Docteur en Management stratégique (PHD), titulaire d’un MBA à HEC Montréal, diplômé de sciences politiques à Alger et formé au groupe ESSEC France, El Hachemi Siagh a développé une expertise de pointe dans le domaine des pratiques managériales et financières internationales, tout au long de sa carrière en Amérique du Nord, en Europe, au Moyen-Orient et en Afrique du Nord. Il a occupé des postes de haute direction et de conseil d’administration, notamment à la Deutsche Bank, à la Caisse de dépôt et placement du Québec, à Exim Bank du Canada (EBC), à l’ATFP filiale du Fonds monétaire arabe à Abu Dhabi et au ministère de l’Industrie lourde en Algérie.

Propos recueillis par Leila ZAIMI
Reporters : «Algérie : les voies de la re-naissance» est votre dernier ouvrage paru, il y a quelques jours, aux éditions Casbah. Pourquoi ce livre et maintenant ?
Lachemi Siagh :
J’ai écrit cet ouvrage à un moment où le pays est à la recherche de voies de sortie de la crise multidimensionnelle sans précédent qu’il traverse. Les gouvernements algériens qui se sont succédé depuis l’Indépendance n’ont pas été en mesure d’articuler et de proposer au peuple algérien une vision et un projet de société cohérents, non utopiques et populistes et, encore moins, une stratégie de développement national capable de réaliser les aspirations du peuple vers un pays développé, fort et prospère dont ils seraient fiers, qui assure leur avenir et celui de leurs enfants. L’amateurisme, la mythomanie qui ont prévalu et la myopie des parties prenantes dans les processus décisionnels ont créé une situation de complexité inédite, des organisations dévoyées, un peuple qui a perdu ses repères, en un mot, un système névrosé qui requiert le recours à la psychanalyse organisationnelle. La gestion de la complexité n’est pas une tâche facile. En tant que spécialiste de la gestion des grandes organisations, j’ai pensé qu’il serait utile d’apporter ma contribution en vue d’aider dans un processus de réflexion l’Algérie à devenir simplement un pays normal.



Le présent ouvrage analyse le système algérien en action depuis l’Indépendance, dites-vous, dans la perspective de proposer un modèle alternatif politique et économique. Vous affirmez même que vous avez les clés pour sortir de la présente crise politique, n’est-ce pas ? Quel est le projet de société que vous proposez dans le livre ? Et sur quoi repose-t-il ?
Il s’agit en fait de mettre en place un nouveau paradigme politique et économique. La conception de l’Etat en Algérie doit s’orienter vers une conception moderne telle qu’elle prévaut dans les pays démocratiques. A la lumière du soulèvement populaire que connaît l’Algérie, il est urgent de rechercher un fondement du pouvoir moins discutable que celui basé sur l’absolutisme ou le charisme de l’homme providentiel et moins arbitraire que la force. Il s’agit de se tourner vers ce concept juridique d’accord contractuel véritable, fondé sur le consentement mutuel qui est le produit d’une culture qui définit l’être humain comme un être rationnel, c’est-à-dire non seulement raisonnable, donc intelligent et moral, mais aussi intéressé, donc capable de calcul.
Dans ce contexte, il s’agit de l’abandon de l’étatisme outrancier, de la centralisation, de la logique de contrôle et des idées rétrogrades et populistes enrobées dans le vocable de patriotisme. Cela nécessite un véritable re-engineering. Le re-engineering du pays doit sur le plan politique :
— réhabiliter les institutions qui doivent être le reflet d’élections libres et justes,
— faire de la reddition des comptes et de la transparence des principes fondamentaux et inviolables,
— favoriser des partis politiques qui tirent leur légitimité de la volonté populaire et qui respectent le jeu démocratique,
— mettre en place une véritable séparation des pouvoirs impliquant une authentique indépendance du pouvoir judiciaire,
— instaurer des contre-pouvoirs à tous les niveaux,
— limiter les mandats présidentiels à deux quinquennats,
— autoriser des médias privés libres auprès des médias publics et les mettre sur un pied d’égalité,
— promouvoir la méritocratie en matière de choix des hommes à la place du clientélisme et de l’obéissance,
— mettre en œuvre une décentralisation qui donne plus de pouvoirs et de moyens fiscaux aux wilayas pour qu’elles soient maîtresses de leur développement.
Ce re-engineering doit avoir comme finalité le démantèlement du système de gouvernance mis en place par Abdelaziz Bouteflika, un système caractérisé par l’absence de reddition de compte, l’inexistence de contre-pouvoirs, d’indépendance des institutions et de transparence. Un système qui ne laisse pas de place à la compétence et à la méritocratie mais privilégie la loyauté et le régionalisme.
