vaccins anti Covid-19. Vendredi, sur le tarmac de l’aéroport militaire de Boufarik, un premier lot du vaccin russe, Sputnik V, premier vaccin officiellement enregistré dans le monde en avril 2020, faut-il le souligner, est arrivé sur le sol algérien après un suspense qui aura duré près d’un mois. L’honneur est sauf et la vaccination a commencé hier par une docteure en chirurgie dentaire de Aïn Defla. Un début symbolique pour enregistrer que l’on a été à l’écoute des recommandations du président de la République. Mais l’acquisition du vaccin n’a pas été un long fleuve tranquille, loin de là. Tout a commencé par des critiques acerbes de Tebboune envers le gouvernement Djerad, à partir de l’Allemagne, où il était en soins, lors du Conseil des ministres qu’il avait présidé à son retour en Algérie et avant son second voyage sanitaire vers l’Allemagne. La culture, le secteur bancaire, l’agriculture, les mines ont été les dossiers brandis par le Président qui s’attendait à plus de résultats de la part des ministres de Djerad. Le ministre des Transports, ainsi que le Directeur général d’Air Algérie ont été d’ailleurs remerciés dans la foulée, alors que le président Tebboune insistait, encore une fois, sur le traitement des zones d’ombre, un concept qui reste à définir et à… éclaircir. Face à l’inaction des ministres, il a d’ailleurs exhorté les troupes de Djerad d’entamer la campagne de vaccination contre la Covid-19 en janvier alors que l’Algérie n’avait choisi aucun vaccin et d’en commander encore moins. Rapidement, le Sputnik V fut choisi, et c’est là que la cacophonie a gagné un degré supplémentaire, dès le retour de Tebboune en Allemagne.
Si la mise à l’écart du Dr Berkani-Bekkat, président de l’Ordre des médecins, par le ministre de la Santé, pour le choix du vaccin commençait à être oubliée, la confusion autour de l’arrivée du vaccin, l’entame de la vaccination et la priorisation des catégories d’âge à vacciner ne cessaient de prendre du volume.

«Rien ne presse»
Il faut rappeler que ceux qui avaient en mains des millions de vies suspendues aux fioles du vaccin anti-covid ne cessaient de que «rien ne presse, il faut d’abord que le comité choisisse le vaccin après études et surtout dès le feu vert de l’OMS». Rien ne pressait, peut-être, mais en attendant, plusieurs pays avaient pris les devants, n’attendant aucun feu vert de l’OMS ou d’ailleurs. Il y a même eu des enchères de pays, comme Israël, qui avait raflé des millions de doses du vaccin Pfizer-BioNtech bien avant l’approbation des autorités sanitaires, et a dû même payer près du double d’un vaccin déjà inabordable pour beaucoup de pays. L’Europe et les Etats-Unis se sont attelés au cortège et vaccinent à tour de bras leurs populations. Même des pays moins nantis comme le Maroc, le Brésil, la Russie ou les Emirats piquaient déjà leurs concitoyens. Et même la Tunisie, à qui l’on a promis un partage du vaccin (?) que l’on n’avait pas encore réceptionné, a passé commande pour le vaccin le plus cher au monde, celui américano-allemand.
Et pendant ce temps, chez nous, on se gargarise d’avoir été au top par le passé pour d’autres campagnes de vaccination, que l’on était prêt avant l’arrivée du vaccin et que l’opération vaccination serait lancée, au plus tard, la dernière semaine de janvier. Ce sera fait le dernier jour de janvier. «Le vaccin Sputnik V arrivera la deuxième semaine, ou la troisième du mois de janvier au plus tard, et la vaccination débutera la dernière semaine du mois», répétons-en à souhait depuis l’ultimatum lancé par Tebboune. «Le mois de janvier, d’accord, mais de quelle année ?», gloussait-on dans la rue, d’un sujet qui ferait rire, s’il n’était aussi sérieux et aussi dangereux pour la population. C’est la foire d’empoigne en déclarations diverses et chaque médecin était devenu spécialiste et croyait avoir une oreille du côté des décideurs, qui vous donnait la date d’arrivée et le lancement de la vaccination presque en live et … avant la fin du mois de janvier.

Le défi de l’organisation
La confusion avait duré et avait perduré et on ne cessait d’annoncer l’imminence de l’arrivée «des» vaccins et l’entame d’une vaccination que «l’on maîtrise à souhait». L’espoir fait vivre, il est vrai, mais les Algériens, pour être plus sûrs de ne pas passer l’arme à gauche, préfèrent des vaccins à des déclarations pompeuses. La vaccination a donc débuté, cahin-caha, et les problèmes, les vrais, ne font que commencer. Car, si piquer un bras reste dans les cordes de notre corps médical, et stocker des vaccins «classiques» encore plus, l’organisation pourrait soulever des obstacles très consistants. Comment recenser la population prioritaire ? Comment prendre attache avec elle et la convoquer ? Y aura-t-il adhésion de la population à la vaccination ? Comment organiser l’opération et où doit-elle se faire ? Quelle sera la durée entre la prise des deux doses de vaccin ? Le suivi des vaccinés pourra-t-il se faire réellement ? Autant de questions logiques et légitimes quand on sait que tous ces problèmes ont été constatés même dans les pays les plus avancés comme les Etats-Unis, la France ou l’Allemagne. Mais la difficulté majeure réside dans la disponibilité des vaccins qui fait déjà problème partout dans le monde, même dans les pays producteurs comme les States, l’Allemagne ou l’Angleterre. La pénurie ne guette pas le monde, elle est effective et la guerre aux fioles a été déclarée et les gouvernements qui avaient participé à l’effort financier et scientifique pour la confection de vaccin réclament un droit de préemption. Une attitude qualifiée «d’égoïste» par l’OMS, mais qui, raisonnablement est normale, car «on n’est jamais servi que par soi-même.» Aucun pays au monde ne priorisera une autre population avant la sienne, surtout s’il est le précurseur du vaccin.
En attendant, le tarmac de Boufarik reçoit aujourd’hui un second lot de vaccins d’AstraZeneca fabriqués en Inde, et non un vaccin hindou comme relayé par certains médias. Suivra ensuite le vaccin chinois Sinopharm, (le vaccin chinois est le seul pour le moment qui ne nécessite qu’une dose unique : ndlr) mais dont les quantités restent inconnues, tout comme celles des vaccins reçus. Les compétences de nos diplomates vont être mises à rude épreuve, car dans la course au vaccin il n’y a pas que l’argent qui prime. Les contacts diplomatiques entre nations sont plus que jamais nécessaires pour contourner les écueils, gains ou de préemption. C’est ce qui a été fait apparemment.