“The work ahead of us will be hard, but I promise you this: I will be a President for all Americans—whether you voted for me or not…It’s time for America to unite and heal. We are the United States of America” (Joe Biden, November 7, 2020).

“My administration is going to look like America, not just my staff, the administration from the Vice-President straight down through Cabinet members to major players within the White House and the court” (Joe Biden, June 2020).

En dépit des allégations de fraude électorale invoquées par le Président sortant Donald Trump, après sa défaite à l’élection du 3 novembre 2020 contre son concurrent Joe Biden et en dépit des rumeurs selon lesquelles d’autres émeutes que celle du Capitole du 6 janvier dernier auront lieu dans les 50 Etats des Etats-Unis entre le 16 et le 20 janvier, l’investiture du nouveau Président Joe Biden est bel et bien prévue aujourd’hui 20 janvier.

Par Arezki Ighemat*
Pour assurer que cette investiture — qui habituellement se fait en grande pompe (feux d’artifices, concerts de musique, invitation de célébrités, notamment d’anciens présidents), mais qui, en raison de la pandémie de la Covid-19 a été réduite au strict minimum — ait lieu sans incidents majeurs, les autorités fédérales et étatiques ont pris des mesures exceptionnelles de sécurité, à Washington D.C, mais aussi dans tous les Etats du pays. Les Américains et le monde entier ont le regard fixé sur cet évènement qui symbolise le transfert pacifique et constitutionnel du pouvoir dans le pays qu’ils considèrent comme étant le phare de la démocratie et de la bonne gouvernance. En dépit également des nombreux obstacles de différentes sortes placés par le président sortant Donald Trump pour empêcher cette transition pacifique, le nouveau président et sa vice-présidente Kamala Harris ont déjà établi un plan pour faire oublier la gouvernance intempestive et catastrophique de Trump et aider le pays à sortir des nombreuses crises graves qu’il laisse au nouveau président en « héritage». En particulier, le nouveau président a choisi les principaux membres de son équipe gouvernementale qui comprend, pour la première fois dans l’histoire des Etats-Unis, des personnalités de différentes origines ethniques et géographiques et aussi un nombre impressionnant de femmes. Cependant, compte tenu de l’héritage catastrophique que lui aura laissé le président sortant — une pandémie mal gérée qui a fait et continue de faire des dégâts humains sans précédent, une économie en pleine récession et, surtout, une société fracturée ethniquement, idéologiquement et moralement —, le nouveau président aura à élaborer et à mettre en œuvre un véritable « Plan Marshall» pour désamorcer ces crises. Le présent article se propose, dans un premier temps, de faire connaître la nouvelle équipe gouvernementale de Joe Biden, notamment sa grande diversité. Dans un deuxième temps, nous parlerons des trois défis majeurs que le nouveau président aura à affronter, la pandémie, l’économie et la division sociale.