En matière de contre-pouvoir et d’indépendance des institutions, le Parlement devra être le reflet fidèle de la volonté populaire et non des personnes cooptées par les partis favorables au pouvoir en place ou qui achètent leur siège, comme c’était le cas sous le régime du président Bouteflika. Une structure de préparation, d’organisation et de contrôle des élections doit être mise en place. Celle-ci doit être entièrement autonome, échapper à la tutelle du pouvoir et staffée par la société civile. Le Parlement ne devra plus être un organe qui estampille les programmes et rapports du gouvernement, comme ce fut le cas pour la loi relative au recours à la planche à billets. Il faudra mettre fin à l’utilisation abusive des Ordonnances pour faire passer les lois de finances complémentaires durant les vacances du Parlement. Il s’agira également de se protéger des lois qui portent préjudice à l’économie nationale comme la LFC 2009. Dans un tel contexte, le gouvernement devra rendre compte au Parlement qui aura à approuver son programme d’action. Sur le plan économique, il s’agit de construire un modèle fondé sur l’avantage comparatif de l’Algérie, à même de la sortir de la dépendance des hydrocarbures par la diversification de l’économie et de constituer un bassin de compétences intellectuelles, scientifiques, techniques, technologiques et culturelles qui sera le prélude à la construction d’une puissante classe moyenne éduquée et cultivée. Bâtir un système basé sur la wassatiya, ou le juste milieu, est la meilleure voie de sortie pour l’Algérie. Un système où existe un secteur public économique dans les domaines stratégiques (énergie, transport, eau, infrastructure, etc.), à côté d’un secteur privé fort et prospère, capable de créer les richesses qui remplaceront, à terme, les revenus en hydrocarbures et assureront les revenus en devises du pays, notamment dans le tourisme, l’agriculture et les services, des secteurs qui se respectent, se renforcent mutuellement et se complètent. L’Algérie deviendra, ainsi, un pays où il fera bon vivre, travailler, innover, créer, produire, exporter. Elle devra être un pays qui attire les meilleures compétences algériennes expatriées, voire étrangères, pour accroître sa prospérité. Le secteur financier, quant à lui, avec l’assainissement du secteur bancaire devra être caractérisé par la transparence, la performance et la mise en œuvre d’une véritable réforme financière qui soustrait le secteur de l’emprise du politique et de l’usage des injonctions en attirant les meilleures compétences nationales et internationales, et en créant un marché de capitaux digne de ce nom. En favorisant de nouveau l’émergence d’un secteur bancaire privé national dirigé par de vrais banquiers et non des aventuriers, en éliminant les notes administratives scélérates et en créant un «level playing field» c’est-à-dire les mêmes règles du jeu pour tous les acteurs du secteur bancaire et financier. La stratégie de l’Algérie devra régler au plus vite les problèmes de l’environnement de l’entreprise, dont l’accès au crédit, l’allègement des charges sociales et fiscales, l’élimination des contraintes bureaucratiques et administratives au niveau des impôts et des douanes et lutter contre la corruption, devenue endémique. Cette vision doit abandonner l’économie de bazar et être basée sur le concept de développement durable, c’est-à-dire satisfaire les besoins de la génération actuelle sans compromettre les besoins des générations futures.

Vous avez lancé un appel aux Algériens à participer au développement de leur pays et à être à la hauteur des enjeux des sociétés mondiales actuelles…
En effet, il est absolument nécessaire que toutes les forces vives de la nation, hommes et femmes, sans exclusive, étudiants, jeunes, syndicalistes, intellectuels, artistes, hommes politiques de l’opposition et représentants du pouvoir actuel, militaires, avocats, journalistes, Algériens vivant à l’étranger, sans exclusive, participent à la conception d’un nouveau système de gouvernance basé sur ce nouveau paradigme. Il faudra faire émerger des panels d’une centaine de personnes parmi ces différentes forces vives dans chaque wilaya qui débattront et enrichiront les propositions de grandes réformes comme la Constitution, le système politique qui convient au pays, la politique énergétique, les retraites, les subventions, etc. Cette approche permettra d’impliquer le peuple dans les décisions et créer une dynamique constante de négociations. Il convient d’instaurer une méthodologie « down up» au lieu de l’approche actuelle « top down». Ce changement profond nécessitera une évolution radicale de la manière de faire la politique. Il est absolument impératif de mettre fin à la pratique qui a instauré le statu quo et n’a laissé aucune place à la négociation interne. Une évidence s’impose d’emblée, à savoir qu’il est illusoire de s’attendre à ce que les personnes qui, pendant cinquante-six ans, ont minutieusement construit un système, basé fondamentalement sur l’étatisme, le centralisme et le contrôle outrancier, puissent seuls réformer en profondeur le système de gouvernance politique et économique du pays. De même, il ne faut pas s’attendre à ce que les détenteurs du pouvoir depuis l’Indépendance construisent un modèle conforme aux aspirations de la majorité de la population du pays qui est jeune et vit à l’ère des technologies du virtuel. Il s’agit en définitive, de cette manière, de mettre en œuvre les articles 7 et 8 de la Constitution.

