« I am ready to sacrifice everything in completing the unfinished agenda of our noble jihad…until there is no bloodshed in Afghanistan and Islam becomes a way of life for our people”) (Mullah Mohammad Omar).
“A victory for the Taliban in Afghanistan would have catastrophic consequences for the world—particularly for South Asia, for Central Asia, and for the Middle East” (Manmohan Singh).

“The high probability is if American forces withdraw from Afghanistan and if no alternative international arrangement is made, then the historic contests between the regions and the sects will reappear, the Taliban will re-emerge, and a very complicated and maybe chaotic situation will develop”
(Henry Kissinger).

Par Arezki Ighemat, Ph.D in economics Master of Francophone Literature (Purdue University, USA)

L’effet surprise de la prise de Kaboul par les Talibans
Nul ne s’y attendait non seulement au niveau international mais aussi pour les Afghans eux-mêmes qui se sont précipités ces derniers jours vers l’aéroport de Kaboul avec l’espoir de quitter le pays au plus vite. En effet, la prise de Kaboul par les Talibans le 15 Août 2021 a surpris l’ensemble de la communauté internationale, y compris les Américains qui étaient stationnées dans le pays depuis près de deux décennies et qui possèdent les services d’intelligence les plus sophistiqués du monde (CIA, NSA, FBI, ambassades, think tanks). En effet, cela fait près de deux décennies que les troupes américaines avaient « envahi » le pays et avaient occupé la base aérienne dite « Baghram Air Base » dans la province de Parwan consécutivement aux attaques d’Al Qaeda sur le sol américain et qu’on appelle depuis le « Nine-Eleven » (11 septembre 2001). Il faut rappeler que l’objectif initial des Américains était d’entraîner les forces Afghanes et de faire en sorte que d’autres attaques terroristes ne soient pas perpétrées à nouveau contre les Etats-Unis ou les pays alliés. Après deux décennies de présence américaine en Afghanistan, « Baghram Air Base » a été officiellement restituée par le Pentagone aux autorités Afghanes le vendredi 2 juillet 2021. Par la même occasion, une grande partie des troupes américaines ont été retirées, et l’évacuation complète des troupes était prévue pour le 21 septembre 2021 selon les prévisions américaines. Il faut souligner que les Talibans avaient brandi la menace de reprendre les attaques sur le sol américain et contre les forces de l’Alliance Atlantique au cas où les troupes américaines ne se retireraient pas. Parallèlement, des discussions avaient été engagées entre les dirigeants Talibans et le gouvernement officiel Afghan d’une part, et entre les Talibans et le gouvernement américain du temps où Donald Trump était président. Un accord avait été contracté entre les Américains et les Talibans pour que les troupes américaines soient retirées le 21 septembre 2020. Il faut aussi indiquer que la guerre en Afghanistan a entraîné un coût humain et un coût financier particulièrement lourd, ce qui a fait élever les voix pour le retrait des troupes américaines au plus tôt. Le nombre de militaires tués est estimé à 2 448, celui des hommes d’affaires américains tués est d’environ 3 846, le nombre des membres de l’armée Afghane tués a été chiffré à 66 000, celui des forces de l’OTAN a été évalué à 1 144, celui des civils Afghans est de 47 245, le nombre de Talibans et autres combattants est d’environ 51 191, celui des journalistes assassinés (72), etc. Quant au coût en monnaie, il est estimé à plusieurs centaines de milliards de dollars pour la période 2001 et 2019. Cependant, bien avant que les Américains aient envahi l’Afghanistan, les Russes avaient occupé l’Afghanistan pendant une décennie et avaient, eux aussi, en 1989, pris la décision de s’y retirer.