Le gouvernement Biden : diversité ethnique et parité sexuelle
L’équipe gouvernementale de Biden compte, à ce jour — mais les nominations ne sont pas encore terminées — 14 femmes sur les 34 membres nommés jusqu’à présent. Parmi les 14 femmes, 8 sont soit des Afro-Américaines, soit des Asiatiques, ou une combinaison des deux, comme c’est le cas de Kamala Harris, la vice-présidente, qui a une double origine, Afro-Américaine et Indienne. Par ailleurs, plusieurs de ces femmes occupent des postes stratégiques, à commencer par Kamala Harris, qui est la première femme de l’histoire des Etats-Unis à briguer le poste de vice-présidente, Janet Yellen, secrétaire au Trésor, Gina McCarthy, directrice du Climat à la Maison-Blanche, Deb Haaland, une native-Américaine, occupe le poste de secrétaire à l’Intérieur, Gina Raimando, d’origine italienne, secrétaire d’Etat au Commerce, Jennifer Granholm, secrétaire d’Etat à l’Energie, Linda Thomas-Greenfield, une Afro-Américaine, ambassadrice des Etats-Unis à l’ONU, Avril Haines occupe le poste hyper stratégique de directrice de l’Intelligence nationale, Neera Tanden, d’origine indienne, nommée chef du Bureau de gestion et du budget (OMB), Jennifer Psaki, secrétaire d’Etat à la Presse, Katherine Tai (d’origine taiwanaise), nommée comme représentante au Commerce, Susan Rice (Afro-Américaine), Directrice du Council of National Policy, Marci Fudge (Afro-Américaine), secrétaire d’Etat à l’Habitat et au Développement urbain, Rochelle Walensky, directrice du Centre de contrôle et de prévention des maladies (CDC).
La plupart des analystes politiques et des historiens disent que le gouvernement Biden est le gouvernement le plus diversifié de l’histoire des Etats-Unis sur les plans ethnique et paritaire (femmes/hommes). Ils disent aussi que c’est un gouvernement composé de membres très qualifiés et ayant une grande expérience dans leurs domaines respectifs. Il faut souligner, en particulier, que le poste de secrétaire à la Défense — sans aucun doute le poste le plus stratégique du gouvernement — est occupé par un Afro-Américain, Loyd Austin. Il est aussi à remarquer qu’un grand nombre des membres du nouveau Cabinet ont déjà occupé des postes dans l’administration de Barack Obama pendant que Biden était vice-président. Il est intéressant de comparer ce gouvernement très diversifié avec celui de Donald Trump, qui comprenait un seul Afro-Américain occupant un poste non stratégique, et très peu de femmes. Ceci n’avait pas manqué d’irriter les communautés américaines de couleur — Afro-Américains, Hispaniques, Asiatiques — et a contribué à accentuer la division de la société américaine et le racisme, qui étaient déjà latents, mais que le président Trump a accentués. Par conséquent, et étant donné la fracture sociale laissée par l’administration Trump — dont le paroxysme a été atteint le 6 janvier dernier lors de l’attaque par les supporters de Trump du Capitole à Washington D.C — la diversité du nouveau gouvernement ne pourra que participer à ressouder la société américaine. Nous développerons ce point plus en détail dans la deuxième partie de cet article. Il faut souligner aussi que ce besoin de diversité ne fait que refléter la nouvelle démographie américaine. Nous savons tous que les Blancs constituent la majorité de la population américaine (environ 61%), la population hispanique est le deuxième groupe le plus important (environ 18%), le troisième groupe est constitué par les Afro-Américains (environ 13,4%), le quatrième groupe est constitué par les Asiatiques (environ 5,9%). Joe Biden, en choisissant les membres de son équipe gouvernementale, tente donc de refléter la carte démographique actuelle des Etats-Unis, ce qu’aucun autre Président avant lui — y compris Barack Obama, un Afro-Américain — n’a réussi à faire. On sait que le choix de Biden est aussi dicté dans une large mesure par le contexte de division sociale créé, ou tout au moins aggravé, par le Président Trump, qui a dressé un groupe contre un autre et créé un climat de tensions sociales jamais égalé auparavant et qui a donné naissance à des mouvements comme celui des « Black Lives Matter» qui lutte contre le racisme et les injustices raciales et sociales sous toutes leurs formes.

Certains ont commencé à critiquer cette politique de diversité arguant que ce qui doit être le critère majeur de la sélection des membres du Cabinet, c’est la méritocratie. Cependant, lorsqu’on regarde le parcours de tous les nouveaux membres de l’équipe Biden — qui, comme nous l’avons vu, ont des origines ethniques et géographiques diverses, mais aussi une large expérience (certains dans l’administration Obama) — on remarquera que ces critiques ne sont pas fondées. Biden a choisi son équipe sur la base des deux critères en même temps, la diversité et le mérite/expérience. Le même raisonnement a été utilisé par Biden pour le choix des femmes nommées dans son gouvernement. Trois exemples suffisent pour confirmer cela. Le premier exemple est la vice-présidente Kamala Harris, qui est une ancienne juge, ancien procureur, ancienne Sénatrice représentant l’Etat de Californie. Le deuxième exemple est Janet Yellen, ancienne professeure de la prestigieuse Yale University, ancien membre du Federal Reserve Board of Governors, ancienne présidente du Council of Economic Advisers », ancienne présidente de la Federal Reserve et, enfin, Secrétaire d’Etat au Trésor dans le gouvernement de Biden. Le troisième exemple est celui de Deb Haaland, une native indienne, représentant l’Etat du New Mexico au Congrès, qui sera la première femme indigène à occuper un poste aussi stratégique que le Secrétariat à l’Intérieur (correspondant au ministère de l’Intérieur dans le système européen). En tant que ministre de l’Intérieur, Haaland dirigera le « Bureau of Indian Education » qui a été jusque-là négligé par les administrations précédentes ainsi que le « Bureau of Indian Affairs » qui gère quelque 55 millions d’acres de terre tribale appartenant aux indigènes américains. Après sa nomination par le président Biden, Haaland a déclaré : « We have to get back to a place where [indigenous people] have a seat at the table. I trust that will happen under Biden administration » (Nous devons retourner à l’endroit où les indigènes américains auront un siège à la table. Je suis presque certaine que cela se fera sous l’administration Biden).
Cette double diversité, à la fois ethnique et paritaire, va, sans aucun doute, aider l’administration Biden à affronter les défis à court terme auxquels elle aura à faire — la pandémie du Covid-19 sans précédent et la grave récession économique que connaît le pays depuis l’avènement de la crise sanitaire — mais aussi le défi d’unifier la société américaine qui a été complètement déchirée ainsi que nous le verrons plus en détail dans la seconde partie de cet article.

