Face à la menace du Covid-19 ; le mouvement populaire pour le changement est soudain partagé entre son élan contestataire et revendicatif et la responsabilité éthique à protéger des vies humaines face à une situation de risques de contamination par le nouveau coronavirus. Certains de ses partisans appellent à suspendre les marches et à marquer une pause en attendant que cesse le danger. Doutes et divergences nourrissent le débat qui s’annonce riche en développements.

Jamais le mouvement populaire en marche pour le changement depuis plus d’une année n’a été confronté à une telle situation. Faut-il suspendre le Hirak pour des raisons de santé publique ? Le coronavirus qui tue à travers de nombreux pays et se propage à grande vitesse ne devrait-il pas pousser les Algériennes et les Algériens à rester chez eux les vendredis et mardis, le temps que cette épidémie recule ? Ce sont les questions qui divisent désormais les débats sur la place publique, notamment sur les réseaux sociaux.
Ni la période des grandes chaleurs, ni le Ramadhan, ni l’hiver n’avaient ébranlé la mobilisation populaire dans sa quête de changement radical. Cette fois, il y va d’une question pas seulement politique, mais d’éthique face au risque d’une crise sanitaire majeure comme on l’observe dans d’autres pays et non des moindres. L’enjeu est tellement grand que personne n’est en mesure, jusqu’à présent, de trancher si oui ou non le Hirak doit faire une pause.
Ce qui est cependant certain, c’est que la menace est réelle. Les grands rassemblements constituent un terrain propice à la propagation du Covid-19.
C’est ce que pense le journaliste Saïd Djaâfer qui, dans une tribune publiée hier, estime qu’« il faut arrêter les marches et les rassemblements ». « La pandémie du coronavirus est sérieuse », dit-il, ajoutant que « mettre fin aux marches n’est pas une défaite, ce n’est pas concéder une victoire du pouvoir sur le Hirak ». Pour lui, la crainte de perdre la grosse brèche ouverte par le Hirak dans l’interdiction de l’espace public et de l’espace-nation « ne doit pas nous mener à un entêtement suicidaire ». Une réponse à ceux qui voient dans une pause un risque de voir le « Hirak disparaître comme le souhaite le pouvoir ». A la place, le journaliste propose de s’organiser autrement. « Organisons-nous autrement, restons vigilants, utilisons au maximum les réseaux sociaux, continuons à informer sur les atteintes aux libertés, mais nous devons, sans attendre, décider de nous donner toutes les chances de gagner la longue bataille politique pacifique engagée le 22 février 2019 », a-t-il plaidé.

« Non à l’entêtement suicidaire »
Même pour l’avocat et militant des droits de l’Homme, Salah Dabbouz, « il n’y a pas de temps pour une politique stérile ». Il estime que « tous les rassemblements doivent être suspendus, pour empêcher une éventuelle propagation de l’épidémie ». Cependant, il en appelle aussi aux autorités qui doivent suspendre les vols en provenance des pays où l’épidémie s’est propagée. Dabbouz soutient que la fréquence du Hirak ne doit pas être réduite, « mais des formules intelligentes doivent être trouvées pour continuer sans mettre en danger la santé publique ».
Face à ses appels à la raison, des activistes et acteurs politiques estiment qu’il est de la responsabilité du pouvoir de montrer une fermeté et une responsabilité dans la prévention du Coronavirus pour pousser les citoyens à agir de même. Saïd Salhi, vice-président de la LADDH (Aile Hocine Zehouane), pointe du doigt le pouvoir qui représente « la partie en conflit avec le Hirak ». Ce pouvoir, dit-il, « doit la faire cette trêve, au nom du même intérêt, celui de préserver la santé publique ». « Il doit aider à apaiser et à rassurer, il doit faire une ouverture, car au fond, il y a un problème de légitimité et de confiance », écrit le militant, se défendant de faire une quelconque surenchère sur une question de santé publique et de sécurité nationale. « Mais, encore une fois, la première responsabilité tombe sur le pouvoir de mobiliser le pays, tout le pays dans la sérénité et la solidarité, mettre en place un plan national de prévention, de lutte contre le coronavirus, un plan qui ne concerne pas seulement le Hirak, mais tous les aspects de la vie de tous les jours, tous les espaces publics (marchés, transports, lieux de cultes, cafés, places publiques…) », a-t-il expliqué.

Et la responsabilité du pouvoir
Au lieu d’appeler les citoyens à suspendre le Hirak, Saïd Salhi s’adresse plutôt au président Abdelmadjid Tebboune pour faire des « gestes de bonne volonté, pour que les gens fasse cette trêve ». Il en appelle notamment « à l’arrêt de la répression, la libération de l’ensemble des détenus et l’ouverture des champs démocratique et médiatique ». Des gestes à même de « donner un gage de bonne volonté », a-t-il plaidé. De son côté, Nadia Chouitem du Parti des travailleurs (PT), s’interroge sur qui est responsable de la prévention ? « L’Etat ou la population ? ». Pour elle « rien ne peut justifier d’inverser les choses et la tentative d’exploiter sciemment ce risque pour briser la révolution (…) n’est qu’honteuse et scandaleuse ». Identifiant l’Etat comme premier responsable de la prévention sanitaire, la députée démissionnaire reproche aux autorités de n’avoir pas déclenché un plan d’urgence préventif cohérent conformément aux normes. Appelant à changer de cible, elle dira que « sans un plan national de prévention, l’arrêt des marches n’arrêterait et ne pourrait arrêter la propagation ». Tout en admettant enfin que les citoyens et les masses devront intégrer la nécessité de prévenir, Nadia Chouitem soutient cependant que « la prévention commencera quand les pouvoirs publics décideront d’un plan sérieux et cohérent. Là, les esprits s’apaiseront ». Quelle que soit alors la décision de chacun, il est clair pour elle « qu’il ne faut pas arrêter ce processus révolutionnaire », mais « passer à une phase supérieure à savoir s’auto-organiser, débattre et proposer les moyens de lutte (grève, solidarité, prévention, revendications…) ».
Un tournant décisif
En tout état de cause, le Hirak semble être confronté à une cruciale question qui peut bien menacer son existence. Prendre une pause pourrait être fatal pour la suite, disent certains observateurs, tandis que d’autres soutiennent que la mobilisation pourrait reprendre ultérieurement. Entre le marteau et l’enclume, le Hirak est à un tournant de son parcours. Le pouvoir, lui, se met à réagir. Le Premier ministre Djerad, en visite à Blida, nie toute récupération politique du risque de propagation du nouveau coronavirus et le ministère de la Communication annonce l’installation d’une « cellule de veille » pour le suivi des développements possibles. Chez les partisans du mouvement populaire pour le changement, le pouvoir espère tirer profit d’une trêve pour déclarer la fin des manifestations.
Pour beaucoup, c’est une certitude. Ne pas prendre des mesures fermes concernant la fermeture de l’aéroport aux vols en provenance des pays à risques, les prières de vendredi, les grandes surfaces, les jardins publics, les gares routières, etc, et attendre que le Hirak prenne une pause, relève d’une prévention à deux vitesses, accusent-ils. La menace est réelle, la décision, pour le Hirak, de faire une pause ou pas reste sujet à polémique. Un basculement d’histoire s’annonce peut-être. Qu’importe la forme qu’il prendra. <