Qui sont les Talibans et quels sont leurs objectifs ?
Les Talibans s’étaient établis dans la partie sud de l’Afghanistan et ont été, au départ, dirigés par le Mullah Mohammad Omar, un membre de la tribu Pashtoun se proclamant le chef des Moudjahidine, dits encore Talibans. Les Talibans ont réussi à pousser les Russes à quitter l’Afghanistan en 1989. Le Mullah Omar, qui ne disposait que d’une poignée de soldats à l’époque, s’était fixé pour objectif de lutter contre l’instabilité, la corruption (notamment dans le domaine de la drogue) et le crime armé qui rognaient le pays au cours de la guerre civile ayant suivi le départ des troupes russes. Les Talibans—de l’Arabe « Talaba », signifiant « étudiants » — avaient déjà repris Kandahar et Kaboul en 1996. Ils avaient alors soumis les populations sous leur règne à des règles islamiques rigoureuses, leur interdisant de regarder la télévision et d’écouter de la musique, interdisant aux filles d’aller à l’école et soumettant les femmes à porter des vêtements qui couvraient toutes les parties de leurs corps de la tête aux pieds. Les Talibans étaient aussi accusés—notamment par les Etats-Unis et les alliés—d’avoir couvert les activités du leader d’El Qaeda à l’époque, Osama Ben Laden et d’avoir aidé logistiquement et financièrement Ben Laden à entreprendre les attaques du 11 septembre 2001. Suite à ces attaques, l’armée américaine avait pénétré en Afghanistan et complètement reformé le gouvernement Afghan. Concernant leurs objectifs, les Talibans s’étaient jurés (1) de faire de détrôner le gouvernement Afghan officiel qui était protégé par les autorités américaines et (2) de soumettre la population Afghane aux règles strictes de l’Islam. Pour apparaître comme étant des musulmans modérés, les Talibans ont promis de former un gouvernement qui engloberait toutes les couches de la population Afghane et de ne pas être un épouvantail pour l’Occident. Dans la réalité de tous les jours, les Talibans ont obligé leur population à suivre et respecter toutes les règles prescrites par leur version de l’Islam, c’est-à-dire, un Islam pur et dur. Pour illustrer la rigueur de ces règles, on raconte l’anecdote suivante : « Un père de famille et son frère ont été trouvés par les Talibans en train d’utiliser des smartphones dans leur appartement dans le district d’Arghistan. Pour les punir, les Talibans—accusant les deux frères d’utiliser les smartphones pour visionner des vidéos et d’écouter de la musique—avaient donné ordre aux deux frères d’avaler les « chips » contenus dans les smartphones ». Les Talibans—qui sont aujourd’hui guidés par le nouveau Mullah, Mawlawi Haibatullah Akhundzada, un Pashtoun, originaire de Kandahar—ont constitué un Conseil de Leaders Islamiques portant le nom de « Quetta Shura ». Ce Conseil, qui joue un peu le rôle du Parlement, est chargé d’adopter les lois que les Afghans doivent appliquer. Tout cela, bien sûr, et en dépit de toutes les promesses que le nouveau gouvernement sera « fréquentable » par les Occidentaux, a beaucoup de chances d’être rejeté par l’Occident, à moins de montrer, sur le terrain, que ses promesses sont en voie de réalisation.

Quelle est la situation sur le terrain ?
Comme nous l’avons déjà dit, les Talibans avaient déjà gouverné le pays selon les préceptes d’une « République Islamique » entre 1996 et 2001. De tous les pays musulmans, trois pays seulement—l’Arabie Saoudite, le Pakistan et les Emirats Arabes Unis—avaient reconnu le nouveau gouvernement. Pendant toute cette période (1996-2001), les Talibans avaient soumis la population Afghane aux règles les plus rigoureuses de l’Islam. Ils avaient également, ainsi que nous l’avons vu, fait de l’Afghanistan un sanctuaire de l’Organisation Al Qaeda de Osama Ben Laden et avaient aidé, selon les sources occidentales, Ben Laden à entreprendre les attaques du 11 septembre 2001 qui avaient entraîné environ 3 000 morts Américains. Les mêmes sources indiquent aussi que quelques 20 000 Afghans et non Afghans ont été formés dans les camps d’entraînement Afghans pour y apprendre le maniement des armes dans ce qu’on appelait « University of Terror ». En dépit des promesses et des discours conciliants faits pour se rendre acceptables, la réalité de tous les jours pour la population Afghane est celle d’une vie contrôlée et réprimée. Leur promesse d’appliquer la loi Islamique uniquement à l’intérieur de l’Afghanistan et de l’appliquer avec modération sont contredits par ce que les experts couvrant le pays racontent et à ce que les télévisions du monde montrent sur leurs sur leurs écrans. Certains experts prévoient même que la base que possède encore aujourd’hui Al Qaeda en Afghanistan et qui compte entre 200 et 500 militants basés surtout dans la province de Kunar, va certainement reprendre ses activités terroristes. Par ailleurs, les milices qui opèrent sous l’égide d’Al Baghdadi sont nombreuses dans certaines parties de l’Afghanistan (Nagarhar, Zabul). Pendant les 20 dernières années, les Etats-Unis et leurs alliés ont utilisé le NDS (les services d’Intelligence Afghans) formés d’Afghans, d’Américains et d’Anglais pour collecter l’information sur les manœuvres d’Al Qaeda. Aujourd’hui, ces services ont disparu, rendant l’Afghanistan plus vulnérable. Le journaliste américain John Simpson, qui a interviewé le ministre de la santé du gouvernement Taliban, Mulouh Balouch, raconte que le ministre s’était plaint que la Croix Rouge Internationale ait refusé sa requête de lui envoyer des chirurgiens pour couper les mains et les pieds des Afghans accusés de vols et qu’il était alors obligé de faire le « job » lui-même. Cette anecdote indique que le nouvel Etat qui sera dirigé par les Talibans est plutôt porté à être très strict dans l’application de la Sharia. La grande question qui reste au plan international est de savoir s’il va sponsoriser la base résiduelle d’Al Qaeda qui se trouve en territoire Afghan pour réitérer des actes terroristes à l’extérieur du pays. Un tel scénario semble hors de question car le nouveau gouvernement—s’il veut se doter d’un minimum de légitimité—doit s’efforcer d’effacer son image de « paria state » ou « rogue state » et se faire plus fréquentable s’il veut que les pays occidentaux et les pays musulmans l’aident dans la reconstruction d’un pays au bord de la faillite. Par ailleurs, maintenant que l’Etat Taliban est devenu souverain—nous ne disons pas légitime—les pays occidentaux n’hésiteront pas à brandir l’arme d’une intervention alliée contre « l’ennemi » devenu visible au cas où des actes terroristes seraient commis contre les Etats-Unis ou un des pays de l’Alliance Atlantique par le gouvernement Taliban ou les organisations qu’elle sponsoriseraient éventuellement. Par conséquent, l’autre scénario possible est que le « Nouvel Afghanistan Islamique » réfléchira à deux fois avant de perpétrer un acte de terreur contre ces pays.



