Les habitants d’Ouargla sont convaincus de deux choses : ils savent qu’ils vivent sur l’un des territoires les plus riches du pays, le plus opulent, à cause du pétrole, et ils n’ignorent pas que leur ville et sa proche région sont devenues depuis le milieu des années 2000 un chaudron social.

Dans cette marmite qui bout et qui menace d’exploser, des histoires et des drames auxquels les Ouarglis donnent des noms : «hogra» et «chômage», deux mots que les jeunes d’entre eux «taguent» et jettent sur les murs, deux maux que d’autres, souvent instruits, aiment à comparer avec «le sous-sol qui regorge de brut» et les usines «qui devraient caser tout le monde» dans cette wilaya industrielle du Sud algérien, du «manœuvre jusqu’à l’ingénieur», nous dira un diplômé. Ce jeune universitaire sans emploi fait partie des troupes de demandeurs d’emploi qui font fréquemment, spontanément ou à l’appel de collectifs associatifs, le siège de l’Agence de l’emploi locale. L’Anem ! Pour certains des manifestants qui ont pris l’habitude d’aller crier leur haine et leur colère devant ses murs, l’Agence nationale de l’emploi est le symbole de tous les « péchés» comme ils disent. «Piston», «passe-droit», «maârifa» sont les accusations récurrentes qu’ils portent contre le personnel qui la tient.
De temps à autre, et le plus souvent depuis quatre ou cinq années, voire davantage, ils n’hésitent pas à porter leur ras-le-bol jusque devant le siège de la wilaya.
Tentatives d’immolation, affrontements avec les unités anti-émeute, scènes d’automutilation parfois, sont ainsi devenus des scènes d’un spectacle rarement interrompu tout au long de l’année. Le dernier affrontement du genre observé a eu lieu le jeudi 4 octobre dernier. Des dizaines de jeunes chômeurs s’étaient rassemblés devant le siège de la wilaya. Calme au départ, la manifestation a aussitôt dégénéré lorsque des jeunes portant des bouteilles d’essence ont escaladé le portail du bâtiment et menacé de s’immoler.
L’intervention des services de sécurité provoquera quelques échauffourées qui feront quelques blessés et 12 arrestations. En réaction, les autorités locales installent M. Abderrahmane Boudiaf comme nouveau chef de l’agence d’emploi. Ex-cadre de l’Inspection du travail à Ouargla, ancien dirigeant de l’agence par intérim pendant des mois, à l’issue du départ d’un ancien responsable, il est «officialisé » dans son poste afin de «trouver des solutions rapides» au problème de l’emploi dans la wilaya. Vite dit ? Sans doute ! Ouargla et sa périphérie a vu ces dernières années sa population de diplômés se multiplier.
Chaque année, des centaines d’étudiants sortent de l’université avec des diplômes, mais sans garantie d’emploi, soit parce que les filières suivies ne disposent d’aucun débouché sur le marché du travail, soit parce que tous les postes d’emploi disponibles sont déjà occupés par des Algériens qui viennent de partout, ce qui est mal vu par ceux qui croient qu’ils ont le privilège de la « souche » et d’être des enfants du pays, alors que la grande majorité de la population de Ouargla intra-muros a une implantation relativement récente.

En trente ans, ceux venus du Nord sont devenus plus nombreux que les autochtones et le boom démographique n’a rien réglé dans une ville qui avoisine désormais les 300 000 habitants. Hormis la journée de protestation du 4 octobre, la remontée de la colère de la rue à Ouargla est survenue au lendemain de la « réunion spéciale » du 16 octobre dernier au ministère du Travail, de l’Emploi et de la Sécurité sociale. A l’issue de cette rencontre, consacrée à la question de l’emploi à Ouargla et sa région, le ministre du secteur Mourad Zemali avait posté un message sur Facebook annonçant l’organisation de rencontres avec les parties et les institutions concernées de la wilaya d’Ouargla pour « coordonner » les actions destinées à résoudre le problème du chômage.
Résultat d’une communication minima ou sentiment de déjà vu, la réaction des chômeurs a été cinglante : «Marre des paroles», «Chbaâna hadra», nous ont dit les demandeurs d’emploi qu’on a rencontrés après la réunion d’Alger. Zaki et Mohamed Osmane, 40 ans passés tous les deux, ont expliqué leur déception : «Moi Zaki et lui Mohamed Osmane sommes inscrits à l’agence locale de l’Anem depuis 2008 et 2014. Depuis, aucun de nous deux n’a reçu de réponse ni obtenu de travail. Vous trouvez normal notre situation à l’heure où des gens de notre génération préparent leur retraite, nous, on est encore à la recherche d’un travail !». Entre 2013 et 2017, selon les chiffres, 214 566 postes d’emploi ont été créés dont 11 072 dans le cadre des contrats aidés. Ce n’est pas rien comme effort, mais nombreux sont les Ouarglis qui estiment que ces chiffres «ne disent pas la vérité» car «seulement le quart des bénéficiaires» sont de la région. Sur le refus de beaucoup de jeunes à investir les secteurs des travaux publics, de l’irrigation et de la construction, ils ne disent rien ou presque alors que l’un des arguments de l’Anem est que beaucoup de demandeurs d’emploi ne cherchent qu’une chose : le gardiennage ou les services dans les zones pétrolières.