Les défis majeurs qu’aura à affronter le gouvernement Biden
Ainsi que nous l’avons dit plus haut, l’héritage que laissera Donald Trump au nouveau président est catastrophique sur trois plans : une pandémie mal gérée — certains disent pas gérée du tout — qui ne cesse de s’aggraver et qui fait des Etats-Unis le plus grand pays en termes de cas et de décès, une économie en pleine récession dont les effets sur les entreprises et sur les individus sont énormes et la division de la société américaine sur plusieurs plans, ethnique, idéologique, religieux, etc. Le premier défi auquel aura à faire face Joe Biden et son équipe dès les premiers jours de son inauguration est la pandémie de la Covid-19. A la date du 15 janvier 2021, le nombre de cas d’infection dans le pays dans son ensemble était de plus de 23 millions d’individus et le nombre de décès dus à la Covid-19 était de plus de 389 000. Les Etats-Unis sont le pays qui a battu le record des cas et des décès dans le monde comme le montre le tableau suivant :

Le gouvernement Trump avait promis de vacciner environ 20 millions d’individus d’ici la fin janvier, mais cette promesse est loin d’avoir été tenue puisque le nombre d’Américains vaccinés à ce jour n’est que de 12 millions. Le nouveau gouvernement a promis, de son côté, d’accroître substantiellement ce nombre pour atteindre l’objectif de 100 millions de vaccinations dans les 100 premiers jours de son inauguration. Pour réaliser cet objectif, Biden a constitué une nouvelle équipe de suivi de la Covid-19 réunissant les plus grands épidémiologistes du pays, dont le Dr. Anthony Fauci, le Directeur du fameux National Institute of Allergy and Infectious Diseases (NIAID).
Le second défi majeur qu’aura à affronter l’administration Biden est l’économie. Donald Trump — qui a fait de l’économie son cheval de bataille lors de sa campagne électorale en 2016 et qui a prétendu être le « Job President » (le Président « Emplois »), c’est-à-dire le plus grand président créateur d’emplois — aura laissé, au contraire, une économie en pleine récession. Il y a bien sûr le rôle attribué à la pandémie de la Covid-19 dans cette récession, mais beaucoup d’économistes sont unanimes pour dire qu’il y a aussi un « mis-management » de l’économie par Trump et son gouvernement. Pour quelqu’un qui se vantait d’être à la fois un « manager », un « leader » et un « deal broker », Trump n’aura pas réalisé sa promesse de « Make America Great Again » (rendre l’Amérique grande à nouveau). Plus de 4 000 entreprises ont dû fermer leurs portes et le chômage a atteint un niveau rappelant celui des années de la Grande dépression de 1929-31. Au 8 janvier dernier, ce taux était de 6,7% selon l’US Bureau of Labor Statistics. Même s’il a baissé par rapport au niveau de 32% atteint en mars 2020 — au sommet de la crise économique — ce taux reste plus élevé (presque le double) du niveau de 3,5% atteint à la fin de l’administration Obama en 2016. Le gouvernement Biden a donc pour tâche gigantesque — certains disent quasi impossible — de remettre l’économie sur les rails de la croissance. Biden a, pour cela, établi un programme de prêts et de subventions aux entreprises dans le but de leur permettre de rouvrir ou de retrouver leur rythme normal d’activité. Il prévoit aussi d’accorder aux citoyens à faible revenu une indemnité de 2 000 dollars pour leur permettre de faire face aux arriérés de leurs loyers et aux factures de consommation.
Le troisième défi — qui est encore plus « challenging » que les deux précédents et qui ne peut se réaliser que dans le moyen/long terme — est celui d’unifier la société américaine qui était déjà divisée par les idéologies politiques, religieuses et raciales remontant loin dans le temps et qui a été davantage fracturée par les théories conspiratrices et ségrégationnistes du président sortant. Trump a, en particulier, créé un schisme profond entre les Démocrates et les Républicains, dont il se réclame au point que son fils aîné, Don Jr., a déclaré que « The Republican Party does no longer belong to the Republicans. It is the Trump’s Party » (Le Parti Républicain n’appartient plus aux Républicains. Il est désormais le Parti de Trump). Trump prétend aussi être le champion de « Law and Order » (du Droit et de l’Ordre), mais il a encouragé, le 6 janvier dernier, ses supporters à attaquer le Capitole à Washington D.C, symbole de la démocratie américaine, pour motif non avéré que l’élection présidentielle du 3 novembre 2020 était truquée en faveur de son concurrent Joe Biden. Par ailleurs, des rapports du FBI, de la CIA et des Services d’Intelligence américains indiquent que des émeutes ciblant les Capitoles des 50 Etats des Etats-Unis sont prévues entre le 16 et le 20 janvier, jour de l’investiture du nouveau Président. C’est dans ce contexte d’extrême tension et de division de la société américaine que Joe Biden va entrer à la Maison-Blanche le 20 janvier. Dans un de ses tweets, mais aussi dans plusieurs de ses interventions publiques, et pour rassurer le peuple américain qu’il veut être un unificateur et un guérisseur, Biden a déclaré : « The work ahead of us will be hard, but I promise you this : I will be a President for all Americans —whether you voted for me or not » (La tâche qui nous attend sera difficile, mais je vous promets une chose, je serai un président pour tous les Américains, que vous ayez voté pour moi ou non). Il a ajouté : « It’s time for America to unite and to heal. We are the United States of America » (Le moment est arrivé pour l’Amérique de s’unir. Nous sommes les Etats-Unis d’Amérique). Biden a aussi l’intention de réduire la division entre les « Blancs » et les « minorités de couleurs » qui constituent l’Amérique d’aujourd’hui. Il dira à ce propos : « My administration is going to look like America, not just my staff, the administration from the Vice-President straight down through Cabinet members to major players within the White House and the Courts » (Mon administration va ressembler à l’Amérique, non seulement mon staff, mais de la Vice-Présidente jusqu’aux membres de mon Cabinet et aux acteurs au sein de la Maison-Blanche et de la Justice).

