Le père du jeune A. ne pensait sûrement pas que son contact avec l’association Nada allait déclencher le pire scandale de maltraitance de l’enfance à Constantine et, peut-être, même au niveau national. Il a fallu que le plaignant découvre des ecchymoses bien marquées au niveau du cou et des bras de son fils, âgé de 11 ans, pour qu’il se décide à contacter l’association citée plus haut qui, soit dit en passant, regroupe plus de 150 associations et qui s’est fixée come credo la protection de l’enfance. Et celle découverte à la cité Bentchikou en avait bien besoin.
Alertée, l’association Nada a contacté des éléments de la Gendarmerie nationale pour leur faire part de suspicion de maltraitance de mineurs dans un centre de prise en charge d’enfants à besoins spécifiques qui n’était inscrit nulle part.
Sur place, au lendemain de la découverte du scandale, il régnait un air pesant, les voisins étant désolés que toute cette horreur se passait sous leurs yeux sans qu’ils ne s’en rendent compte. «Je suis abasourdi. J’habite à un pâté de maisons du siège de cette association fantôme, sans que je ne m’aperçoive de quoi que ce soit. Nous voyions de temps à autre des parents venir déposer leurs enfants devant la porte dudit centre. Nous voyions aussi les travailleurs rentrer et sortir, mais aucun signe alerteur n’a été visible durant les mois où ces criminels ont activé. Nous sommes tous touchés par cette horreur, mais je crois que le plus touché d’entre nous est Mohamed, celui qui a loué sa villa à une association qu’il croyait utile à l’enfance», nous dira Salim, un habitant de la cité cossue Bentchikou.
La gendarmerie a donc investi les lieux de la maison de l’horreur dans la matinée de dimanche. Ils découvriront une maison sortie tout droit du film «Vol au-dessus d’un nid de coucou», de l’excellent Milos Forman. Sur place, ils compteront 31 enfants dont l’âge varie entre 8 et 13 ans, portant des traces de violence et dans un état de saleté répugnant. De plus, la plupart des gosses étaient dans un état léthargique dû à une prise de psychotropes administrés par les «puériculteurs» maison. Il sera procédé à l’arrestation du «directeur» du centre, du «psychologue» et de l’administrateur. Six autres personnes, des «éducateurs» seront aussi arrêtés par la suite.
«Il y avait 31 enfants dans l’horreur qu’on appelait centre. A ma connaissance, ils sont tous autistes, du moins ceux qui ont été pris en charge par la DAS au niveau de Dar Errahma de djebel Ouahch. Ils sont tous en état de choc, hébétés par les médicaments qu’on leur administrait et sans doute aussi par les tortures physiques et morales qu’on leur infligeait à longueur de journée. Dieu merci, nous n’avons pas relevé de violences sexuelles, quoi qu’un médecin légiste a été contacté à cet effet, et que 22 enfants sur les 31 ont déjà rejoint leurs domiciles, récupérés par leurs parents», nous expliquera un cadre de la DAS, bouleversé par ce qu’il venait de découvrir à Dar Errahma.

Une prise en charge de 20 millions
Par mesure conservatoire, tous les travailleurs du centre qu’on ne nommera pas ont été placés en détention provisoire et sont passés devant le Procureur de la République du tribunal de Ziadia pour un premier interrogatoire. Ce dernier, Abdelfateh Kadri, et dans une conférence de presse improvisée, une première à saluer, confirmera ce que certaines chaînes de télévision et l’APS ont relayé samedi. Il s’agit bien d’une bande de malfaiteurs qui avait élu domicile au quartier Bentchikou de Constantine et proposait à des parents dans le désarroi une prise en charge de leurs enfants autistes. Chaque prise en charge coûtait entre 15 et 20 millions, «périodiquement», révèlera le procureur de la République près le tribunal de Constantine. Bien sûr, la bande d’escrocs n’avait aucun agrément et recevait des «patients» de la wilaya de Constantine, deux seulement, mais aussi de Sétif, Ghardaïa, Batna, El Bayedh, Mila et Djelfa, selon les premiers éléments de l’enquête. C’est dire que la «célébrité» du centre dépassait largement les limites de la wilaya. Il s’avère aussi, et toujours selon les éléments préliminaires de l’enquête, que «le centre» dispose d’autres antennes à travers plusieurs wilayas du pays. «L’enquête avec les 9 suspects arrêtés, une personne se présentant comme un psychologue, un gestionnaire de ce centre fictif, un individu non qualifié en plus de 6 autres individus présentés comme étant des éducateurs se poursuit pour mettre toute la lumière sur cette affaire», a encore déclaré Abdelfatah Kadri.
Plusieurs parents des victimes innocentes que nous avons rencontrés se disent avoir été sévèrement réprimandés par les éléments de la gendarmerie pour avoir livré leurs enfants sans vérifier la véracité des papiers et s’assurer que ledit centre faisait bien partie des centres spécialisés répertoriés à la direction de la santé. «Nous méritons à ce que nous soyons jetés aussi en prison, nous dira Amina, une mère d’une fillette autiste de 10 ans. Je suis enseignante universitaire et je n’ai rien vu venir. Que dire alors des parents d’un niveau culturel moyen. Nous sommes tout aussi coupables que les bourreaux de nos enfants pour n’avoir pas su protéger nos enfants. C’est une leçon monstrueuse que l’on a reçue, mais c’est une leçon. Nous n’avons pas fait confiance aux centres spécialisés étatiques, qui valent ce qu’ils valent, et nous avons remis nos enfants à des monstres sanguinaires». C’est vrai qu’à un jet de pierre de la maison de l’horreur, se trouve un centre étatique, à la cité Daksi, pour la prise en charge des enfants aux besoins spécifiques, «dont on dit le plus grand bien en plus», ajoutera notre interlocutrice. Et c’est vrai aussi que ce genre de maison spécialisée est légion à Constantine, sous l’égide essentiellement de la direction de la santé et de la DAS.
Mais en voulant bien faire, des parents ont voulu le meilleur pour leurs enfants malades. Ils ont eu le pire !