Quels sont les effets du « coup » sur les pays voisins et sur l’Algérie ?
L’Afghanistan est entouré de plusieurs pays limitrophes : au nord, par le Turkmenistan, l’Ouzbékistan, et le Tadjikistan ; à l’est, par l’Iran ; à l’ouest, par le Pakistan. Tous ces pays sont majoritairement musulmans : Ouzbékistan (80%), Turkmenistan (94%), Takijistan (98%), Pakistan (97%), Iran (99,4%). Il y a donc un risque possible de propagation de l’idéologie Afghane dans ces pays. En particulier, le Tadjikistan où 1 200 Tadjiks avaient rejoint les rangs de ISIS. Son parti, le Parti de la Renaissance Islamique, est soupçonné d’être lié au radicalisme islamique, ce qui a obligé la Russie à renforcer sa présence militaire dans ce pays. De même en Ouzbékistan où le Mouvement Islamique Uzbek a rejoint ISIS et a établi des bases aussi bien en Afghanistan qu’au Tadjikistan. L’Ouzbékistan possède aussi ce qui est appelé « an Ouzbek Brigade » qui fait partie du Califat. Le Turkménistan, qui est à 90% désertique, dispose aussi sur la frontière sud avec l’Afghanistan d’une base de ISIS. Quant à la Russie, depuis qu’elle a quitté l’Afghanistan en 1989, elle ne s’inquiète pas du tout de qui est au pouvoir dans ce pays pourvu qu’il ne présente pas de risque terroriste pour la sécurité russe. Ce qui intéresse, en effet, la Russie en Afghanistan, ce sont ses ressources minières (cobalt, lithium, cuivre et fer) qui n’ont jamais été exploitées par le gouvernement Afghan en raison de l’instabilité qui a régnée dans ce pays. Pour pouvoir exploiter ces ressources, la Russie a convoqué une Conférence sur l’Afghanistan ayant réuni tous les pays voisins (Pakistan, Chine, Iran, Afghanistan). Contrairement aux Etats-Unis—qui favorisent beaucoup plus l’option militaire, la Russie essaie de trouver une solution à la guerre civile par la voie diplomatique. Son but est de rétablir la stabilité dans ce pays, même avec les Talibans, parce qu’elle pense que c’est la seule façon de lutter contre ISIS tout en recherchant un nouvel équilibre entre ses intérêts économiques et politiques. Les ondes de choc de la situation actuelle en Afghanistan peuvent aussi atteindre la Chine, qui se situe juste un peu plus au nord et où une partie de la population (entre 0,45 et 2,85%, soit entre 6 millions et 39 millions d’habitants) est musulmane (Les Hui, les Uyghur, les Dongziang, les Kazakh, les Tadjiks, les Uzbeks, les Bonan et les Tatar). Les mêmes ondes de choc peuvent aussi atteindre la Turquie dont la population est à 99% musulmane. Ces ondes de choc peuvent, bien sûr, aussi atteindre d’autres pays musulmans plus éloignés, y compris l’Algérie. En effet, ce qui s’est passé en Afghanistan aurait pu aussi bien arriver en Algérie pendant la guerre civile des années 90s qui avaient vu l’ex FIS (Front Islamique du Salut) arriver presqu’aux portes du pouvoir si ce n’était le « coup » de 1992 qui a mis fin à l’élection législative gagnée par le FIS. Il y a aussi le risque que le FIS, dont les débris existent toujours en Algérie—s’inspirant du succès des Talibans—renaisse de ses cendres et tente à nouveau de reconstruire son projet de République Islamique. Mais le scénario le plus plausible est que le nouveau pouvoir taliban adopte une politique plus conciliante vis-à-vis de la partie de la population qui craint les rigueurs de la loi islamique ainsi que vis-à-vis des pays occidentaux qui craignent une irruption nouvelle du terrorisme sur leurs sols, tout au moins pendant un certain temps.

