Le monde des arts plastiques algériens, encore une fois, est endeuillé par la perte de l’un des derniers piliers de l’art moderne, l’artiste peintre graveur algérien, Abdallah Benanteur. Il s’est éteint mercredi, à l’âge de 87 ans, en France.

Ami de Mohamed Khadda et de Jean Senac, il a rejoint ses compagnons en laissant pour la postérité des œuvres imprégnées de lumière de l’âme algérienne et de poésie soufie exposées dans les plus grands musées du monde.

 

La nouvelle année 2018 débute avec une funeste nouvelle, tel un écho à une année 2017 qui a fortement endeuillé le monde de la culture algérienne, en général, et des arts plastique, en particulier. A l’ère du numérique, c’est l’ambassadeur d’Algérie en France, Abdelkader Mesdoua, qui a annoncé la mort de l’artiste Abdallah Benanteur sur son compte twitter. La nouvelle a enflammé les réseaux sociaux telle une traînée de poudre.
Abdallah Benanteur est né en 1931 à Mostaganem. Dans l’une de ses biographies, il est souligné qu’il avait baigné dans un milieu familial et culturel algérien sensible à l’écriture et au livre manuscrit enluminé, à la poésie soufie, à la musique et au chant andalou. Il avait confié, dans l’un de ses écrits : «J’ai débuté très jeune, mes premières peintures remontent à 10 ou 12 ans. Enfant, j’étais timide et de santé fragile. Cela m’a beaucoup aidé, car mes parents ne songeaient pas à me contrarier, même si la peinture ne leur disait rien. Ils ont accepté de m’inscrire à l’Ecole des beaux-arts d’Oran à l’âge de 14 ans. Mon père m’avait fait construire un atelier au-dessus de son magasin et j’avais toutes les après-midi pour peindre. L’oliveraie me passionnait et je ne me lassais pas de la peinture répétée de ce motif.» Il est aussi précisé que son père est à la fois commerçant, professeur d’arabe, imam et épris de poésie arabe classique et de mysticisme soufi, auxquels il initiera son fils ; son oncle est membre d’un orchestre de musique andalouse, dont les accords nourriront son enfance. «Un peintre ne naît pas de rien», avait alors souligné Benanteur.

La gravure intimement liée à la poésie
L’artiste peintre Hachemi Ameur, ancien directeur de l’Ecole régionale des beaux-arts de Mostaganem, confie, suite à cette triste nouvelle, qu’ «Abdellah Benanteur avait quitté l’Algérie en 1953 pour Paris avec son ami Mohamed Khadda. Sa première exposition personnelle date de 1957. Il s’était marié à une Française Monique Boucher, elle-même poétesse et peintre. Après l’indépendance, son ami Khadda rentre définitivement en Algérie. Mais notre artiste Benanteur va choisir l’exil et restera à jamais en France». Hachemi Ameur mettra également en exergue le talent de l’artiste en tant que graveur, en expliquant que c’est à partir de 1962 qu’Abdellah Benanteur commence la pratique de la gravure. « Il illustre beaucoup de textes d’écrivains algériens contemporains, dont Jean Sénac, et également des œuvres de poètes persans et soufis, à l’instar d’El Saâdi, El Khayam, El Nidami et El Firdaoussi ». En effet, typographe, maquettiste et graveur de génie, Abdellah Bennateur crée plus de mille livres, des exemplaires souvent uniques sur des poèmes du monde entier, qu’il conçoit et réalise entièrement lui-même, du travail du papier au tirage de toutes les épreuves sur sa presse à bras.
Hachemi Ameur rappelle également que les artistes algériens avaient organisé une grande exposition d’art plastique en 1963 juste après l’indépendance, « Peintres algériens », dont le catalogue va être illustré par Abdellah Benanteur. Dans la même année, Benanteur organise à Paris une grande exposition intitulée «l’art de la Révolution algérienne ».
Notre interlocuteur, originaire également de Mostaganem, souligne toutefois que «comme beaucoup de nos artistes, c’est une fois que l’artiste meurt qu’on lui rend hommage et les musées algériens vont demander à la famille des dons d’œuvres. C’est dramatique ». Précisant : « Rares sont les œuvres achetées par les musée algériens du vivant de l’artiste. Benanteur est dans tous les musées du monde. En Allemagne, Belgique, l’Arabie saoudite, Emirats, Brésil, Cuba, Etats-Unis, Inde, Turquie, Suisse, Norvège, Suède, Pologne… mais en Algérie, il est seulement au musée des beaux-arts d’Alger et celui d’Oran, Zabana. C’est tragique. Abdellah Benanteur est un monument de l’art pictural en Algérie et finalement ce n’est pas une perte pour son pays seulement mais pour toute l’humanité ».

Une œuvre pétrie de poésie et d’humanisme
A Paris, l’ancien élève de l’Ecole des beaux-arts d’Oran s’engage dans la non-figuration, laissant affleurer sur la toile les visions et les paysages de son enfance. Abdellah Benanteur va tout au long de sa vie connaître un parcours prolixe marqué par son style personnel «des paysages poétiques baignés par la lumière de sa Méditerranée natale et de sa Bretagne d’adoption. Des paysages tantôt abstraits et tantôt peuplés de silhouettes d’un peuple en marche. Les panneaux de ses diptyques et de ses polyptyques reflètent une vision idéaliste, humaniste et universaliste. Ils s’articulent en parfaite harmonie, comme des images complémentaires, semblables et différentes, miroirs l’une de l’autre, jusqu’à l’infini »
Le musée d’art moderne de la ville de Paris a présenté une rétrospective de son oeuvre gravée en 1970. Enseignant à l’Ecole des beaux-arts, puis à l’Ecole des arts décoratifs de Paris, Abdallah Benanteur est nommé membre du Comité de la jeune gravure contemporaine, du Comité national du livre illustré français, de la Bibliothèque nationale et de la Bibliothèque de l’Arsenal. Le musée d’arts modernes d’Oran (MAMO), inauguré au mois de mars 2017, avait à cette occasion organisé une œuvre collective où étaient présents les toiles d’Abdellah Benanteur.

