Bannie du sport mondial depuis l’invasion de l’Ukraine, la Russie s’active depuis plusieurs semaines pour organiser d’autres épreuves afin de concurrencer les compétitions traditionnelles et exister sur la scène internationale. « L’idée est de proposer un nouvel ordre sportif mondial », nous explique Lukas Aubin, docteur en géopolitique. Et ce n’est pas forcément une nouvelle stratégie. Événements annulés, sélections exclues, joueurs sous bannière neutre : la Russie a été mise au ban du monde sportif depuis l’invasion de l’Ukraine. Isolée diplomatiquement mais aussi sportivement, la patrie de Vladimir Poutine cherche la parade. Et sur la planète sport, l’option choisie est aussi simple que déroutante : mettre en place des compétitions parallèles pour concurrencer les épreuves traditionnelles. « L’idée est de proposer un nouvel ordre sportif mondial (…) C’est une façon de compter ses alliés et de montrer à la population russe qu’on n’a pas baissé les bras. Et à la communauté internationale qu’on ne se laissera pas faire », nous explique Lukas Aubin, docteur en géopolitique et auteur de ‘La sportokratura sous Vladimir Poutine : une géopolitique du sport russe’.

« Nous sommes ensemble : sport »
Dans cette optique, deux compétitions ont notamment vu le jour ces dernières semaines. Suite à l’exclusion des sportifs russes et biélorusses, « Nous sommes ensemble : sport », qui était l’équivalent des Jeux paralympiques de Pékin, a vu le jour. Et à Saransk, les Russes ont reprogrammé la Coupe Pervy Kanal, une épreuve de patinage artistique, en même temps que les championnats du monde à Montpellier.
Avec un niveau certain puisqu’Anna Shcherbakova, la championne olympique, ou encore Kamila Valieva étaient de la partie. « Depuis 2014 environ, la Russie cherche tous azimuts à concurrencer les puissances occidentales dans différents domaines dont le sport. Et là, l’objectif est de jouer contre les puissances occidentales », raconte Lukas Aubin.
Pour cela, la Russie ne compte pas se limiter à son simple cas et ses frontières. Comme elle l’a fait pour son simulacre des Jeux Paralympiques qui « se déroulait avec le concours de quelques alliés comme l’Arménie, le Kazakhstan ou la Biélorussie » comme l’explique Lukas Aubin, elle espère attirer certains de ses « partenaires » traditionnels, comme les pays membres du BRICS (ndlr : Brésil, Inde, Chine et Afrique du Sud), ceux de l’organisation de la coopération de Shanghai (Kazakhstan, Kurdistan, Pakistan, Iran…) ou ceux de la Communauté des Etats Indépendant (CEI). « L’idée est de mobiliser ces états et leur proposer de participer à un nouveau microcosme sportif mondial », souligne Lukas Aubin.

LES «SPARTAKIADES» OU «JEUX DE L’AMITIÉ» COMME ANCIENS EXEMPLES
La méthode n’est pas forcément nouvelle. La Russie ressort même des vieux pots. Dans les années 1930, l’IRS (Internationale Rouge Sportive) avait par exemple organisé les «Spartakiades». « Ces compétitions étaient destinées aux pays communistes avec comme objectif de montrer que le modèle communiste était supérieur au modèle capitaliste, résume Lukas Aubin. Mais après la seconde guerre mondiale, Staline a décidé que cela ne fonctionnait pas assez. Et disait qu’il fallait concurrencer les capitalistes sur leur terrain à savoir lors des Mondiaux de football par exemple… C’est à ce moment-là que la guerre froide du sport à commencer. »
Quelques années plus tard, l’URSS avait cependant à nouveau créé de but en blanc une épreuve à l’heure des Jeux Olympiques 1984, les «Jeux de l’Amitié». Une épreuve organisée dans neuf Etats communistes qui avaient boycotté les Jeux de Los Angeles et avec quarante-neuf pays. « Ils étaient destinés à faire concourir les sportifs russes contre des athlètes communistes alliés, rappelle Lukas Aubin. Évidemment, il y avait eu un certain nombre de records mondiaux tombés à cette occasion. L’objectif était de montrer qu’ils étaient les meilleurs et que les JO de Los Angeles ne valaient rien puisque les meilleurs athlètes de la planète n’étaient pas là. »

UN « FANTASME »
Reste une question à l’heure actuelle alors que la Russie a relancé cette idée : quel sera l’effet de cette stratégie dans le monde du sport ? Créer un « nouvel ordre sportif mondial s’apparente davantage à un fantasme qu’à la réalité puisque cela semble impossible de concurrencer la FIFA, le CIO, l’UEFA ou la F1 », estime Lukas Aubin, qui a tenté de se projeter sur cette question dans The Conversation. Mais le but est d’envoyer un message à sa population. Et de rester actif en tentant diverses actions pour lutter contre ce boycott massif.
Quitte même à prendre tout le monde à contre-pied et à faire l’inverse en se portant candidate à l’Euro 2028 ou 2032, comme l’a annoncé l’UEFA il y a quelques jours. « Vous connaissez l’adage, il n’y a pas de mauvaise publicité, résume Lukas Aubin. C’est une façon de faire le buzz et d’exister sur la scène médiatique internationale. (…) Le but n’est pas là d’attirer mais de semer la confusion auprès de l’audience internationale et ça fonctionne. Ça va alimenter le discours d’opposition. » Le sport est bien aussi un enjeu géopolitique. Et si vous en doutiez, la Russie ne compte pas le laisser de côté.