Quels signaux le « coup » envoie-t-il au monde ?
Il n’y a pas qu’un seul signal que le coup de force qui a eu lieu en Afghanistan fait passer, mais plusieurs. Le premier signal est que le monde musulman est toujours en ébullition et que les solutions diplomatiques et les transitions démocratiques sont loin d’être la règle mais que c’est encore par la violence que le monde arabe et musulman règle ses différents et ses différences internes. Le second signal transmis par le coup en Afghanistan est que la flamme islamique n’est pas morte avec la mort de Osama Ben Laden et que ses cendres sont toujours vivaces et peuvent renaître dans n’importe quel pays musulman. Le troisième signal est que ni les interventions ou les « aides » de pays étrangers—comme celles des Etats-Unis et des alliés—ni les tentatives des organisations internationales, avec à leur tête les Nations-Unies, ne sont en mesure de régler les conflits qui se produisent dans le monde en général et le monde musulman en particulier et que, à l’échelle internationale, c’est encore la loi de la jungle ou la loi du plus fort qui règne, laissant les pays régler leurs conflits eux-mêmes. Est-ce que le coup des Talibans en Afghanistan est un mauvais signal pour la paix dans le monde ? La réponse est oui et non. Non si le conflit est purement interne à un pays et que ce conflit ne mobilise pas d’autres pays comme c’est le cas aujourd’hui en Afghanistan. En effet, même si les autres pays musulmans craignent un effet boule de neige, ils ne semblent pas se sentir concernés (pour l’instant tout au moins) par ce coup qu’ils considèrent comme un problème interne quasi familial. Oui, si, à l’inverse, à moyen terme, l’effet boule de neige se réalise et que, tour à tour—à l’instar de ce qu’on a appelé les « Printemps Arabes » — des « Printemps Musulmans » se produisent, aboutissant à l’émergence un peu partout de « Républiques Islamiques » appliquant la loi islamique dans sa plus grande rigueur. Dans le cas où cet effet touche un grand nombre de pays d’obédience plus ou moins musulmane, alors les pays occidentaux d’obédience majoritairement chrétienne et leur allié stratégique, Israël, se sentiraient menacés, ce qui pourrait conduire à ce que Samuel P. Huntington appelle « a clash of civilizations » pouvant lui-même être une menace à la paix dans le monde. Donc, tout dépend si l’effet « Taliban en Afghanistan » va se répandre dans un grand nombre de pays musulmans ou non.