Conclusion
Le 20 janvier, l’Amérique espère tourner la page Trump et passer de la gouvernance par un enfant gâté et gâteux, imprévisible et autocratique, orientée vers la satisfaction de ses intérêts personnels et ceux de sa famille et alliés politiques, à une gouvernance par des adultes raisonnés et raisonnables, planificateurs et démocratiques tournée vers la satisfaction des besoins et revendications des citoyens.
Pour faire oublier l’ouragan Trump, le nouveau Président et sa Vice-Présidente ont nommé un gouvernement qui reflète l’Amérique d’aujourd’hui — une Amérique « arc-en-ciel » composée aussi bien de « Blancs », d’Afro-Américains, d’Hispaniques et d’Asiatiques. Le nouveau gouvernement comprend aussi une partie importante de la société américaine, les femmes, avec à leur tête, la Vice-Présidente Kamala Harris, elle-même d’origine afro-américaine et indienne. Ce faisant, Joe Biden veut créer une nouvelle Amérique que l’on pourrait appeler « The United Shades of America », c’est-à-dire une Amérique qui reflète sa démographie ethnique d’aujourd’hui. Ce changement dans la composition du gouvernement ne doit cependant pas faire oublier les dégâts économiques, politiques et surtout humains créés par le gouvernement Trump. En particulier, le nouveau gouvernement aura trois défis importants à affronter, la grave crise pandémique de la Covid-19 qui a provoqué et continue de provoquer une hémorragie humaine sans précédent, une récession économique des plus désastreuses qui n’a d’égale que la Grande dépression des années 1929 et, « last but not least, «  une crise sociétale caractérisée par une division profonde de la société américaine qui n’est pas totalement nouvelle, mais qui a été largement aggravée par la gouvernance Trump. Joe Biden a promis d’être le Président de l’Union américaine. Une des manières de réaliser cet objectif a été de former un gouvernement d’union nationale reflétant l’arc-en-ciel que constitue la société américaine aujourd’hui. Outre les trois défis évoqués ci-dessus, Biden aura aussi à superviser « l’impeachment » de Donald Trump prévu de commencer la semaine qui suit l’inauguration. Il aura aussi à faire face aux menaces prévues par les supporters de Trump avant l’inauguration et peut-être après. Compte tenu de tous ces « challenges », Biden sera-t-il en mesure de réaliser ses promesses ? « That is the big question. »

  • Ph. D en économie, Master of Francophone Literature (Purdue University, USA)