« Douar », étendards du ralliement des intelligences
L’Algérie, sa lumière, ses paysages, ses aubes et ses crépuscules sont chevillés au corps, au pinceau et à la palette de l’artiste. A ce sujet, citons le témoignage de Mansour Abrous, publié sur sa page officielle.
Le critique d’art et auteur de nombreux ouvrages consacrés à l’art algérien, dont «L’art en Algérie, Répertoire bibliographique», apporte un émouvant témoignage dont la visite de l’exposition de l’artiste disparu à la galerie Claude-Lemand. Cette galerie, au fil des années, a accueilli depuis 1989 plusieurs expositions des œuvres de l’artiste cotées dans le marché de l’art international.
Dans le texte daté de 1993, Mansour Abrous dédie sa réflexion sur le génie de l’illustre artiste et plus spécifiquement un tableau intitulé «Douar», en estimant que «c’est cette toile qui doit servir d’étendard, signe de ralliement des intelligences contre le règne des exclusions, contre les appartenances trop clamées ». Ainsi, Mansour Abrous écrit que « Douar » est la première toile que l’on aperçoit au détour d’un escalier en colimaçon qui nous descend dans les entrailles de la galerie. C’est de cette toile dont je veux parler.
La toile profite d’un étalement de couleurs irisées. Elle est balayée par une énergie qui dit son nom: le métier de peintre.
L’Algérie, aire de compétence géographique, matrice des ardeurs artistiques, trouve dans «Douar» l’ultime délivrance.
Topographie idéale pour une histoire appropriée. La mémoire enracine le destin. Dans cette toile, le peintre sculpte dans des gestes infiniment contraires aux ajouts de matière. Il libère la toile. La peinture devient revêtement. La matière est aspirée, strates d’incertitude évaporées. Le peintre dépouille.
Il ôte ostensiblement les bavures d’un destin porté par les combinaisons hasardeuses de l’histoire personnelle et de l’histoire sociale. Surimpression de deux mécaniques de l’existence qui achèvent leur parcours dans une quête d’universel.
Il a fallu du temps au temps pour que le trop plein d’émotions se vide, afin que s’emplisse la mémoire des eaux parturientes de l’universel en gestation. Il y a dans ce travail une volonté évidente de mordre la mémoire et de faire grimacer le temps.
Comme Kateb Yacine pour la littérature, Abdellah Benanteur pour la peinture, est de la race de ces hommes qui produisent des gestes simples, des actes majeurs. » Il est à noter que Djilali Kadid, journaliste, critique d’art et peintre a écrit un ouvrage intitulé «Benanteur : empreintes d’un cheminement» publié aux éditions Myriam Solal en 1998. Dans cet ouvrage, Abdellah parle de sa période de formation à l’Ecole des beaux-arts à Oran dans les années 1940, son départ pour Paris, d’autres artistes algériens comme Guermaz ou Khadda et l’art en général. L’artiste laisse derrière lui des œuvres dans différents styles et supports des huiles sur toile, des aquarelles, des gouaches, des dessins et lavis, des eaux-fortes originales, une centaine de livres illustrés et plusieurs centaines de livres uniques sur des poètes du monde entier.
Abdallah Benanteur est aussi présent dans une trentaine de musées et collections publiques. Au final, citons le poète Jean Sénac qui parle de l’œuvre de l’artiste peintre : « Tant de subtilité dans une matière infiniment mobile, tant de rigueur dans la mise en place, de précautions dans le graphisme, ne peuvent empêcher l’aveu d’éclater et une voix nue de marcher dans l’histoire, du pas minutieux des légendes. ». 

 

«Je voudrais m’effacer dans l’art»

« Chaque matin, quand j’ouvre la porte de mon atelier, j’entends l’art se dire : « Voici le toqué qui vient chez moi. » J’adresse ma reconnaissance à l’art mais je ne l’ai jamais entendu me remercier. Je voudrais m’effacer dans l’art. Etre peintre, c’est être le « larbin » de l’art, et peu de gens l’acceptent. Cela me chagrine d’être un enfant de notre époque car elle est artistiquement la plus mauvaise et la plus complaisante. Tout en étant petit artistiquement, on a la possibilité d’être consacré grand médiatiquement. Ce sont les médias qui créent, diffusent et consacrent les célébrités. Finalement, ce que l’on sait sur la personne n’existe pas, la personne du peintre est un obstacle entre lui et la peinture. C’est en nous effaçant en elle que nous la ferons exister. Dans les musées, devant la glorieuse production du passé, je ne me sens pas un seul instant peintre. Devant les glorifications de la modernité, par contre, je me sens à nouveau peintre. Chaque fois que je regarde les œuvres du passé, ma foi dans l’art en tant que valeur sûre et absolue augmente. » (O. Hadjari, Entretien avec Benanteur, dans « Ruptures », n°19, Alger, 18 mai 1993).