Dans votre livre, vous expliquez le point de vue de l’islam dans le projet politique. Pourquoi faites-vous appel à la religion ?
Il est essentiel de rappeler que l’Algérie est un pays musulman et que la religion joue un rôle important dans la vie de la majorité du peuple. Un nombre non négligeable de citoyens souhaite que les enseignements religieux se reflètent dans la vie politique et économique du pays et que leurs dirigeants incarnent ces valeurs. Ils ne cachent pas leur ardent désir de mettre en place une République islamique ; d’autres estiment que la religion est un frein à l’émancipation de l’Algérie et ne doit pas interférer dans la sphère politique.
Il faut savoir que les héritages du passé expliquent la situation actuelle de l’Algérie qui a fini prisonnière des conséquences du triomphe des thèses des musulmans littéralistes et wahabistes, du complexe du colonisé et de l’idéologie socialiste. La psyché de l’Algérien d’aujourd’hui et sa pensée ont été façonnées et sont la résultante de l’apport fondamental de la pensée islamique, de traditions berbères, du colonialisme français et d’idées subordonnant l’individu à la collectivité découlant de la mise en place d’un régime «socialiste» depuis l’Indépendance en 1962. Cependant, l’impact de la pensée islamique demeure le plus déterminant. C’est pour cette dernière raison que nombreux sont ceux qui réclament l’instauration d’un Etat théocratique. En réalité, l’Algérien ne se connaît pas bien lui-même et reste déchiré entre un passé musulman lointain, glorieux dans son imaginaire, et un présent façonné par le colonialisme, le système socialiste et la mondialisation dans lesquels il ne se reconnaît pas. Voilà qui constitue un sérieux handicap pour la construction d’un Etat algérien moderne et c’est pour cela que j’aborde ce thème dans mon livre.
A mon sens, il ne pourra pas y avoir d’émancipation de l’Algérie si cette dimension n’est pas comprise. Pour toute stratégie de développement à envisager, il est essentiel de travailler d’abord sur le mental de l’Algérien pour en faire un être rationnel qui fasse appel à son libre arbitre, qui abandonne son fatalisme et toute forme d’obscurantisme. Il s’agira de faire en sorte de le «reprogrammer» pour en faire un être qui raisonne et non un être fataliste. Si la foi est une affaire privée, intime, personnelle et individuelle, la construction d’une nation concerne le vivre ensemble, l’être ensemble, les rapports à autrui et au monde. Selon Ch. Chérif, au temps de l’apogée de l’islam, le mode de vie et le modèle d’organisation du pouvoir politique étaient fondés sur le concept de la pluralité dans l’unité. Celle-ci a été réalisée politiquement sous la forme d’empire par le calife Al Mansour (754-775). Il a donc fallu près d’un siècle après la mort du quatrième calife, Ali, pour donner une structure politique stable, de dimension internationale, à la communauté musulmane. Ce point est significatif de l’absence de règles religieuses en la matière. C’est à l’appréciation de la communauté des croyants qu’est laissé le choix du mode d’organisation du pouvoir politique ; il suffit, bien entendu, de respecter les principes moraux fondamentaux. «A ceux qui veulent ressusciter l’Etat de l’époque du Prophète, on peut dire que ce qui est valable en tout temps et en tout lieu n’est donc pas la nature de l’Etat, le système politique ou la théorie économique. D’où le silence du Coran et la prudence du Prophète à ce propos». Le Coran ne préconise ni modèle de système politique ni théorie d’économie politique. Ceci va à l’encontre des prétentions des mouvements islamistes qui veulent, de nos jours, mettre en place un régime religieux en Algérie. Dans une conception moderne de l’Etat et dans le cadre d’un contrat social, les différents courants politiques doivent s’opposer pour gagner les suffrages des citoyens. L’alternance assure la pérennité de l’Etat.