Le film «Moi Nojoom, 10 ans et divorcée» de la Yéménite Khadija al-Salami, raconte la malheureuse tragédie des mariages forcés des petites filles au Yémen. Projeté pour la dernière fois aux Premières rencontres cinématographiques de Hassi Messaoud, cette fiction de 96 minutes est adaptée d’une histoire vraie, celle de Nujood Ali, surnommée «la plus jeune divorcée au monde ». Khadija al-Salami, la réalisatrice, a, elle aussi, été mariée de force à 11 ans et a réussi à se libérer de cette union. «Moi, Nojoom, 10 ans, divorcée» est un véritable cri d’alarme contre le mariage forcé de fillettes pré-pubères. La cinéaste, inspirée de faits réels, relate l’histoire de Nojoom,  âgée de dix ans, qui a réussi à obtenir le divorce auprès d’un tribunal de la capitale du Yémen, Sanaâ, après avoir été violée et battue par son mari, membre d’une importante tribu locale. A travers le récit fait à un juge des circonstances de son mariage et des peurs subies par cette enfant au courage exemplaire, qui a fugué de chez elle, le spectateur découvre ainsi une société où le poids des traditions et la misère des paysans déracinés dans la grande ville favorise une pratique inhumaine qu’aucune loi n’interdit au Yémen. En jouant durant tout le film sur les contradictions entre le monde de l’enfance et celui de l’épouse, où Nojoom a été contrainte de vivre, la cinéaste brosse un portrait des plus attachants de son personnage et réussi à faire partager aux spectateurs son combat qui finit par défrayer les médias. Avec un public charmé et attristé en même temps, Khadidja Al Salami a été récompensée par un jeune de la région qui lui a offert un portrait d’elle comme remerciement pour son combat. Entretien.

 

Reporters : Comment êtes-vous venue à la réalisation de ce film ?
Khadidja al Salami : C’est un film inspiré d’une histoire vraie, celle de Nujood, une petite fille yéménite, qui n’avait que 10 ans quand elle a divorcé. J’étais déterminée à faire ce film car cette histoire me touche personnellement. Une histoire qui affecte la vie de plusieurs petites filles qui vivent le même cas dans le monde entier. Chaque année, environ 15 millions de filles passent par cette tragédie qui est un cauchemar pour elles. Si nous ne faisons pas quelque chose aujourd’hui, dans quatre ans nous nous retrouverons avec 145 millions de fillettes avec une enfance et un avenir volés.

Pourquoi vous avez tenu à réaliser ce film ?

Je connais bien Nujood, je l’ai rencontrée avant que le livre ne sorte, plus exactement après la prononciation de son divorce, en 2009, au Yémen. Je croisais cette petite fille partout dans la presse et dont l’histoire m’a vraiment bouleversée. C’est à partir de là que j’ai décidé de faire ce film. En même temps, j’ai entendu parler qu’une Française qui voulait réaliser un film sur cette histoire. En tant que Yéménite, je ne voulais pas que l’histoire ait un regard extérieur.

Au cours de votre tournage clandestin, quels sont les problèmes que vous avez connus ?

Le tournage a été fait au Yémen clandestinement. Malgré les difficultés qu’on a connues au cours de cette réalisation, telles que le matériel inexistant, j’ai dû former les comédiens à ce sujet très sensible. J’étais discrète et je ne voulais pas que les gens parlent trop de ce que nous faisions, sinon ça allait chambouler tout le village sans parler du problème de sécurité. Lors du tournage, un des accessoiristes est décédé accidentellement et c’est là que tout le village a su que nous tournions la fiction. Si je continue à vous relater mes problèmes au cours du tournage je ne finirai pas jusqu’au petit matin. Mais ce que j’ai retenu de cette expérience, c’est la réussite du film malgré les nombreux problèmes rencontrés. Quand on veut, on peut.    

Avez-vous d’autres projets pour l’avenir ?

J’ai d’autres projets mais, avant tout, il faut que je reste en place et arrêter de voyager. En ce moment, j’ai un documentaire qui touche la même histoire que le film. Il parle des filles et des femmes, en général, qui se battent contre leurs cauchemars qu’est le mariage. Je suis en train de le réaliser. Nous avons commencé à tourner certains passages mais le documentaire ne sera pas prêt de si tôt.

Comme la petite Nojoom, vous avez aussi connu cette tragédie, parlez-nous-en ?

Lorsque nous grandissons avec l’idée d’avoir un enfant et le soumettre à ces horreurs  c’est très douloureux.  Chaque jour et même chaque minute de nos vies, nous, les femmes victimes de ce désastre, nous luttons pour nous en sortir, ainsi que pour notre liberté et nos droits, parce que je déteste l’injustice. C’est pour cette raison que j’ai voulu absolument réaliser ce film car cette histoire me touche. Ce sujet me dérange vraiment, car moi-même j’ai été mariée de force à l’âge de 11 ans. C’était très difficile, car lorsque  nous croyons que la famille est là pour nous protéger et que nous découvrons le contraire c’est très humiliant et très perturbant physiquement et psychologiquement. Quand j’étais petite, ma grand-mère me répétait tout le temps qu’une femme est née pour deux choses : soit être enterrée, soit être mariée. Et c’était pourtant une femme forte, tout le monde avait peur d’elle !

Par vos réalisations, vous conduisez une sorte de combat.  Quel est son but ?

Mon but à travers ce film est de changer ces horribles soi-disant traditions, pas seulement au Yémen, mais aussi partout dans le monde. J’aimerai que les gens cessent de tuer leurs petites filles et les rendre malheureuses. Les femmes ne sont pas des objets avec lesquels vous marchandez, nous sommes aussi des êtres humains. Je n’ai qu’un seul rêve aujourd’hui et il concerne toujours ces petites filles victimes de cette tragédie, je veux construire une grande école pour toutes les petites filles comme Nojoom qui n’ont pas les moyens d’aller à l’école.