La décision des Américains de retirer leurs troupes est-elle opportune ?
La décision du Président Joe Biden de retirer les troupes américaines d’Afghanistan est interprétée différemment selon les pays et selon les experts spécialistes de la région. Certains ont applaudi la décision, d’autres au contraire l’ont critiquée. Le Président américain, quant à lui, a réitéré dans sa conférence de presse du lundi 16 Août 2021 qu’il ne regrettait pas d’avoir pris cette décision. Il l’explique tout d’abord en rappelant que les Etats-Unis sont entrés en Afghanistan avec un seul objectif : « traduire en justice ceux qui ont perpétré les attaques du 11 septembre 2001 et s’assurer que l’Afghanistan ne devienne pas une base qui servirait à nous attaquer à nouveau ». Il ajoute que « nous avons réussi à réaliser cet objectif ». Biden dira aussi que « notre mission n’a jamais été de créer une démocratie en Afghanistan ». Il dira encore « les leaders afghans [allusion au Président Ghani qui a fui le pays] ont quitté le pays, les forces militaires afghanes ont collapsé et n’ont pas essayé de continuer à lutter ». Il conclura en disant : « American troops cannot and should not be fighting in a war and dying in a war that Afghan forces are not willing to fight for themselves” (Les troupes américaines ne peuvent pas et ne devraient pas combattre et mourir dans une guerre que les Afghans eux-mêmes ne veulent pas combattre pour eux-mêmes). On peut se poser de savoir si la décision et la position américaine sont une option préméditée de la part des Américains ? C’est possible. Les leaders américains ne prennent généralement pas de décisions sans se baser sur les informations de leurs experts et services d’Intelligence (CIA, NSA, FBI, ambassades, centres de recherches, etc.). Par conséquent, chercher à savoir si cette décision avait été préméditée ou pas relève du domaine de la spéculation et des « conspirational theories ». Quant à la Chine et la Russie, comme nous l’avons dit précédemment, ces deux pays sont prêts à reconnaître le nouveau gouvernement Taliban car ils voient en l’Afghanistan plus des opportunités (notamment dans le domaine du business) que des menaces. En effet, ils ne se sentent pas beaucoup menacés par la couleur islamiste du nouveau régime, étant habitués à « nager en eaux troubles ». Ce qui les intéresse, ce sont les ressources du pays, notamment les ressources minières, dont dispose l’Afghanistan et leur exploitation dans le cadre de « joint-ventures » avec le nouveau gouvernement. Le Président américain a pris la décision de retrait des troupes sur la base de trois éléments : (1) le coût humain et économique exorbitant de l’intervention, (2) le fait que les objectifs initiaux aient été atteints et qu’il n’y ait donc plus de raison de rester, et (3) les dirigeants Afghans ont démissionné et ont fui le pays, pourquoi alors faire le « job » à leur place.

Que sera l’Afghanistan à court et moyen terme : les scénarios possibles ?
Comme il n’a pas pu être possible—même aux experts les plus informés—de prédire ce qui s’est passé en Afghanistan ces derniers jours, et cela en dépit de l’accélération des évènements dans ce pays et du rythme auquel les Talibans occupaient l’espace Afghan, il n’est pas possible de prévoir, de façon certaine, ce que sera un gouvernement Taliban et quelle sera la situation du pays dans quelques mois ou quelques années. Comme d’ailleurs il n’était pas possible de prévoir ce que le FIS (Front Islamique du Salut) en Algérie aurait fait s’il avait pu accéder au pouvoir en 1992. Ce que l’on sait, c’est que les Talibans ont annoncé qu’ils appliqueraient la Sharia dans ses préceptes les plus strictes. Mais personne ne peut dire aujourd’hui s’ils pourront le faire en pratique. Car, à en juger par ce qu’on a vu sur les télévisions du monde—les flux d’Afghans en train d’essayer de fuir le pays avec tous les moyens possibles—il est possible que, pendant un laps de temps au moins (quelques mois), les Talibans décideront d’appliquer graduellement et modérément la loi islamique et éviteront des mesures qui aggraveraient l’hémorragie des citoyens Afghans vers l’étranger et irriteraient l’opinion internationale. Tout dépend donc de la politique que le nouveau gouvernement va appliquer à court/moyen terme et de la réaction des citoyens Afghans face à cette politique. Deux scénarios sont ici possibles : un scénario à l’Iranienne où les citoyens (tout au moins dans leur large majorité) ont accepté d’entrer dans le modèle de la République Islamique tracé par les Mollahs iraniens, ou bien un scénario où les citoyens seraient si excédés par la sévérité des lois appliquées par les Talibans qu’ils initieraient un « Printemps Musulman » à l’image des « Printemps Arabes » de 2011 et de 2019/21. Ce scénario est celui que l’ancien Secrétaire d’Etat Américain Henry Kissinger craignait et que nous avions évoqué dans la troisième épigraphe citée tout en haut de cet article et que nous traduisons ici « La probabilité élevée est que si les forces américaines se retiraient de l’Afghanistan et si aucun arrangement alternatif international est trouvé, alors les différends historiques entre les régions et les sectes réapparaîtront, les Talibans émergeront à nouveau, et une situation très compliquée et peut-être chaotique se développera ». Le même scénario catastrophe est envisagé par Manmohan Singh dans la deuxième épigraphe citée également en haut de l’article et qui, traduite, se lit comme suit : « Une victoire des Talibans en Afghanistan aurait des conséquences catastrophiques pour le monde, particulièrement pour l’Asie du Sud, pour l’Asie Centrale et pour le Moyen-Orient ». Il faudrait donc attendre que le programme du nouveau gouvernement soit connu et que la forme du gouvernement et des autres institutions soit établie pour avoir une idée de ce que serait l’Afghanistan à moyen/long terme. Et surtout, de savoir si le gouvernement peut appliquer ce programme et recueillir ou non l’adhésion de la population.