PAR NAZIM B.
La revue d’études et de critique sociale Naqd, que dirige l’universitaire et enseignant d’histoire à l’université d’Alger, M. Djerbal, a consacré un numéro spécial sur le 17 Octobre 1961 dans lequel ont été revisités les circonstances et l’impact de ces évènements.
«Tout comme les manifestations du 11 Décembre 1960, en Algérie, celle du 17 Octobre 1961, à Paris, est entrée dans l’histoire de la lutte de libération du peuple algérien en constituant, de façon remarquable, un effet de bascule et un tournant politique capital dans le rapport de forces entre la stratégie de guerre contre-insurrectionnelle de l’Etat colonial français, d’un côté, et la résistance dirigée par la Fédération de France du FLN de l’autre», a souligné M. Djerbal.
L’historien a estimé, dans ce sens, que «les deux manifestations ont eu la même portée politique sur le dénouement de la guerre proprement dite», relevant, dans l’introduction de ce numéro, que beaucoup d’écrits et de témoignages ont été publiés pour rendre compte de cet évènement mais très peu, pour en comprendre les ressorts, ont été de l’inscrire dans une perspective historique de moyenne année.
Il expliquera, également, que plus globalement, à l’échelle des luttes des peuples coloniaux pour leur libération, la manifestation du 17 octobre 1961 à Paris a constitué «un cas d’espèce», faisant remarquer que «pour la première fois depuis le début de son installation en France, la population immigrée sortait de sa périphérie pour occuper le centre de la scène médiatique». M. Djerbal a précisé que cette population «surgissait ainsi de façon manifeste sur la scène de l’histoire du XXe siècle en tant que sujet politique pensant et agissant sur la scène de l’histoire», et de relever que «sous les ordres de Michel Debré et de son bras armé, le préfet Papon, les forces de police se sont déchaînées sur les manifestants sans défense». Pour le spécialiste, «plusieurs dizaines de morts, plusieurs dizaines de noyés dans la Seine, des dizaines, sinon des centaines, de blessés et plusieurs milliers d’arrestations, tel est le bilan de l’œuvre de la police française à l’encontre des Algériens sortis en masse revendiquer pacifiquement leur droit à la liberté et à l’indépendance».
Pour sa part, l’historien et universitaire Olivier Le Cour Grandmaison est revenu notamment sur les responsabilités, côté Etat français, et les autres raisons qui ont longtemps favorisé «l’occultation et l’oubli de ce crime d’Etat». Le Cour Grandmaison charge, dans sa contribution, la municipalité de Paris. «Relativement au mensonge d’Etat, très vite élaboré par les autorités publiques, n’oublions pas la très docile majorité du conseil municipal de Paris. Cette dernière, a souligné l’historien, apporte une contribution remarquable et significative à cette opération en votant une motion de félicitations à la police».
De son côté, Jim House, maître de conférences en histoire à l’université de Leeds (Grande-Bretagne) (Lire entretien de Nordine Azzouz), a abordé «des aspects méconnus» de ce qui s’est passé dans cette période à Paris. «L’histoire des mobilisations politiques des Algériens en France en fait partie ; évènement dans l’évènement en quelque sorte, le 20 octobre 1961, date des manifestations des Algériens de la région parisienne contre la répression et en faveur de l’Indépendance, reste peu connu et en tout cas subordonné, à la fois sur les plans historique et mémoriel, au 17 octobre».
Nicole Rein, membre du collectif des avocats du FLN, a témoigné, quant à lui, des faits et scènes qu’il a vus. «En 1961, on torturait sous les ordres de (Maurice) Papon, préfet de police, les Algériens en plein Paris, au 25, 28, de la rue de la Goutte d’or, boulevard de la Chapelle, au 9, rue Harvey, à Paris 13e, rue de la Charbonnière». Et d’ajouter : «On entendait les cris de ces hommes dans les caves, on en a jeté dans la Seine, on a tiré sur eux en pleine rue. Les Français allaient à leur travail, les partis politiques, les églises, les associations se taisent, c’était le règne du silence et du racisme».
Selon Moussa Kebaïli, qui a abandonné ses études supérieures pour rejoindre le FLN et devenir responsable de premières cellules clandestines à Paris, fin 1954 et début 1955, en portant en 1958 la guerre d’Algérie sur le sol français, «il s’agissait d’un message destiné au peuple français pour lui signifier les atrocités que subissait le peuple algérien et engager sa responsabilité devant l’Histoire et l’opinion internationale». Dans son témoignage, M. Kebaïli a indiqué que «la répression menée par la police française n’a pas ébranlé l’organisation du FLN en France, bien au contraire, c’est à Paris, 13e arrondissement, solide foyer de notre organisation, que la police française a ‘installé’ des harkis».
Mehdi Lallaoui, président de l’Association au nom de la Mémoire, a mis en exergue, l’occultation et le déni des faits, soixante ans plus tard. Cela fait soixante ans que le bilan officiel du massacre de cette nuit est gravé dans le marbre de la mémoire administrative pour faire un décompte de deux morts algériens. Or, le nombre de morts du 17 octobre et les jours suivants se décompterait en centaines… n